Apero philo

Activité philosophique libre et gratuite, mensuelle, proposée le troisième jeudi (sauf exception) de 18h45 à 21h, animée par Guy Karl, philosophe. Le sujet est annoncé à l'avance sur le blog pour permettre à chacun d'y réfléchir au prélable. L'animateur fait en début de soirée une présentation des enjeux à partir d'un plan problématisé que le groupe décide de suivre ou pas. La discussion s'engage. L'animateur fait des synthèses régulières et clarifie les enjeux lorsque c'est nécessaire. Il ne s'agit donc pas d'un cours, d'une conférence ou d'une activité réservée à des spécialistes ou aux seuls initiés mais d'un acte de pensée collectif.

Une pause apéritive et conviviale est prévue (consommation non obligatoire) vers 20h avant de reprendre pour une second temps la réflexion.

01 juillet 2018

APERO-PHILO jeudi 19 Juillet 2018 : Le corps ami ou ennemi ?

Apero philo

Le prochain Apéro-philo, activité libre et gratuite, se tiendra le jeudi 19 juillet à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Le corps, ami ou ennemi ? 

Nous vous proposons une formule originale avant la trève estivale. Exceptionnellement, la formule apéro sera légèrement modifiée. La soirée sera animée conjointement par Guy Karl, Marie-Pierre Carcau et Didier Karl qui feront chacun une courte présentation des enjeux de la question (de 7-8 minutes maxi chacun) avant de proposer au groupe un plan d'étude.

Rappelons que nul n'est obligé de prendre la parole même si le groupe oeuvre collectivement à la résolution des problèmes. Les animateurs feront des synthèses régulières en apportant si besoin des clarifications. Nous ferons une pause apéritive à mi-parcours (consommation non obligatoire) avant de reprendre pour une seconde partie. Fin de l'activité vers 21h. Possibilité de rester diner dans le restaurant.

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09 juin 2018

Résumé Apéro-philo 20/06/18 - Pourquoi sommes-nous inquiets ?

Apero philo

Le prochain Apéro-philo, activité libre et gratuite, se tiendra exceptionnellement le mercredi 20 juin  à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

 Pourquoi sommes-nous inquiets ?

Résumé de la soirée : 

En latin « quies » signifie repos. Quietus : en repos, d’où calme, paisible, tranquille. En français la quiétude est «  un état de tranquillité mêlé de douceur » (Littré). L’inquiétude se marque par l’absence de repos, la difficulté de rester en place, l’agitation physique et mentale – Pascal dirait le « remuement ». L’inquiet est généralement insatisfait de ce qu’il a et de ce qu’il est : désir vague et crainte de l’avenir, d’où tourment, souci, intranquillité.

Je propose une définition : émotion confuse marquée par l’agitation, l’impatience, l’insatisfaction de l’être ou de l’avoir, liée à la représentation d’un objet de crainte, réel ou imaginaire, ou d’un péril à venir.

Le sujet proposé prend pour évident que l’inquiétude est présente en chacun de nous. Les philosophes de l’Antiquité avaient placé la réflexion sur les causes de l’inquiétude au centre de leurs recherches et posaient la quiétude comme idéal de vie. Les Modernes verraient plutôt dans l’inquiétude une donnée fondamentale de l’existence. D’où l’intérêt de la question : pourquoi l’inquiétude et quel statut lui accorder ?

L’inquiétude a des causes anthropologiques : on évoque la difficulté de la vie aux âges préhistoriques, les peurs ancestrales qui ont laissé des traces vives dans l’inconscient collectif. Puis est évoquée la thèse de Hobbes qui insiste sur l’état d’insécurité résultant de « la guerre de tous contre tous », qui s’exprime même en temps de paix civile  par la rivalité, la concurrence, voire dans « un commerce de l’inquiétude ». La politique enfin, en principe au service du Bien Commun, utilise trop souvent les inquiétudes à des fins partisanes ou privées. La paix n’est jamais que relative, ce qui fait qu’un coefficient d’inquiétude demeure dans les consciences, qui est peut-être le revers de la médaille : « l’insociable sociabilité » implique la permanence d’un degré variable de vigilance. La conscience politique est-elle pensable sans l’inquiétude ?

Causes internes : nous avons des objets d’inquiétude au sujet de notre avenir, de nos enfants, de nos revenus, du marché de l’emploi etc. Ces causes-là sont aisées à repérer, à nommer. Mais au-delà, ou en de ça, il y a l’inquiétude diffuse : je ne peux tout prévoir, tout comprendre, tout gérer, il y a de l’imprévisible, de l’inconnaissable, de l’aléatoire. Il faut naviguer à vue.

Un participant se demande si cette sourde inquiétude est liée à la conscience de la mortalité – ce qui reprend fort à propos les analyses de Lucrèce dans le livre III de son poème. Un autre évoque le « rien » qui hante l’esprit de l’homme, rien qui engendre la diversité et la multiplicité des objets de substitution destinés à masquer le rien : on se jette dans la valse des désirs, avec les expériences décevantes qui les suivent souvent, on s’agite, on se remue, on se divertit, on s’abrutit – et l’inquiétude est toujours là.

