Apero philo

Activité philosophique libre et gratuite, mensuelle, proposée le troisième jeudi (sauf exception) de 18h45 à 21h, animée par Guy Karl, philosophe. Le sujet est annoncé à l'avance sur le blog pour permettre à chacun d'y réfléchir au prélable. L'animateur fait en début de soirée une présentation des enjeux à partir d'un plan problématisé que le groupe décide de suivre ou pas. La discussion s'engage. L'animateur fait des synthèses régulières et clarifie les enjeux lorsque c'est nécessaire. Il ne s'agit donc pas d'un cours, d'une conférence ou d'une activité réservée à des spécialistes ou aux seuls initiés mais d'un acte de pensée collectif.

Une pause apéritive et conviviale est prévue (consommation non obligatoire) vers 20h avant de reprendre pour une second temps la réflexion.

03 avril 2017

Résumé Apéro-philo du 18/05/17 : Insister, exister, résister

Apero philo

L' Apéro-philo (libre et gratuit) du mois de mai s'est tenu jeudi 18 au Café le Matisse de 18h45 à 21h, sur le sujet suivant :

Insister, exister, résister

L'animateur et philosophe, Guy Karl, a fait en début de soirée une présentation des enjeux à partir d'un plan problématisé. 

Résumé de la soirée :

1)   Ces trois verbes sont des variations sur le thème du « sistere », se tenir, faire tenir. Le sistere latin est lui-même une dérivation de « stare » se tenir, d’où station. Il s’agit donc d’un problème de tenue, de placement, de stature et de position. Donc de lieu : quelle place occuper (in-sister) ou quitter (ex-sister), ou défendre (ré-sister). Cette question interroge la subjectivité : comment le sujet se définit-il dans l’espace  psychique et social, mais aussi le positionnement d’un citoyen dans ses rapports au champ social et politique.

2)   Insister c’est réitérer une demande, répéter une question ou une invite, vouloir se faire entendre, faire durer. Mais on peut aussi décomposer le mot et entendre la leçon de l’étymologie : in-sister c’est se tenir à l’intérieur (d’un cercle, d’un monde, d’une structure, d’une société close etc). Dès lors se dessine un modèle de clôture, d’une répétition à l’intérieur d’un système fermé, par exemple dans le monde autocentré d’un organisme qui répète les modalités de sa conservation. La vie est insistance. On peut dire aussi que les sociétés traditionnelles insistent, en manifestant une remarquable continuité des usages, normes et structures qui fondent leur durée à travers le temps. Dans un autre registre on voit que l’inconscient insiste dans les symptômes, rêves et autres actes manqués, selon la forme cyclique d’une répétition à l’infini : contrainte psychique, ou, en langue bouddhique, la roue du samsâra.

Apéro-philo 18 05 17

3)   Si l’insistance est virtuellement infinie on se demandera comment le sujet peut parvenir à exister autrement que comme la marionnette des déterminismes sociaux ou des formations de l’inconscient ? Ex–sister c’est sortir, émerger, quitter, se tenir courageusement en dehors de ce qui jusque-là faisait la loi de l’insistance. Rupture difficile et féconde : « je suis j’existe » écrit Descartes, inaugurant un nouveau positionnement du sujet, hors des traditions confortables mais infécondes. Il y faut une décision de l’esprit qui entend prendre en charge son « existence » pour se poser comme sujet auto-nome, c’est-à-dire capable de se donner à lui-même (autos) sa propre loi (nomos). « Ose penser par toi-même » (sapere aude), ce sera la formule des Lumières.

4)   L’existant n’est pas sur une île solitaire, il vit dans le monde, parmi ses semblables. Il est amené à se nourrir, à travailler, à rencontrer la loi sociale, à se définir dans un ordre politique. Exister c’est exister en rapport. Dans le même temps, s’étant découvert comme un sujet singulier par l’activité de sa conscience, il ne veut pas céder sur son désir mais s’affirmer comme libre et créateur. Ce paradoxe est indépassable. De par sa nature de sujet il lui faudra résister, s’opposer aux menaces d’aliénation qui s’exercent contre lui. Comment se maintenir existant dans un monde où l’important est la production marchande plus que le développement des singularités ?

5)   On voit que la boucle peut recommencer, que la liberté entrevue peut être reperdue, que l’insistance guette, que rien n’est jamais acquis de manière définitive. Remarquons que le terme « sujet » lui-même est marqué d’une ambiguïté constitutive : sujet c’est être jeté dessous (sub-jectum), sous l’autorité du souverain ou de la loi, alors que l’usage moderne le définit en général comme le principe de l’autonomie. Nous sommes à la fois, comme sujet-citoyens soumis à la loi, et comme sujets autonomes créateurs de soi. Insistance, résistance et existence : un mouvement se dessine qui est celui même de l’existant compris comme sujet.

Pour Métaphores,

GK

 

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03 février 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 30/03/17 : La morale, un ramollissement ?

Apero philo

L' Apéro-philo du mois de mars s'est tenu le jeudi 30 de 18h45 à 21h au Dimanche à la campagne sur le sujet suivant :

La morale est-elle un ramollissement de la cervelle ?

Résumé de la soirée : 

1)   Le ramollissement est un processus pathologique de dégénérescence, assimilable au gâtisme, à la sénilité, à l’obscurcissement. Ici le terme vaut plutôt comme métaphore pour désigner un affaiblissement vital, une perte d’énergie intellectuelle et de puissance psychique. Il s’agit de voir si la morale, conçue comme normalisation des conduites, exerce une action délétère et nocive capable de compromettre le développement des individus et des groupes.

