Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de juin s'est tenu le mercredi 5 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés pour cette soirée :

Sujet 1 : Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ?

Sujet 2 : Qu'est-ce qu'être fort ?

Le sujet voté par le groupe présent fut :

 

Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ?

Résumé de la soirée :

 Pour cette soirée philosophique au Manhattan, le public a choisi de débattre autour de la question suivante : « Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ? ».

L’adage qui veut que le malheur des uns fasse le bonheur des autres trouve un écho dans des doctrines philosophiques. J’indique ainsi que Lucrèce mentionne l’expérience de celui qui, sur le rivage, regarde les marins pris dans la tempête et éprouve ainsi vivement le confort de sa position, par contraste avec leur inconfort. Schopenhauer prend d’ailleurs cet exemple pour illustrer sa thèse pessimiste : le bonheur n’est rien de positif, il n’est que l’absence de douleur. Toutefois, il est étrange qu’un bonheur puisse se fonder sur le malheur d’autrui, ce qui donnerait une origine peu morale, en quelque sorte, au bonheur. Faut-il être aussi cynique ? Le bonheur peut-il vraiment reposer sur le malheur des autres ? Quel est le sens de cette formule ?

En s’emparant de la parole, le public a dessiné plusieurs chemins pour répondre à cette interrogation. Si le bonheur peut être éprouvé au contact du malheur d’autrui, c’est tout d’abord parce que le bonheur est une notion relative. Nous sommes heureux relativement à ce qu’ont et sont les autres. Etre heureux, c’est avoir plus que la moyenne, être privilégié par rapport à la moyenne. C’est pour cela que lorsqu’on se compare, « on se console », selon le mot de Talleyrand cité par un participant. On dira aussi qu’ « il y a pire », qu’ « il y a plus malheureux que nous », etc.

D’autre part, si le bonheur peut être lié au malheur d’autrui, c’est que dans la nature même il y a une loi de compétition, que l’on retrouve dans le monde du travail ou du commerce, en vertu de laquelle un même objet ne peut pas être possédé par tous, et qu’il faut ainsi se battre pour l’obtenir. De la sélection naturelle darwinienne au désir mimétique mis en lumière par René Girard en passant par l’anthropologie libérale individualiste, nombreuses sont les doctrines qui pointent, avec ou sans cynisme, cet état de conflit permanent où les vainqueurs sont peu, et les vaincus, nombreux. Le bonheur de quelques élus repose ainsi sur l’échec – ou la misère – de tous les autres. Un participant, parlant d’expérience, révèle ainsi comment les commerçants se réjouissent de la faillite du commerce voisin.

Mais au fond, quel est ce bonheur qui repose sur la comparaison et la compétition ? Est-ce là tout ce à quoi l’homme peut aspirer ? Le public a ainsi proposé d’autres voies pour penser le bonheur. Le bonheur reposerait non sur une comparaison ou une victoire, mais sur la concrétisation d’un désir profond, par exemple. Par ailleurs, le schéma de compétition est insuffisant. La nature, fait remarquer quelqu’un, fonctionne aussi sur le mode de la coopération, et aucune société ne peut réussir sans une telle coopération. Le bonheur, ici, ne peut être que partagé, la réussite de tous étant conditionnée par la réussite de chacun. L’empathie, ainsi, montre comment nous avons développé une faculté de souffrir de la souffrance des autres, et de nous réjouir de leur joie, afin justement de rendre possible une telle coopération créatrice. Renversant ainsi la perspective initiale, il devient alors possible de dire, pour un participant, que le malheur des autres peut faire notre bonheur en ceci que leur malheur, excitant en nous l’empathie, nous pousse à coopérer, à redresser leur peine, et à faire notre joie en faisant la leur.

P.S.

Cette soirée était aussi pour moi ma dernière soirée en tant qu’animateur au Manhattan. Heureux d’avoir pu passer ces deux années en compagnie de personnalités riches et diverses qui ont contribué à ces soirées, je passe le relais à Didier et David, qui sauront perpétuer l’ambiance particulière de ces moments philosophiques. Je remercie particulièrement l’association Métaphores pour sa confiance et Laure pour son accueil toujours chaleureux au bar le Manhattan.

 Pour Métaphores, Timothée Coyras