Un développement fort à propos vient alors distinguer l’inquiétude de l’angoisse. Dans l’angoisse l’esprit est comme stupéfié, incapable d’élaborer la douleur et sa cause ; dans l’inquiétude la pensée, même douloureuse, est encore capable de nommer, symboliser, élaborer. L’inquiet se trompe peut-être à nommer la cause, mais il n’est pas sans ressources, et de proche en proche il peut progresser. On remarquera d’ailleurs que l’inquiétude est à la racine de précieuses créations littéraires et philosophiques : Lucrèce, Pascal, Schopenhauer, Pessoa parmi les plus connus.

Au total on se demandera si l’inquiétude n’est pas la marque de la conscience, et à ce titre, une donnée fondamentale, inévitable de l’existence. L’inquiétude fait souffrir, mais elle fait penser et parler. S’il est bon de réfléchir à ses causes, il n’est peut-être pas possible de les identifier complètement. Dans cette demie connaissance, qui n’est pas rien, l’homme habite et pense, et parfois produit les œuvres les plus significatives. Mais il est bon aussi de veiller à ce que l’inquiétude n’excède pas  les dimensions du supportable : les remèdes éprouvés restent l’action, la pensée et la parole, par quoi nous rejoignons les grandes intuitions de la sagesse antique.

Pour Métaphores, Guy Karl

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02 mai 2018

Résumé Apéro-philo - 24/05/18 - La nuit porte-t-elle conseil ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de mai s'est tenu  jeudi 24 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

La nuit porte-t-elle conseil ?

 Résumé de la soirée :

Porter conseil c’est donner un avis, censé éclairer celui qui le demande. Le paradoxe de la problématique saute aux yeux : comment demander conseil à la plus silencieuse, obscure, énigmatique réalité de ce monde ? Si le jour est le lieu et le moment de l’activité affairée des hommes, la nuit est plutôt réservée au repos, au calme ou à l’intimité. Si « la nuit porte conseil » c’est en suspendant l’agitation, en interrompant l’affairement, effectuant une sorte de mise entre parenthèse où le corps et l’esprit  se détournent, et, se détournant, sauraient prendre conseil de la nuit.

Ce n’est là qu’une pétition de principe. Pour en examiner l’éventuel fondement j’ai proposé de revenir au texte d’Hésiode, dans la Théogonie, qui nous raconte la naissance de la Nuit à partir du Chaos (la béance originelle) – auquel elle ressemble beaucoup – et comment la Nuit (Nyx) engendre à son tour : la Destinée fatale, Moros, (fatale parce que mortelle), la Mort (Thanatos), le Sommeil (Hypnos) et les mille Songes (Oneiros). Cette classification nous permet de distinguer les diverses figures de la Nuit, et du coup les composantes essentielles de la problématique.

Nous traitons successivement :

Du sommeil peut-on dire qu’il porte conseil ?

Les rêves portent ils conseil ?

En quoi la nuit serait-elle une image du destin et de la destinée ?

 1)   Une discussion animée met au jour la complexité du sommeil – on devrait dire « des » sommeils. Si le sommeil profond permet la récupération physique de l’organisme, le sommeil paradoxal donne lieu à une grande activité psychique de réorganisation et de traitement des informations. Mais ce qui est stupéfiant c’est que cette activité, qui est bien la nôtre, se déroule à notre insu, sans participation de la conscience. Cela fonctionne tout seul, et cela est de la plus haute importance pour notre équilibre mental. On remarque, le matin revenu, que certains problèmes, qui semblaient insolubles, peuvent être abordés autrement, et parfois même la solution se donne spontanément. L’esprit s’est pour ainsi dire lavé, décanté. La nuit a porté conseil alors que le sujet s’était absenté dans le sommeil. Il a trouvé une solution, non par l’effort et la persévération, mais par une déprise, un abandon à une certaine forme d’altérité : mon propre sommeil est un autre pour moi, qui pourtant me concerne au premier chef.

2)   La nuit, réputée noire, de ce point de vue, est aussi l’éclairante, et le jour, réputé clair et limpide, peut nous sembler obscur, si nous considérons l’aveuglement auquel le sujet est soumis contre son gré dans l’affairement universel. Certains se réjouissent du retour de la nuit pour enfin se retrouver eux-mêmes, dans le silence et le recueillement : nuit claire de l’âme contemplative, voyages psychiques dans l’infini, rêverie sans contrôle. L’opposition si commode du jour et de la nuit demande à être revisitée : le jour véritable n’est pas forcément où l’on pense.