2)   La morale se définit comme un ensemble de règles qui visent à diriger l’activité des hommes. Il y a des morales diverses de par le monde et le temps qui toutes visent à la cohésion du groupe. « Chaque peuple a sa morale » écrit Durkheim, se plaçant résolument sur un plan sociologique. Mais certains auteurs, comme Kant, cherchent à concevoir une morale qui serait universelle, indépendante des conditions empiriques et sociales, en définissant le Bien par rapport au Mal, le Juste par rapport à l’Injuste. On se demandera toutefois si l’idée d’une morale universelle ne relève pas d’un vœu pieux, lorsqu’on considère l’extrême variété et contrariété des usages, des moeurs, des interdits, des normes et des valeurs. (Montaigne)

Apéro-philo 30 03 17

3)   Il faut préciser cette idée de règle. Distinguons d’abord les interdictions (interdits de l’inceste, du cannibalisme, du meurtre, à quoi s’ajoutent des interdits plus particuliers, alimentaires, sexuels etc) La force de l’interdit se mesure à la sanction qui pénalise la transgression. Puis il y a des obligations, devoirs, prescriptions diverses. Enfin des incitations optionnelles, qui créent le sentiment d’une obligation sans toutefois donner lieu à sanction sociale en cas de non-respect. Tout cela dessine un vaste ensemble de normes qui préexistent à l’individu, qui se présente comme une institution sociale, prescriptrice, impersonnelle et autoritaire.

4)   Nous chercherons d’abord à mieux cerner l’origine de la morale. Morale vient du latin « mores », les mœurs. C’est désigner sans ambages l’origine sociale. Dans le contexte d’une nature indifférente ou hostile le groupe est la seule chance de survie des individus. La morale serait d’abord la pression exercée sur l’individu pour qu’il renonce en partie à ses intérêts étroitement particuliers pour se soumettre aux intérêts généraux : collaborer à l’entreprise commune, accepter une répartition des tâches, contribuer à l’établissement de la sécurité. A quoi s’ajoute le souci de la transmission, qui suppose des règles : on interdit d’un côté pour obliger de l’autre comme on voit dans l’interdit de l’inceste qui oblige à l’exogamie. Ainsi naissent les normes, et les valeurs qui s’y attachent. A un stade plus évolué ces règles sont intériorisées par les individus et apparaîtront comme « naturelles » - voir la théorie du Surmoi chez Freud.

5)   Il en résulte évidemment un conflit psychique larvé ou apparent dans la conscience de l’individu, tenté également par le respect des règles et la transgression. D’où le conflit moral, qui sera développé abondamment dans la théologie et la littérature romanesque, puis dans la psychanalyse. C’est ici qu’on est tenté en effet de voir dans la morale un ramollissement de la cervelle, lorsque l’individu s’éprouve lui-même comme amoindri, castré par une loi inhumaine ou incompréhensible. C’est dire que chacun devrait examiner par soi et pour soi le sens de la morale, distinguer ce qui est irrecevable et caduc, et refonder la morale à la lumière de la raison. C’est à cette tâche que nous convoquent les réformateurs moraux, qui en appellent à une morale ouverte et dynamique (Bergson).

6)   Reste la question de l’éthique. Le terme éthique est forgé par les auteurs grecs pour désigner une recherche de l’excellence, surtout individuelle, à partir de la connaissance rationnelle de la nature. Si la morale est plutôt l’univers de l’hétéro-nomie (la loi de l’Autre) l’éthique serait le travail sur soi d’un individu qui se propose d’accéder à l’auto-nomie (la loi propre, celle que le sujet conscient et lucide se donne à lui-même). C’est ainsi qu’Epicure par exemple prend ses distances d’avec les « nombreux » pour se mettre à l’école de la nature, en comprendre la structure et fonder une existence libre et heureuse sur la connaissance. Spinoza de même construit l’image et le modèle de l’homme libre. C’est dans cette voie que la philosophie, et elle seule semble-t-il, a su concevoir et créer les conditions de l’excellence.

7)   En conclusion remarquons le caractère nécessaire et impérissable de la morale, en dépit de ses variations et remaniements, comme condition du lien social. Mais aussi, pour ceux qu’attirent la vita contemplativa et la formation de soi, la valeur émérite de l’éthique. Reste à penser le rapport entre ces deux domaines. Constatons simplement que les hommes de l’éthique sont rarement des agitateurs irresponsables, et encore moins des criminels notoires.

Pour Métaphores, Guy Karl

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23 janvier 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 23/02/17 : Que voulons-nous savoir ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de février 2017 s'est tenu le jeudi 23 à 18h45 au café-restaurant Dimanche à la campagne(clic) à Pau. Le sujet proposé pour cette soirée fut :

Que voulons-nous savoir ?

Après une présentation par l'animateur philosophe, Guy Karl, les débats, très riches, ont pu se dérouler dans le cadre chaleureux du Dimanche à la campagne.

Résumé :

 1)   L’énoncé nous invite à rechercher l’objet de la volonté de savoir. Ce qui présuppose qu’un tel objet existe, au moins pour l’esprit, et que nous soyons bien animés d’une volonté de savoir. C’était l’avis d’Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ». Mais on peut constater souvent que les hommes refusent de savoir, ne se mettent nullement en quête, et préfèrent se reposer sur une aimable ignorance, ou sur des croyances, des mythes et des illusions confortables.

 2)   Il faut distinguer désir de savoir et volonté de savoir. Le désir n’implique pas nécessairement une démarche de volonté, qui exige courage et détermination. On peut en conséquence distinguer la curiosité et la recherche – scientifique ou philosophique. La volonté de savoir suppose de pouvoir s’arracher aux réponses toutes faites offertes par la tradition ou la croyance.

 3)   Le groupe s’intéresse longuement à la question : peut-on refuser de savoir ? On signale que cette attitude peut relever de la peur, du confort intellectuel, mais aussi de la prudence : il y a parfois des savoirs qui jettent le trouble dans la conscience, qui menacent l’équilibre social ou individuel. Parfois on veut sauvegarder une relation qui risquerait de se briser. Parfois on veut respecter la temporalité nécessaire, attendre le moment favorable. Plus souvent encore on n’a pas d’accès à ce savoir, parce qu’il est refoulé, inaccessible, voire clivé. On ne peut pas forcer un processus qui implique au moins une coopération, un accord pour s’engager dans une démarche de vérité. (ex de la psychothérapie).

 4)   Le savoir devrait produire un effet de libération, d’émancipation. Il donne des moyens supplémentaires pour comprendre le monde, agir efficacement en se fondant sur la connaissance des lois naturelles : d’où la technique moderne, laquelle a changé en profondeur le rapport de l’homme à son milieu. A partir de quoi on peut distinguer deux directions du savoir : le savoir utile (homo faber) et un autre savoir, « contemplatif », qui se développe dans les constructions métaphysiques, spéculatives ou mystiques, lesquelles ne fournissent pas d’application pratique, mais correspondent peut-être au besoin de sens : ce que Schopenhauer appelait « le besoin métaphysique de l’humanité ». – d’où dérivent aussi peut-être quantité d’œuvres artistiques, religieuses ou profanes.