3)   Le rêve porte-t-il conseil ? Encore faut-il en avoir quelque souvenir ! Chez les grands rêveurs on peut parler d’une sorte de seconde vie, souterraine et persistante, qui a sans doute des effets indirects sur la vie consciente. Comme pour le sommeil, nous constatons un paradoxe : je rêve, mais je ne décide pas de mes rêves, ni de leur apparition, ni de leur contenu,  ni de leur conclusion. Là encore je suis un témoin indirect d’une activité qui est pourtant la mienne. Là encore se pose la question du sujet : suis-je celui qui rêve, en quoi ce rêve me concerne-t-il, que m’apprend-il, me livre–t-il quelque conseil avisé ? C’est évidemment au réveil que j’en décide, si toutefois je me souviens, et si je considère qu’il y a lieu d’y réfléchir.

4)   Pour Hésiode la Nuit préside aux Destinées. La destinée est le chemin que trace un sujet entre la naissance et la mort. La mort est la figure du Destin. Dans la destinée il y a un élément conscient, dans les choix plus ou moins éclairés du sujet, et un élément « nocturne », inconscient. En langage moderne la nuit, qui préexiste au sujet (songeons à la vie intra-utérine), symboliserait la part d’inconscient qui déterminerait ses choix, et cela d’autant plus que la conscience est absente ou insuffisante. On pourrait dire aussi : je suis celui que je suis dans un dialogue avec une altérité intérieure que je peux chercher à connaître, mais dont la nature singulière m’échappera toujours.

5)   Nous concluons ce débat fort riche en insistant sur la nécessité de s’ouvrir à la diversité : jour et nuit sont des oppositions trop frontales, il faut introduire des nuances, des gradations, explorer les zones intermédiaires : d’où l’intérêt des techniques psychocorporelles (yoga, Tai Chi, méditation, relaxation, hypnose, sophrologie etc) qui nous renseignent un peu mieux sur l’extrême richesse et diversité de la vie psychique.

 Enfin, pour la fine bouche, permettez-moi de citer un passage d’Héraclite : "Le maître des plus nombreux, Hésiode. Celui-ci, ils croient fermement qu’il sait le plus de choses, lui qui ne connaissait pas le jour et la nuit : car ils sont un."

Cette unité des contraires, voilà un beau programme de méditation philosophique !

Pour Métaphores, Guy Karl

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05 avril 2018

Résumé Apéro-philo - 26/04/18 : Moins on se connait, mieux on se porte

Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite du mois d'avril s'est tenu sur le sujet suivant : 

"Moins on se connaît, mieux on se porte." (Clément Rosset)

Résumé de la soirée :

 1)   Quel est le sens d’une telle phrase, qui semble de prime abord chercher à décontenancer l’interlocuteur ? Est-ce pure provocation, ou sentence réfléchie, fondée en raison ? Il est clair en tout cas qu’elle prend le contre-pied d’une longue tradition, initiée par les Grecs (« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ») et régulièrement confortée par les plus grands auteurs jusqu’à aujourd’hui, tradition qui insiste sur la nécessité, ou le devoir, ou l’intérêt de se connaître soi-même. C’est également le leitmotiv de toutes les thérapies psychologiques : se connaître pour évoluer, et si possible guérir. Dans cette optique on dira plutôt : mieux on se connaît, mieux on se porte. La question posée est donc de savoir ce que vaut la connaissance de soi - à supposer qu’elle soit possible - si elle aide, ou non, à se bien porter.

2)   Pourquoi chercher à se connaître ? Pour connaître ses origines, pour éclairer certaines zones d’ombre, pour s’améliorer, pour augmenter ses chances de succès dans le monde ? La vraie motivation semble plutôt la souffrance, qui initie souvent la consultation psychothérapeutique : quand la voie semble barrée, que des crises personnelles, incompréhensibles, provoquent l’angoisse ou le désarroi, quand le sujet éprouve viscéralement le besoin de comprendre.

3)   On remarque, dans cette exploration de soi par soi, une gradation : chacun est le fruit d’une longue histoire à la fois biologique et sociale, le membre de collectivités variées, pris dans des relations complexes et mobiles, soumis à des conditionnements inévitables, et peut avoir le sentiment de se perdre dans un labyrinthe. Peut-on s’en remettre à la seule identité sociale – sans s’interroger plus avant sur une identité plus intime, subjective, et sur son vrai désir ? Mais alors, chez certains, s’ouvre un véritable gouffre d’incertitude, et la solution (la connaissance) apparaîtra pire que le mal (la souffrance) – D’où, chez plusieurs personnes du groupe présent, une réaction de méfiance et de prudence : connaissance, oui, mais pas trop, et pas trop profond. A l’extrême on partagera l’avis de Clément Rosset.

4)   Vient une belle image : si vous ouvrez la boîte de Pandore, que se passe-t-il ? On entrevoit soudain un chaos, un désordre pulsionnel qui inquiètent. On veut se ressaisir de sa propre image (miroir psychique) pour solidifier les bords, contenir le magma. Ou bien on cherche une réassurance du côté du langage : «  je suis, j’existe » (Descartes), sans voir forcément que les mots eux aussi s’écoulent dans le flux universel. Bref, par les images (imaginaire) et par les mots (symbolique), on s’emploie à se réassurer de soi pour contenir la faille. Et quel bénéfice peut-on tirer de cette expérience ? La connaissance paradoxale que la connaissance de soi est toujours incertaine, incomplète, inachevable : ce moi que je croyais saisir en vérité, figé dans une définition, s’échappe et se transforme, évoluant au fil du temps, « ondoyant et divers » (Montaigne).

5)   Que faire pour mieux se porter ? Une simple et native ignorance serait une réponse si cette naïveté de nature n’était déjà, chez la plupart, perdue depuis longtemps.  Une fois entrés dans le domaine de la connaissance que ferons-nous ? On peut, première hypothèse, se contenter d’une connaissance sommaire, superficielle tant qu’elle est efficace, et elle l’est en effet chez beaucoup. Mais si cette adaptation échoue, si le sujet bascule de crise en crise ou se referme dans des répétitions douloureuses, il faudra  bien envisager un recours du côté de la connaissance – si l’on se refuse à fuir dans les paradis artificiels. Alors la connaissance devient un travail, comme on dit, un travail sur soi, dont on espérera qu’il débouche sur un « mieux se porter ».

6)   Etrange projet, en définitive, que de vouloir se connaître soi-même ! Ce « soi » ou ce « moi » n’est pas un objet que l’on puisse saisir, ni dans les images, ni dans les mots, et encore moins dans les définitions. Et pourtant il est légitime de parler de connaissance, si l’on entend par là un examen lucide des mouvements et changements intérieurs – mais un « intérieur qui est d’emblée en relation avec un extérieur » - plutôt dans l’après coup que pendant (pendant que le fait se déroule je peux difficilement l’observer) – si bien que la vie se passe à remanier, ré-engencer les affects, les idées et les pensées, sans jamais disposer d’un point terminal, d’un savoir fini sur lequel je puisse me reposer ad vitam aeternam. Connaissance relative et imparfaite, ou « ignorance savante » dont il faudra bien se contenter, et qui n’est pas sans charme.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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11 février 2018

Résumé Apéro-philo - 22/03/18 - Le désir c'est ce qui dérange

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de mars s'est tenu le jeudi 22 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Le désir c'est ce qui dérange 

Résumé de la soirée :

1)    Dans une économie psychique marquée par le souci de régularité, de sécurité et de prévisibilité – telle que peut l’être celle d’un moi centrée sur le bien-être – l’apparition soudaine du désir se signale par le dérangement, vécu comme une menace, ou un beau risque. La littérature mondiale a souvent traité ce thème, et décliné les variantes de ce dérangement, parfois jusqu’aux conséquences les plus dramatiques : Anna Karenine, abandonnant sécurité, mari et enfant pour s’exalter dans la violence d’un amour qui la mènera au suicide. On reconnaîtrait la puissance du désir, sa dimension singulière précisément au dérangement qu’il cause. Il viendrait compromettre la sécurité paisible d’ « une vie rangée », ouvrant au risque et à l’incertitude.

2)    Cette analyse ne vaut pas pour le besoin, qui ne vise qu’à la conservation de la vie. Mais le désir n’est pas le besoin : le désir a une dimension d’indétermination, de variation (dans le choix des objets – qui au sens strict ne sont pas nécessaires). Dans le désir le sujet expérimente une poussée, un élan vital, une impulsion qui donne du prix à l’existence. S’il s’attache à un objet il peut s’en détourner après satisfaction, pour désirer encore ailleurs, dans une course métonymique sans cesse relancée. D’où l’hypothèse d’un manque structurel qui, du fond de l’être, détermine un mouvement interminable vers une satisfaction, toujours brève et incomplète. D’autres participants insistent plutôt sur la puissance du désir, qui signalerait un excès plus qu’un manque. Quoi qu’il en soit, le désir est là, qui agit et transit, apportant son lot de souffrances et de joies, au gré de la fortune et des circonstances.

3)    Notre énoncé n’a guère de sens si l’on s’en tient aux menus désirs de la vie quotidienne, désirs d’objets encouragés par la publicité, désirs conformes à la morale, aux impératifs sociaux etc. Ceux-là ne dérangent rien ni personne, tout au contraire ils font tourner la machine du monde. Mais d’autres désirs se signalent par leur violence, leur caractère éruptif, voire hors-norme, ou asociaux : ils menacent directement l’équilibre familial (une maîtresse, un amour passionnel, une soudaine envie de voyage au bout du monde, etc). Ou ils entraînent une totale refonte des valeurs : alors cela dérange l’entourage, bouleverse tous les rapports.

4)    Dans ces cas, plus fréquents que l’on pense, le sujet et ses proches vivent le dérangement dans un mélange d’angoisse et de peur. Mais aussi d’espoir – au moins pour le sujet lui-même, qui, risque assumé, espère un changement radical et positif de sa vie : Gauguin quittant la France, sa femme et ses enfants pour Tahiti, et pour la peinture, enfin libre, et la beauté. Il est bien difficile de comprendre quelle est la source d’une telle aspiration si on ne la partage pas : le désir de l’autre, qui n’est pas le mien, me reste une énigme. Mais à moi-même, dans l’épreuve du désir, je suis une énigme. Nous y verrons la marque propre de l’inconscient.