 5)   On évoque à nouveau le mythe de Prométhée (Protagoras) : l’homme nu, sans ressources, pour survivre doit créer de toutes pièces ce qui lui manque : vêtements, abri, outils, armes et enfin le langage, par quoi il peut former et fixer le savoir, et le transmettre. D’où la longue et patiente œuvre de transmission sans laquelle il ne peut exister de culture humaine. C’est exactement la capacité symbolique par laquelle de nouvelles combinaisons ouvrent de nouveaux champs à la connaissance.

 6)   Le groupe signale un risque majeur lié à la possession du savoir : ceux qui savent sont tentés de se servir de se savoir pour en tirer du pouvoir et le garder, au détriment de ceux qui en sont privés. On songe aux prêtres égyptiens qui seuls savaient écrire et maintenaient volontairement les « ignorants » dans la servitude. C’est la question politique : la savoir est-il réservé ou universellement accessible ?

 7)   Retour  à Démocrite : « la vérité est dans l’abîme ». Quelle que soit l’étendue de notre savoir, et de nos savoirs, l’ignorance accompagne la clarté comme son ombre. Ignorance savante, ou docte ignorance, tout savoir nouveau produit son non-savoir, dans une dialectique infinie. Ce qui nous interroge sur la nature de la vérité : tout savoir repose sur la scission du sujet et de l’objet, oubliant l’englobant qui les enveloppe tous deux. Si bien que toute pensée repose nécessairement sur un impensé préalable et perdurant qui accompagne tout processus de connaissance.

 Le débat fut riche et foisonnant. D’où aussi la diversité des points de vue et des questions. En fait il faudrait une seconde séance pour traiter méthodiquement les niveaux : psychologique et existentiel, historique et anthropologique, scientifique et philosophique. Cela n’est guère possible dans une formule qui privilégie la libre discussion au détriment de la méthode, qui ne pourrait pleinement s’exercer que dans le cadre d’un exposé suivi. Mais que le lecteur, à partir de ce rapide résumé, fasse pur lui-même ce travail de méthode, tel est le souhait de l’animateur.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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07 janvier 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 19/01/17 - Pourquoi parler ?

Apero philo

L' Apéro-philo du mois de janvier s'est tenu le jeudi 19 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne (clic pour les infos) à 18h45. Le sujet de cette soirée fut :

Pourquoi, de quoi, à qui parlons-nous ?

 

1)   L’homme est ce vivant qui est doué de parole, un « parlêtre » dont l’être se détermine  en grande partie, voire essentiellement, par l’usage ou mésusage de la parole. Le sujet interroge notre rapport à cette fonction de la parole, et conséquemment la possibilité ou l’impossibilité d’un « dire vrai ».

2)   Parler c’est se servir d’une langue (dans les deux sens du mot !). La langue est une institution sociale, peut-être la plus fondamentale de toutes, un système de signes conventionnels (les mots) articulés selon les règles de la grammaire et de l’usage, lequel est appris par le sujet, et qui s’impose nécessairement à lui pour permettre la communication. La langue constitue le lien premier d’une communauté linguistique. Parler c’est se servir de la langue pour exprimer un besoin, une demande, un désir, un ordre etc. La parole est un acte personnel, singulier, d’un sujet qui « prend la parole » pour s’adresser à autrui. D’emblée nous sommes dans la relation : pourquoi, de quoi, à qui ? La langue, considérée abstraitement, est l’Autre auquel le sujet est structurellement rapporté.

Apéro-philo 19 01 17

 

3)   La question : « pourquoi parlons-nous » sera longuement examinée en première partie. D’abord la paléontologie est convoquée pour rappeler dans quelles conditions physiologiques la parole a pu émerger : l’homme, assez mal assorti en défenses naturelles, a dû renforcer la cohésion du groupe pour survivre. La première raison pour laquelle nous parlons est la nécessité : renforcer les liens, gérer les besoins, organiser l’action utile. Une autre série de réponses concerne le développement intellectuel : il faut nommer pour reconnaître, mémoriser, savoir. La pensée se forme et s’enrichit dans les mots, et se communique dans les mots. Rôle des concepts en sciences et en philosophie, qui abstraient et généralisent les connaissances. Enfin quelques personnes insistent à juste titre sur le sens de la formule : « donner sa parole » où la parole vaut engagement pour l’avenir, promesse, dette d’honneur. Dans ce dernier cas la parole est en elle-même un acte (songeons aux actes notariés, où l’écriture vient pérenniser la parole).

4)   Insistons sur le fait que c’est toujours un sujet qui parle, celui qui se présentifie dans l’énoncé et qui à ce titre engage sa responsabilité : je pense que, je dis que, j’affirme que, je nie que etc. Ce qui implique évidemment que se pose la question de la sincérité (est-ce bien moi qui parle, et parlé-je vrai – ou faux) et donc la question de la vérité : il est troublant que l’on puisse dire n’importe quoi, mentir, se tromper et tromper les autres : en lui-même tout énoncé est de nature indécidable, le critère de vérité doit toujours être cherché ailleurs, dans l’expérience, dans la perception, dans le discours scientifique etc). D’où cette méfiance à l’égard du langage, considéré comme « la meilleure et la pire des choses » (Esope).

5)   En seconde partie on cherchera à mieux dire « de quoi on parle » : vient alors la question épineuse de l’indicible, de l’ineffable, de l’innommable. C’est le problème de la limite du dire. Le poète, le musicien sont supposés faire reculer cette limite et sonder plus avant la zone obscure avec les ressources d’une langue plus acérée, plus souple, plus évocatrice, plus fluide. On assiste aussi à l’invention de mots nouveaux, de nouveaux concepts (Deleuze) pour révéler des aspects inaperçus de la réalité. C’est l’aventure culturelle dans ce qu’elle a de plus noble, la marche vers la vérité. Pour autant, il serait vain d’imaginer une inadéquation parfaite entre le dire et le réel.