5)    Il semble que pour l’être humain il y ait un conflit fondamental entre l’aspiration légitime au bien-être, à la sécurité physique et psychique, conformément d’ailleurs au discours normatif de la morale, aux exigences sociales – et d’autre part un élan, une aspiration dynamique et survoltée vers un « ailleurs », un « autre monde », une intensité inépuisable qui nourrit en profondeur une insatisfaction chronique, un sentiment de révolte, une soif pour un continent inconnu « quelque part hors du monde pour y trouver du nouveau ».

Pour Métaphores, Guy Karl

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16 janvier 2018

Résumé Apéro-philo 22/02/18 : Vie et hasards

Apero philo

 

L' Apéro-philo, du mois de février s'est tenu le jeudi 22 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Notre vie n'est-elle qu'une suite de hasards ?

Résumé de la soirée : 

1)   Le sujet est abordé à partir du livre de  Freud : « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » qui pose le problème avec beaucoup d’acuité : peut-on comprendre une destinée individuelle à partir d’une constellation de hasards qui ont façonné l’enfance et déterminé l’orientation générale de la vie ? Quelle est la part du hasard, des hasards, et celle de la liberté, si du moins une telle liberté existe ?

2)   Le premier temps de la réflexion est consacré au hasard. On relève que le terme renvoie à la pratique du jeu de dé. Le hasard c’est le dé qui tombe. On ne peut prévoir le coup, du moins individuellement. Le hasard ainsi compris marque notre impuissance à savoir, à maîtriser le cours des choses. Même si on peut parvenir à une certaine connaissance des séries (la loi des grands nombres et la prévisibilité statistique) la prévision du cas individuel (cas=caso= chance) est impossible. Ce qui va nous arriver tel jour à telle heure est imprédictible, et pourtant cela peut avoir de grandes conséquences pour notre vie : ex une rencontre, un accident de voiture etc. Quoi que nous fassions pour limiter les hasards il reste un coefficient d’incertitude qui ouvre sur la nouveauté et parfois sur le tragique.

3)   Pour ce qui est de notre destinée on peut relever un ensemble impressionnant de « circonstances «  et d’ « influences » qui préexistent et qui vont modeler notre vie : déterminations familiales, appartenances, pressions de groupe, modèles et normes de comportement etc. Tout cela crée les conditions d’une certaine régularité, façonnant peut-être la destinée. Mais elles ne sauraient exclure le rôle d’irrégularités imprévisibles qui peuvent orienter le cours dans un sens différent : apparaît alors de l’inconnu, du risque, mais aussi de l’imaginaire, et du désir.

4)   Surgit alors un nouvel élément de la problématique : que peut la conscience ? Que ferai-je des déterminations qui pèsent sur moi, que je n’ai pas choisies ? Ce hasard qui fait irruption dans ma vie que vais-je en faire, le nier, le refouler, l’examiner, l’intégrer et m’en servir selon mon désir ? C’est ici qu’il semble possible de poser la question de la liberté : je ne suis pas libre de ne pas être affecté par le hasard, mais je peux choisir le sens que je lui donnerai pour moi-même.

5)   Vivre sa vie c’est tracer un chemin – mais ce chemin est-il déterminé par le désir d’autrui ou par le jeu obscur des hasards et la force des circonstances – ou bien le sujet peut-il revendiquer sa part, sa part de conscience et de décision ? C’est dans l’épreuve du choix que se fait concrètement ce travail de réappropriation, de subjectivation. Face au hasard il appartient au sujet de « se hasarder » - de se lancer lui-même dans un espace non balisé où il puisse faire l’épreuve de sa liberté.

Pour Métaphores, Guy Karl

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01 janvier 2018

Résumé Apéro-philo - 18/01/18 : Les passions politiques

Apero philo

L' Apéro-philo, (activité libre et gratuite) du mois de janvier, s'est tenu le jeudi 18 2018 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Comprendre les passions politiques

Résumé :

J’ai proposé en ouverture un positionnement de type spinozien : ne pas se moquer, ni s’exalter, mais considérer les passions comme des faits empiriquement constatables dont il importe de rechercher les causes. Les passions politiques exercent une action considérable dans le cours de l’histoire, sont à l’origine de grandes calamités, parfois de grandes réalisations, si bien que c’est une nécessité pour tout corps politique de savoir les gérer, s’il entend se maintenir dans la durée. Notre propos sera de préciser les formes, les effets, les causes des passions politiques, puis, en seconde partie, de réfléchir aux conditions d’une gestion possible. Après les passions politiques une politique des passions.

1)   Nous prendrons le mot passion dans son sens moderne et courant : une concentration, une intensification du désir qui peut aller jusqu’à l’exaltation. Le domaine politique offre de nombreux exemples de telles exagérations, avec des effets tantôt positifs, tantôt catastrophiques.