6)   On se demandera pour finir si, parlant de la réalité, ou même du réel, on ne parle pas fondamentalement de soi, en tout cas de soi dans le rapport aux autres ou à la réalité. A qui parlons-nous ? Aux autres bien sûr, mais surtout à soi-même dans le rapport indépassable aux autres.

Le sujet était si riche, si amplement discuté par une assemblée nombreuse et très motivée, que nous n’avons pu le traiter en entier. J’espère que ces notes livrées ici, pour  incomplètes et écornées qu’elles soient, donneront matière à un approfondissement personnel du lecteur.

 

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01 novembre 2016

Résumé de l'Apéro-philo 17/11/16 - L'humain et la sexualité

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de novembre s'est tenu le jeudi 17 à 18h45 au café-restaurant le Dimanche à la Campagne, face au parc Beaumont à Pau. Le sujet proposé fut :

"La sexualité nous enseigne-t-elle quelque chose au sujet de l'être humain ?"

Résumé de la soirée

1)   Pour la philosophie traditionnelle l’homme est d’abord un être de langage : « zoon logon echon » - le vivant qui possède le langage, et partant, la raison, la faculté de connaissance. La sexualité est souvent ignorée, ou tolérée à la faveur de la nécessité de la reproduction. S’en suit régulièrement une mise en garde morale, la sexualité inspirant certaines passions aveugles ou aliénantes. On peut se demander à quoi tient cette relégation et si, voulant faire l’ange on ne fait pas la bête (Pascal). Qu’y a -t-il donc de si dérangeant dans la sexualité qu’il faille, et dans le discours religieux, et dans le discours philosophique, multiplier les mises en garde, voire les condamnations ?

 2)   Quelques rappels s’imposent pour la clarté de l’analyse : la sexualité est plus large que la génitalité, qui n‘apparaît qu’à la puberté. Or il y a une sexualité enfantine, qui met en jeu d’autres zones érogènes, lesquelles continuent d’avoir un rôle jusque dans la génitalité adulte (par ex le baiser). L’extinction de la génitalité chez le vieillard ne supprime pas davantage la sexualité, qui se rabat sur les zones prégénitales. C’est peut-être cette dimension hors-génitale, donc improductive, qui agace le plus les moralistes. Deuxième point : la sexualité crée un corps érogène (ou érotique) à partir du développement des pulsions partielles : buccales, anales, phalliques puis génitales, opérant une sorte de raccordement empirique, fait de bouts de corps, avec des zones très sensibles et d’autres non : il en résulte que chaque sujet a un corps érogène singulier, dont la logique première est l’obtention du plaisir, selon le rapport fondamental tension-détente. Le plaisir est gratuit, entendons qu’il n’a aucune utilité sociale, ce qui est peut-être une indication précieuse. On veut bien du sexe s’il sert à la reproduction, mais non s’il ne sert à rien…qu’à procurer du plaisir. Troisième point : les comportements sexuels témoignent d’une grande variété et plasticité, notamment dans le choix d’objet, qui décidément ne  semble pas prédéterminé par la nature ou par l’instinct : homosexualité, bisexualité, transsexualité, monosexualité. Le choix d’objet relève d’une histoire personnelle, d’un jeu complexe d’influences dont il serait prétentieux de prétendre donner la formule. Bref, la sexualité humaine n’est pas la sexualité animale, ni une donnée instinctive prescriptive, elle exprime une liberté face à la nature, elle est inventive et polymorphe. En ce sens elle exprime la spécificité irréductible de l’être humain.

 3)   L’essentiel de la première partie du débat portera sur les empêchements, restrictions, répressions et condamnations de la sexualité : Dieu, la morale, la tradition, les sentiments de honte, de gêne, de culpabilité, de pudeur résultant des systèmes éducatifs. On veut bien admettre la sexualité à condition, soit qu’elle serve à la reproduction, soit qu’elle s’accompagne de tendresse, d’amour, de bienveillance, ou de beauté, mais non le fait brut, qui relèverait de la « bestialité », terme qui évoque la perversion plus que l’animalité. Peut-être y a –t-il là une résistance qui témoigne en effet d’une protestation contre les lois de nature, d’une rébellion contre la physiologie, en un mot d’un réel inassimilable.

 4)   Reste que la sexualité inspire le désir, anime l’être d’un mouvement excentrique, le porte à la rencontre de l’autre, colore l’existence et dynamise : œuvres d’art, littérature – et même philosophie !

Apéro-philo 17 11 16

 5)   Après la pause un débat passionné oppose les tenants d’un Eros sublime, où se révèlerait une dimension sacrée, divine, esthétique et métaphysique, l’individu, dans l’acte charnel, avec la partenaire s’ouvrant à l’infini (on peut penser au Tantra) – et ceux qui refusent ces conceptions éthérées pour mettre l’accent sur la « naturalité » indépassable de la sexualité. Nous sommes menés par des forces intérieures qui agissent à notre insu, réveillent le désir et l’éteignent sans que le sujet y ait une part volontaire : absurde de la pulsion qui agit quand elle veut et où elle veut. On songe à Pascal qui remarquait que les pensées viennent et vont, hors de contrôle.

 6)   « Il n’y a pas de rapport sexuel » - Non qu’il n’ y ait point d’actes dits sexuels, mais l’expérience montre que la jouissance, même dans des bras bien-aimés, dénote une solitude indépassable : chacun jouit de ce qui le fait jouir, qui n’est pas la même chose pour l’autre. On voudrait que les choses concordent, s’unifient dans l’extase, suppriment la solitude respective, mais cela relève sans doute des mythes de l’amour. L’orgasme ne permet pas, en dépit des espoirs, un dépassement de la condition humaine.

 7)   Resterait à voir, nous n’en avions plus le temps, ce qui pourrait constituer une éthique de la sexualité, en cette époque où 70 pour cent de personnes souffrent de misère sexuelle : mais il probable qu’un consensus sur ce point n’aurait pu émerger vues les divergences qui se sont manifestées au cours de la soirée.

Pour Métaphores, GK


23 septembre 2016

Résumé Apéro-philo 19/10/16 L'homme, mesure de toutes choses

Apero philo

L'Apéro-philo du mois d'octobre s'est tenu le mercredi 19 à 18h45 au café-restaurant le Dimanche à la Campagne, face au parc Beaumont à Pau. Le sujet proposé fut :

"L'homme est-il la mesure de toutes choses ?"