2)   La discussion démarre sur la question de l’idéologie : l’idéologie est-elle la forme privilégiée d’une concentration passionnelle (avec une idée centrale, pathologiquement survalorisée au mépris de la réalité) ou tout au contraire le dépositaire occasionnel, factuel, de passions préalables, qui auraient pu s’investir ailleurs ? Ou encore : elle la cause ou la conséquence des passions ? On note que certains sont capables de passer d’une idéologie à une autre, alors que leurs passions ne semblent guère avoir évolué. Sans doute faut-il chercher la source des passions dans un terreau plus primitif.

3)   Cherchant les causes des passions on remarque dans l’attachement passionnel un élément très charnel, viscéral, comme la faim, le besoin de sécurité, la peur, le souci du bien-être, la revendication d’égalité ou de liberté, voire l’affirmation de l’identité. Plusieurs auteurs sont convoqués pour alimenter la réflexion : Hobbes en particulier qui avait donné un tableau des passions politiques, qui, dans l’état de nature, entraînait la guerre de tous contre tous – ce qui nécessitait le pacte social pour assurer la paix civile ; Tocqueville qui décrivait quatre besoins fondamentaux (l’égalité, le bien-être, la passion des choses matérielles, la liberté), autant de contributions qui donnent au sujet sa signification essentielle : les passions sont au principe de la vie civile, qu’elle menacent en même temps, si manque l’élément régulateur qui en adoucira le cours. La société civile et politique repose sur la puissance des passions, qui d’un autre côté menacent de la conduire à la catastrophe. (anarchie, dictature, despotisme, totalitarisme etc)

4)    Très logiquement la seconde partie aborde la politique des passions, c’est-à-dire une réflexion qui se propose de réfléchir à la nécessaire maîtrise ou gestion des passions, dont nous avons reconnu tout à l’heure le caractère inéluctable. Il faut lutter contre la crainte, assurer la sécurité publique et privée : c’est le rôle de l’Etat qui met fin à l’état de nature. Il faut poser le principe que chacun renonce à son droit naturel pour remettre entre les mains du Souverain le droit et le devoir d’assurer la paix civile (Hobbes). Ou comme dit Rousseau on obéira à l’Etat pour n’avoir plus à obéir aux hommes. La société civile repose sur la Loi, sur les institutions, qui pérennisent l’ordre social, en opposant aux variations imprévisibles des passions la régularité des formations juridiques. La Justice, par exemple, met fin au règne de la vengeance, qui n’est que passion privée.

5)   Vient ensuite une réflexion sur le pouvoir. C’est l’Etat qui exerce le pouvoir mais le fondement ultime du pouvoir c’est le peuple dit souverain. Comment contrôler les pouvoirs qui se font au nom du peuple, mais souvent contre le peuple ? Tout pouvoir devrait être limité par un contre-pouvoir, ou par un principe de séparation des pouvoirs, sans quoi on bascule dans l’arbitraire, ou une forme subtile de despotisme. L’assemblée finit ses travaux en déplorant que de nos jours la démocratie soit plus virtuelle que réelle, et que le système de représentation politique soit totalement archaïque et inapproprié.

Pour Métaphores, Guy Karl

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29 novembre 2017

Résumé Apéro-philo - 20/12/17 - Vulnérabilité et humanité

Apero philo

Le dernier Apéro-philo de l'année 2017 se tenu le mercredi 20 décembre au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

La vulnérabilité est-elle un signe d'humanité ?

 

Résumé de la soirée :

1)   Tous les vivants étant sensibles, impermanents et mortels, sont voués à éprouver des blessures. L’homme ne fait pas exception à l’ordre général de la nature. On peut se demander dès lors s’il existe une vulnérabilité spécifiquement humaine, et en quoi cette vulnérabilité serait un signe d’humanité.

2)   L’homme, comme l’animal est voué à souffrir, mais il se distinguerait de l’animal par une double aptitude : celle de construire progressivement une représentation de la vulnérabilité par le développement de la conscience réflexive : la souffrance n’est plus simplement un événement passager sitôt oublié, elle induit par la mémoire et l’anticipation un véritable savoir, rapporté au sujet comme tel : la vulnérabilité est ma vulnérabilité. De plus ce savoir se solidifie dans le langage. La souffrance s’éprouve, se pense, se dit, se communique. Elle devient un signe spécifique de l’être humain, capable de se reconnaître vulnérable.

3)   Cette reconnaissance, pourtant, ne va pas de soi. Elle se heurte de front à l’imagination, «  la folle du logis », à l’illusion qui nous fait rêver d’immortalité, d’invulnérabilité, de toute puissance : d’où le culte des héros qui semblent échapper à la mesure commune et satisfont à bon compte notre narcissisme. En général on voit dans la vulnérabilité une marque de faiblesse, d’incomplétude, un défaut, surtout si l’on pense qu’il faut en toute circonstance être un « battant », un gagnant, un performant. D’où la tendance bien compréhensible à cacher ses faiblesses, à dissimuler la vulnérabilité derrière un écran protecteur.