Résumé :

 1)   Protagoras (485–411) déclare : « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui existent, qu’elles existent, de celles qui n’existent pas, qu’elles n’existent pas ». Existe, selon lui, ce qui peut être senti, perçu, expérimenté, à partir de quoi chacun peut se former une opinion. D’une certaine manière toutes les opinions sont vraies, dans le concert infini des opinions. Ce qui n’existe pas c’est ce qui échappe à toute saisie perceptive, dont aucun savoir n’est possible. Cette seconde affirmation bouscule allègrement la tradition selon laquelle c’est le dieu qui est la mesure de toutes choses. Mais pour Protagoras l’existence des dieux est pour le moins sujette à interrogation, ce qui lui valut un procès et l’exil loin d’Athènes.

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 2)   « Toutes choses » sont incertaines parce qu’il n’y a pas de fondement. Dans le fameux mythe de la distribution originaire des qualités, par Zeus, les animaux sont heureusement pourvus, qui de griffes, qui de carapace, d’ailes ou de pattes agiles, seul l’homme est sans ressources naturelles, l’oublié de la création, démuni, surgissant vagissant et nu dans un monde qui n’a que faire de lui. L’homme est une erreur de la nature, privé d’instinct et de force naturelle. Ni les dieux ni la nature ne lui servent de fondement, il est condamné à tirer de soi-même les moyens de la survie, d’où la technique, le langage, le droit et l’institution politique. C’est l’homme qui, bon an mal an, fait la mesure des choses, distinguant le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le beau et le laid. C’est affirmer fortement qu’à défaut de la vérité c’est l’usage et la convention qui font mesure, et eux seuls. Montaigne se souviendra de cette leçon.

 3)   Mesure : c’est d’abord le bâton qui permet d’établir une distance, et donc de comparer des distances (le mètre, mètron). Mesurer c’est se servir d’un étalon pour calculer,comparer, fixer des rapports. Mais où trouverons-nous des critères de mesure si les dieux s’absentent, nous laissant livrés à nous-mêmes ? Seule la convention peut décider, fixer le critère, il est vrai de manière tout à fait arbitraire : qui justifiera la longueur du mètre, le découpant en centimètres et millimètres, ce qui ne fait que reporter le problème, jusqu’à cette béance du fondement. De même pour tout raisonnement, qui exige un autre raisonnement pour le fonder, et nous laisse pour finir dans l’incapacité de raisonner : on pose alors des axiomes ou des définitions, indémontrables, à titre de fondement conventionnel. De même pour les institutions humaines, qui, à l’examen, révèlent leur caractère arbitraire, lequel ne les empêche pas de fonctionner, comme on voit dans le droit : pour quoi la loi ? Parce que c’est la loi. On peut critiquer toutes les lois, mais on ne peut s’en passer si l’on veut sauver l’humanité.

 4)   Cela étant y a-t-il une « bonne loi » ? Dans l’absolu la question est idiote. Il y a des lois, conventionnelles et imparfaites. Tout au plus peut-on préférer certaines lois à d’autres, par exemple préférer la loi démocratique à la loi tyrannique. A défaut de « vrai » on tablera sur le préférable, le souhaitable, l’utile et l’efficace. C’est le choix de Protagoras : former des citoyens instruits, lucides et intelligents, qui savent manier la parole comme un pouvoir d’explication, de contestation, parole éminemment politique.

 5)   Le débat portera largement sur la question de la mesure. Le terme est ambigu en français, désignant tantôt un étalon purement géométrique ou physique - le mètron du grec – et tantôt une appréciation morale, « un homme mesuré » qualifiant l’équilibre, la tempérance, par opposition à la « démesure » du tyran, de l’avaricieux, de l’intempérant – l’hubris en grec. Question tout à fait sérieuse car si l’homme fait la mesure, rien ne l’empêche de basculer dans la démesure et de faire de la démesure même la mesure collective. Qui est fou quand tout le monde est fou ? ou pour dire comme Montaigne qu’est ce qui branle quand tout branle ? Par la phrase de Protagoras nous sommes plongés dans une incertitude universelle, où le vrai, le juste et le beau ne se distinguent du faux, de l’injuste et du laid que par la sagacité du législateur : d’où, encore une fois, la nécessité de l’éducation, de la formation morale et d’un gouvernement sage.

 6)   Un autre débat important se déroulera sur la question de la science. Dans un tel monde une science est-elle possible ? Evidemment, à condition de poser nettement que la science ne peut dire le vrai (on ne peut sortir de la représentation pour saisir le réel comme tel à la force du poignet), ce qui ne la prive pas d’un pouvoir de rectification : écarter patiemment les erreurs, les préjugés, les représentations caduques. On peut voir dans la méthode scientifique, plus que dans ses résultats, une école de formation de l’esprit, une discipline de pensée qui, à défaut de nous révéler un mystère qui nous échappera toujours, nous aide à épurer notre jugement. Le groupe évoque le fameux texte de Pascal sur les deux infinis (disproportion de l’homme) où l’on voit que tout centre se dérobe (« le centre est partout et la circonférence nulle part ») et que notre pauvre mesure, sans fondement mais indispensable, se perd dans le sans-mesure d’un univers colossal.

 7)   Nous n’avons pas la mesure du vrai, il y faudrait une puissance divine qui nous manque. Avec Protagoras l’homme, l’humanité, prend conscience de sa véritable position dans l’existence. On peut y voir une position nihiliste. On peut aussi y lire une leçon de courage. Nous voici responsables de ce que nous pensons et faisons. Il est de la première urgence de créer « de bonnes mesures » si nous voulons donner à l’humanité un espace et un temps pour la vie, qui ne peut être pour nous que le temps de la conscience.

 Pour Métaphores, Guy Karl

 

 

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14 septembre 2016

Résumé Apéro-philo du 22/09/16 : Sagesse et déplaisir

Apero philo

L'apéro-philo de septembre s'est tenu le jeudi 22 à 19h au café-restaurant Un Dimanche à la campagne, face au parc Beaumont à Pau. 