4)   Mais la vulnérabilité réapparaît inévitablement dans les grandes crises émotionnelles, dans l’amour, dans le risque consenti en faveur de certaines entreprises. On ne peut indéfiniment s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Vivre c’est aussi se risquer, et alors la vulnérabilité réapparaît. On songe à certains qui ont consenti à risquer leur sécurité pour soutenir de grands projets, courir le monde, ouvrir de nouveaux chantiers à la connaissance. Ils ont dû assumer leur vulnérabilité dans une aventure qui pouvait les détruire.

5)   On découvre que la notion d’humanité est infiniment problématique. Suffit-il d’être un membre du genre humain pour être véritablement humain ? Suffit-il d’être un individu, ou le membre d’une société pour mériter le qualificatif d’humain ? Certains sont résolument inhumains, ou immatures, ou scélérats. On voit que l’humanité n’est pas un simple statut, mais un chemin, une voie, une incertitude et un risque, en tout cas un devenir. Devenir humain, et dans ce devenir quelle est la place, le rôle, la fonction de la vulnérabilité ?

6)   Si la vulnérabilité est vécue d’abord négativement comme marque de la faiblesse et de la finitude, elle est du même coup indice de réalité : il faut bien reconnaître, si l’on veut sortir de l’enfance, quelles sont les lois élémentaires de la réalité, même si ces lois nous infligent un démenti quant au narcissisme spontané : épreuve de réalité douloureuse mais salutaire. Pour autant il serait ridicule de se complaire dans l’énoncé interminable de nos manques, de se déprimer au long cours en gémissant sur les misères de notre condition. La « pauvreté » constitutionnelle de l’homme a été un puissant levier par lequel il s’est donné la force de connaître le monde et de le transformer. « Ce qui ne tue pas me rend plus fort » : leçon de courage, force de l’esprit, puissance de la symbolisation. D’où la science, la loi, la technique. On songe au mythe de Protagoras : si les dieux ont oublié de nous munir correctement d’armes naturelles pour faire face au danger, les hommes auront su inventer le langage grâce auquel ils se donnent des lois et des connaissances pour adapter le monde à leurs besoins.

7)   Enfin, sur un plan éthique, remarquons que c’est par l’assomption de sa propre vulnérabilité que l’homme se rend capable de comprendre la vulnérabilité du prochain, et par là d’accéder à l’humanité morale ou spirituelle, qui décidément fait de lui un humain. Le chemin que désigne le dieu de Delphes est celui d’un « travail » de parturition, d’enfantement, de maturation, qui devrait mener à devenir celui que virtuellement nous sommes.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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18 octobre 2017

Résumé Apéro-philo 23/11/17 - Dans le miroir ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de novembre s'est tenu jeudi 23 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Qui voyons-nous dans le miroir ? 

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Présentation, animation et résumé de la soirée opérés par Guy Karl : 

Présentation :

Comment passons-nous du « que voyons-nous » - ombre et reflet, image anonyme – au « qui » - personne humaine, et plus encore au « moi » par un processus d’identification ? Cette question trouve une illustration remarquable dans le récit que fait Ovide dans le livre III des « Métamorphoses ». Narcisse, voyant dans le miroir des eaux un enfant d’une beauté absolue, tombe en sidération. C’est bien un autre qu’il voit, qu’il désire, qu’il veut étreindre, mais qui se dérobe à sa prise. Soudain il réalise : c’est moi que je vois, cette image c’est moi, et voilà que redouble son désespoir. Il voudrait se séparer de son propre corps pour se fondre dans cet objet d’amour, qui lui échappe toujours. Puis viennent les larmes, qui troublent l’image, et redoublent encore le désespoir. Narcisse dépérit, se meurt, agonise – et finalement son corps disparaîtra mystérieusement. A sa place une fleur au cœur safran et aux pétales blancs témoignera du drame : Narcisse a rejoint son propre signifiant : « narkè », engourdissement, inertie, mort.

Question proposée : l’épreuve du miroir, identification et aliénation. Puis, en de ça ou au-delà du miroir, qu’en est-il de la vérité du sujet ?

Le Débat :

1)   Rappel de la conception lacanienne du stade du miroir. Vers un an l’enfant prend conscience que cet enfant dans le miroir c’est lui. Il est donc bien passé, comme le Narcisse d’Ovide, du stade de l’autre au stade de l’identification. Mais cette épreuve se fait généralement en présence d’une personne proche, la mère le plus souvent, qui tient l’enfant face au miroir et qui accompagne cette expérience d’une parole confirmative : « tu vois le bébé, c’est toi ». On se demandera si dans la contemplation de soi dans le miroir, et jusque dans l’âge adulte, on est vraiment seul, ou si un autre regard, le regard d’un autre ne vient pas accompagner, confirmer, infirmer, déformer la perception de soi. Une sorte de trio dramatique : le sujet, l’image de soi, un autre absent-présent, regard invisible qui vient colorer l’expérience, lui donner sa qualité spécifique.