Le sujet proposé fut : 

"Qui augmente sa sagesse augmente son déplaisir ."(l'Ecclésiaste)

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Résumé : 

1)    L’intérêt de cette sentence est de bousculer les idées communes relatives à la sagesse, que l’on assimile le plus souvent à une école du bonheur facilement accessible, du moins si l’on en croit certains marchands  d’illusion contemporains. L’Ecclésiaste, tout au contraire, nous assène un propos réfrigérant et désespéré, nous mettant au défi de soutenir l’épreuve de réel, sans nous voiler la face, et en acceptant de nous confronter au tragique de la vie. Dès lors il faudra se demander si la sagesse n’est pas le plus souvent une notion galvaudée, fallacieusement optimisante, qui tourne le dos à la réalité sous prétexte de garantir l’accès au bonheur, et si la véritable sagesse, si elle existe, ne s’accompagne pas nécessairement d’un déplaisir, lié à la connaissance, et peut-être renforcé et approfondi par elle.

 2)    Le déplaisir est une épreuve que connaît tout être vivant dans sa quête du plaisir. Rencontrer un obstacle, être privé de la satisfaction, être frustré dans ses attentes, voilà le déplaisir. Il est inévitable. La connaissance, avant de fournir éventuellement des moyens de le contourner ou de le digérer, accroît le déplaisir en multipliant les déceptions. Les croyances qui donnaient une sécurité, les illusions bienfaisantes, les appuis que l’on croyait solides, voilà qu’on découvre qu’ils n’existent plus, qu’ils nous ont leurré, que notre crédulité et notre innocence nous ont entretenus et bercés dans un monde imaginaire, qui n’est plus. La déception crée un déplaisir infiniment plus profond et aigu : c’est l’univers de nos désirs qui chavire, et avec lui notre enracinement dans l’existence.

 3)    La connaissance crée un désenchantement (comment croire encore aux fées, aux contes, aux esprits bienfaisants, au surnaturel, au paradis  etc), une désillusion universelle, voire une mélancolie réactionnelle au spectacle d’un monde qui a perdu sa vertu poétique. Le principe de réalité nous force à réviser nos jugements, à tenir compte des faits. Il peut en résulter une forme de désespoir, voire du ressentiment. Le passage à une vision plus apaisée n’est pas garanti. S’il n’est pas de sagesse sans déplaisir, le déplaisir en lui-même ne mène pas forcément à la sagesse. Il y faut quelque chose de plus : du jugement, un détachement émotionnel, de la patience ? La question est restée en suspens.

Apéro-philo 22 09 16

 4)    La connaissance accroît le déplaisir parce qu’elle accepte de rencontrer le réel. En dernière analyse c’est le réel qui est source de déplaisir parce qu’il vient contrecarrer le désir, par exemple l’impermanence universelle m’emporte dans la tombe, mais mon amour aussi, et tous mes espoirs de durée, de survie, d’immortalité. Bien sûr je peux toujours réinjecter une nouvelle croyance, comme l’immortalité de l’âme, mais qu’en savons-nous ? Observons simplement ce fait constant : quand le réel ébranle une croyance nous nous précipitons dans une croyance nouvelle pour contourner la difficulté.

 5)    Finalement nous nous demandons si la sagesse n’est pas essentiellement un déni de réalité, une construction réactionnelle pour nous adapter à l’insupportable, un cataplasme confortable et calamiteux qui nous permettrait de sauver ce qui de toute manière est en train de se perdre. A l’inverse, étrange et lumineuse clairvoyance, que celle de l’Ecclésiaste, qui mesure résolument la vanité de toutes choses (« vanité des vanités, tout n’est que vanité ») et conclut avec lucidité et modestie qu’il n‘en faut pas moins cultiver son jardin, sans illusion ni prétention, au jour le jour, tant que dure la vie.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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01 juillet 2016

Résumé apéro-philo du 12/07/16 : Philosopher : qui, pourquoi, comment ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de juillet s'est tenu mardi 12 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne à Pau (face au parc Beaumont) sur le sujet suivant :

 Philosopher : qui, pourquoi, comment ? 

 Guy Karl, philosophe, a problématisé le sujet pendant une vingtaine de minutes proposant un plan d'étude et d'approfondissement pour le groupe présent. Cela a donné lieu à de remarquables interventions.

 

Apéro-philo 12 juillet 16

 Trente-cinq amis de la philosophie ont participé à ce grand moment philosophique, dans une belle convivialité.  

Apéro-philo du 12 07 16

 Résumé : 

1)      Partant de la phrase célèbre de Kant « on ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu’apprendre à philosopher », on se demandera ce  qu’est « philosopher », insistant sur la prégnance du verbe, terme actif, qui engage un sujet dans une interrogation, un questionnement, une recherche, dont la nature reste à préciser. Pas de philosopher authentique sans un sujet philosophant, lequel ne saurait se contenter de réponses toutes faites, d’opinions et de croyances communes dont le fondement et la valeur ne seraient pas librement et résolument examinées.

2)      Pourquoi se mettre à philosopher ? C’est que le monde est opaque, la destinée obscure, que l’évidence s’est fêlée, qu’une certaine insatisfaction, un décalage entre ce qu’on croyait et ce qui est, entre l’illusion et le réel, ne peuvent plus être déniés, refoulés, ignorés. Là est peut-être l’acte fondamental : accepter de voir la rupture, l’écart et ne pas se précipiter dans les solutions ordinaires : le divertissement, la fuite dans l’activisme, l’idéologie ou la religion. Philosopher c’est d’abord faire halte pour considérer rationnellement les faits, voir, regarder, faire face. Ainsi fit Schopenhauer : « J’ai trouvé que la vie était une énigme et j’ai décidé de consacrer la mienne à la déchiffrer ». Courage et lucidité du sujet philosophant, qui, partant d’une interrogation personnelle, d’un pathos subjectif (étonnement, inquiétude, incompréhension, voire douleur ou effroi) élève sa pensée à la considération de l’universel : ce qui fait la réalité de toute vie, celle des autres comme la mienne.

3)      D’une expérience, sans laquelle on ne peut s’engager en sincérité, on est passé à une question, qu’on s’efforce de formuler sous les espèces d’un problème, par ex : pourquoi la souffrance, sa nature, ses causes, ses remèdes. Du singulier, par la pensée, on gravit les échelons vers l’universel, avec les risques inhérents à cette induction, qu’il faut s’efforcer de vérifier dans les faits. De la pratique à la théorie, de la théorie à la pratique : méthode expérimentale. Philosopher c’est expérimenter et penser son expérience.

4)      Les personnes présentes parlent d’une « fracturation » initiale comme moteur au questionnement : la mort, le deuil, la souffrance, mais aussi les grandes joies, la perte des illusions, la fuite du temps, l’instabilité des choses, le perte du sens, expériences que chacun est amené à faire un jour ou l’autre, et qui donnent à la recherche philosophique un statut d’universalité, même si les réponses sont très variées, et parfois contradictoires. Ce qui fait aussi que tout homme, en tant qu’homme, est voué à ces questions, alors même que souvent il préfère les repousser ou les négliger. Ici la frontière entre le « philosophe » et le commun n’est plus pertinente, en droit, mais elle reprend son sens dans les faits : on est invité à devenir sujet, Un sujet conscient et autonome, mais seuls la décision personnelle, et l’effort personnel nous font avancer vers cette autonomie.

 5)      Devenir autonome et s’autoriser de soi-même, voilà le programme philosophique. Comment entendre « autonomie » ? Le sujet est plongé dans une culture, un langage, des codes, des valeurs qui lui préexistent, il ne peut guère penser hors de ce contexte, mais il peut librement examiner et évaluer. C’est un puissant paradoxe : comment dire « je »  dans la langue de tous, affirmer la singularité dans le langage collectif ? C’est difficile, c’est le résultat d’une longue pratique, mais ce n’est pas impossible. De beaux exemples – et les philosophes sont des exemples, non des modèles à suivre ni des gourous – témoignent pour nous et nous invitent à faire de même – en traçant  notre propre chemin. « Que chacun soit à lui-même sa propre lampe » (Bouddha).

 6)      Nous terminons cette riche et féconde soirée en insistant sur la nécessité de l’expérience, sur le poids du réel auquel nous sommes tous confrontés, et sur le fait qu’une pensée n’est jamais qu’une approximation. Entre les choses et les mots subsiste un écart infranchissable, et dès lors le vivre et le penser ne parviennent jamais à une adéquation absolue. Vivre reste une énigme, un risque et une tâche. C’est notre faiblesse - et notre noblesse sera d’en tirer toutes les conséquences.

 7)      En tout état de cause, dans ce groupe attentif, actif et enthousiaste, nous avons fait l’expérience d’un philosopher qui fut un « sum-philosophein », un philosopher ensemble qui est une joie pour l’esprit, et une leçon de courage.

 

Vingt-sept personnes sont restées pour partager un diner fort sympathique dans le cadre très accueillant du Dimanche à la campagne. Ce fut une soirée d'une haute qualité sur tous les plans ! Merci à tous.

Agapes philosophiques

 

 

 

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16 mai 2016

Résumé Apéro-philo du 23/06/16 Peut-on aimer le corps ?

 

Apero philo

L'Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de Juin s'est tenu le jeudi 23 à 18h45 au café Le Dimanche à la campagne à Pau (face au parc Beaumont - Jeu de paume) sur le sujet suivant :

 Peut-on aimer le corps ?

Résumé : 

 1)    Il est fort risqué de prétendre rendre compte de la richesse foisonnante de cette séance, aussi me contenterai-je de quelques indications décisives. Est-il possible, psychologiquement, d’aimer le corps, le sien propre, celui de l’autre, et les corps des autres, dont il faut bien admettre qu’ils ne sont pas nécessairement beaux, agréables, tantôt ceci et tantôt cela, présentant une grande variété de formes, de rythmes, entre la santé florissante et la maladie, entre la beauté et la laideur, entre la vie et la mort ? En sus, une longue tradition métaphysique et religieuse prétend nous éloigner du souci et de l’amour du corps, y voyant une coupable complaisance à la chair périssable, au détriment de l’âme et de son salut éternel.

 2)    Notre époque est marquée par une envahissante obsession du corps, qui semble devenir un objet marchand vendable et achetable dans une économie généralisée de la performance et du rendement. Magazines d’esthétique, prescriptions de forme et de santé, recherches médicales et pharmacologiques etc : tout concourt à faire du corps, de son image et de ses performances un élément décisif de la réussite. Dictature qui ne va pas sans créer de nouvelles névroses, contribuant à accentuer le malaise rampant d’individus soumis à des pressions d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas clairement identifiées. Ne sommes-nous pas responsables en partie de cet état de choses, si nous nous laissons entraîner dans ce mouvement général ?

 3)    Il faut distinguer le corps comme image – celui du miroir et de la publicité - du corps réel, celui qui est apparu dans le monde, qu’on n’a pas choisi, qui a grandi, qui vieillit, et qui va se décomposer à terme. Nous en avons une première expérience dans le jeu des besoins, dans l’exercice des fonctions, la marche, la respiration, le mouvement et le repos, la sexualité, la maladie et la santé. Le corps réel est-il le corps anatomique et physiologique, le corps de la biologie et de la médecine ? Oui et non, car c’est encore une représentation, certes efficace et efficiente, mais elle ne saurait rendre compte de la qualité spécifique du « vivre » qui est propre à chacun, qui ne se mesure pas et ne se découpe pas en petits morceaux d’organes ou de cellules. Vivre, c’est repousser la mort, c’est travailler à se conserver (Spinoza), c’est affirmer une puissance active ou réactive (Nietzsche), c’est être au monde comme singularité dynamique ou passive. Pour autant, suis-je mon corps ? Ne suis-je que mon corps ? Le groupe tente d’analyser ce fascinant mystère du lien intime entre le corps et la psyché, car s’il n’ y a pas de psyché sans corps, on peut se demander ce que serait un corps qui n’est pas façonné par une force psychique quelconque, instinct, pulsion, intelligence ou culture. Physiologique et psychologique se supposent mutuellement, se combinent et s’intriquent profondément : somato- psychique ou psycho-somatique. En Asie on parle volontiers d’un « corps-esprit », un seul terme qui unit les deux faces.

 4)    Retour au sujet : si on ne sait toujours pas ce qu’est exactement le corps, on en a tous une expérience. Dès lors on peut aborder correctement la question de l’ « aimer » ou du « haïr ». L’amour de soi, selon Rousseau, serait une donnée native et naturelle du vivant,  qui englobe évidemment le corps. On peut se demander par quel processus l’homme en vient à isoler, séparer la question du corps, en l’opposant à l’âme, à l’esprit, à la conscience, à la psyché. Est-ce un fait universel ou le propre d’une culture rationaliste et scientifique ? En tout cas la tradition n’enseigne pas l’amour du corps, soupçonné d’engendrer une grande quantité de vices (Platon) en nous détourant des vraies valeurs morales. L’honnêteté intellectuelle nous force à admettre que notre rapport émotionnel au corps est très ambivalent : on l’aime quand il est source de plaisir, de puissance, de dépassement, on le hait quand il est accablé de maux, de maladies et d’impuissance et nous conduit inexorablement à la mort. En ce sens il y a une vérité du corps : il nous enseigne notre condition mortelle, nous inscrit dans la réalité de l’univers, et nous invite à une certaine humilité : « aussi haut que l’on soit perché on n’est jamais assis que sur son cul » disait à peu près Montaigne. Et Jaspers nous a enseigné la vérité des « situations-limites », celles où nous mesurons notre originelle dépendance aux conditions générales de la vie et de la mort.

 5)    L’ambivalence des sentiments à l’égard du corps est dès lors une réalité psychique incontournable. Aimer sans réserve est impossible, détester sans nuances est suspect, voire hypocrite. S’il est une sagesse, elle nous inviterait à prendre acte de cette ambivalence, sans amour illusoire et sans détestation névrotique, à cultiver une lucidité bienveillante et apaisée, comme nous l’enseigne Epicure dans sa belle Lettre à Ménécée, nous enjoignant de prendre plaisir aux vrais biens de l’existence.

Pour Métaphores, GK

 

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27 mars 2016

Résumé Apéro-philo du 26/05/16 - émotion et rapport au monde

Apero philo

L' Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de mai s'est tenu le jeudi 26 à 18h45 au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant :

 

Les émotions nous enseignent-elles quelque chose de notre rapport au monde ?

 

Guy Karl, philosophe, a engagé une réfléxion à partir d'une problématisation initiale d'une vingtaine de minutes avant de laisser le groupe s'emparer des enjeux proposés sous forme de plan d'étude. 

Résumé : 

1)       Le premier moment de la réflexion consistera à préciser la nature de l’émotion : mouvement (movere) hors de (ex) – hors de l’apparente unité et stabilité du moi. Quelque chose surgit qui dérange, affecte, trouble, en agréable ou désagréable, l’ordonnance intérieure. Joie, tristesse, colère, angoisse, effroi etc. L’émotion, surgissant, semble incontrôlable, irrationnelle. Je proposerai le mot grec « a-logos »pour la qualifier – ce qui déborde le logos, la mesure, l’équilibre, la raison.

 2)      L’opposition entre la raison et l’émotion (plus ou moins identifiée à la « passion, le « subir, la passivité ») est un thème classique de la philosophie. En général on considère que seuls l’entendement, la pensée logique sont en mesure de nous enseigner la nature des choses, l’émotion étant trop subjective, trop irrationnelle, trop immédiate, confuse et réactive pour nous délivrer un enseignement vrai. Mais cette conception rationaliste est trop étroite : elle néglige un aspect bien réel de la condition humaine. L’homme n’est pas seulement « sapiens » mais aussi « demens » (Edgar Morin). Tout le théâtre antique et moderne, toute la littérature romanesque se nourrit de cette irrationalité, et en montre le caractère indépassable.

 3)        Peut-être l’émotion est-elle utile. Dans la lutte pour la survie, la peur et la colère sont des agents dynamiques. Les émotions collectives jouent un grand rôle dans l’histoire, pour le pire et le meilleur. L’émotion se partage, se diffuse, crée des liens « pathétiques », contribuant à sa manière à la socialisation.

 

apéro-philo 26 05 16

 

 4)       Premier bilan : Selon une conception étroite on s’imagine que seule la connaissance rationnelle est vraie. N’est-ce pas un préjugé idéaliste ? Second point : on assimile l’émotion à une perte de maîtrise. Mais le logos est-il une maîtrise ou une illusion de maîtrise ? On aboutit de la sorte à une réévaluation de l’émotion, qui, pour être confuse, n’en est pas moins un témoignage poignant de notre rapport au monde.

 5)       Mais qu’est-ce que ce rapport au monde ? Quel monde ? Manifestement il s’agit moins du monde tel qu’il est – et dont ne savons rien –que du monde tel que nous le vivons, sentons et ressentons. Nous sommes au monde, dans le monde, « pris dans le monde » - et nullement des observateurs détachés, comme dans les sciences de la nature. Ce monde est celui de l’attachement vital, de la dépendance organique, de la relation immédiate ou médiate aux autres, celui de la vie partagée. C’est ici que l’émotion est présente, voire omni-présente, c’est ici que se modulent tous ces affects de haine, d’amour, de déception, d’angoisse, de peur et de colère. Evidence existentielle.

 6)         Remarquons que de ce « monde » nous ne savons pas s’il est vraiment extérieur à nous ( ?) ou s’il est la projection hors de nous du monde intérieur, qui colore, conditionne toutes nous perceptions, toutes nos représentations. Le déprimé voit tout en noir et gris. L’exalté voit tout grandiose. Le colérique « voit rouge ». C’est plus qu’une métaphore, c’est une expérience vécue. Comment expliquer les variations d’humeur, les accès de frénésie, les délires et autres altérations de la perception, qui déclenchent les plus formidables émotions, alors que le monde réel n’a guère changé ? Ces constats nous amènent à nous interroger sur la structure neuronale, le rôle des transmetteurs chimiques, sur la biologie du cerveau, mais aussi sur les pulsions inconscientes, les formations psychiques, les images et les fantasmes.

             En bref, l’homme est sujet aux émotions, sa raison n’est pas impuissante, mais moins puissante qu’il croit : il a bien affaire au monde puisqu’il y est immergé, mais il continue de ne pas savoir quel est exactement ce monde qu’il habite tant bien que mal, qui le fait naître, qui le nourrit et le détruit.

Pour Métaphores, GK

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