2)   Certaines pathologies (anorexie, dysmorphophobies etc) confirment ce diagnostic : le sujet ne perçoit pas une image correcte de son corps, mais des altérations, déformations issues d’une projection inconsciente, dont on se demandera si elles ne viennent pas de la parole (dévalorisante) d’une personne intériorisée. L’anorexique se voit grosse à vomir, alors qu’elle est fluette à faire peur. Mais alors, indépendamment de la pathologie, on peut noter pour tout un chacun le poids spécifique d’une charge émotionnelle due à la parole d’un tiers. L’image que nous croyons indépendante et sûre serait fortement conditionnée par un héritage verbal, dont nous n’avons pas toujours conscience, mais que l’on peut, en principe, retrouver et analyser.

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3)   Dans les cas favorables l’image rassure, conforte : je suis bien là, je suis bien vivant. Elle délimite un espace, découpe une forme, contient la fuite dans l’indéterminé. Pour autant il est aisé d’en dénombrer les erreurs : on ne voit jamais le corps en entier, ni la profondeur, ni l’arrière, de plus elle inverse la droite et la gauche, elle n’est qu’une surface muette et sans vie, redupliquant passivement nos sourires et nos grimaces. Pourtant on ne peut s’en passer, elle est un élément nécessaire à la constitution du sujet. Elle témoigne de notre existence, bien que de manière bancale et imparfaite.

4)   Me voyant je ne puis m’empêcher de penser : est-ce ainsi que les autres me voient ? Je me vois vu, et cela encore est une cause de trouble. D’où les questions : suis-je présentable ? Ne faudrait-il pas changer tel aspect, maigrir ou grossir, recourir à la chirurgie esthétique etc. Décidément, se croyant seul face au miroir, le sujet convoque de fait l’innombrable assemblée des autres : véritable théâtre des apparences, tragi-comédie de la vie sociale ! Par là on peut entrevoir combien l’image, nécessaire à l’identification de soi, est aussi une source d’aliénation : je suis l’autre de l’autre, je me pense et me sens et me perçois sous le regard de l’autre, et pour un peu je voudrais devenir celui que les autres aiment, admirent, envient, et bientôt je ne vivrai plus que par rapport à eux, aliéné dans leur regard comme objet d’amour ou de haine. Drame silencieux et terrible de tant de personnes de par le monde !

5)   Mais alors que devient le sujet ? Est-il pris dans l’image, ou peut-il s’en distinguer ? Mais comment ? Pour répondre à cette question difficile il faut revenir à l’acte de nomination : le sujet est posé comme sujet dans l’ordre du langage par un prénom qui lui est attribué du dehors, et que par la suite il assimilera comme symbole de son identité. « Je m’appelle Pierre, je suis Pierre ». Ce n’est qu’un signifiant mais il est essentiel, marqueur définitif de l’identité personnelle. Disant « je » le sujet se pose comme tel dans l’ordre symbolique, capable dès lors d’exprimer quelque chose de son propre désir. Le groupe familial renforcera normalement cette aptitude en sommant l’enfant de dire par des mots ce qu’il demande, refusant bientôt le langage des signes et des grimaces. L’enfant (in-fans, celui qui ne parle pas, devient puer, celui qui communique par la parole, sujet jeune peut-être mais déjà virtuellement adulte, compris dans la sphère symbolique de la société humaine.

6)   Il semblerait donc qu’il y ait une double origine du sujet, un double processus de subjectivation. D’un côté l’image, qui permet une certaine structuration du moi (le moi est la somme des identifications du sujet, à la fois performatives et aliénantes) - de l’autre l’entrée dans le langage par l’assomption de la fonction signifiante (le « je » sujet de la grammaire, principe volontaire de l’action, expressif du désir). Il reste à noter que ces deux instances ne font pas obligatoirement bon ménage : le travail du sujet est sans aucun doute de se déprendre de ses identifications pour mieux assurer et affirmer son être original dans le monde. C’est le travail de vérité, virtuellement infini, s’il est vrai que toutes les tentatives humaines comportent une part non négligeable d’approximation.

7)   Enfin, notons qu’au-delà des images et des mots, qui ne sont jamais que des faire-valoir, des représentations, inévitables et contestables, se profile une dimension toute autre, où nous habitons sans le savoir vraiment, et qui inspire tantôt les pires aberrations, et tantôt les créations les plus sublimes. Le sujet, qui est ici et bien ici, est aussi dans un ailleurs insondable qui nous apparaît quelquefois, miraculeusement, comme l’efflorescence de l’Ouvert.

Pour Métaphores, GK

 

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20 septembre 2017

Résumé de l'Apéro-philo -19/10/17 : La folie

Apero philo

L' Apéro-philo (activité libre et gratuite), s'est tenu le jeudi 19 octobre à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

De quoi la folie est-elle le nom ? 

 

Résumé de la soirée

1)   Folie est un terme commode pour désigner des pensées, des passions, des conduites extrêmement diverses, d’intensité très inégale, parfois dangereuses, parfois inoffensives, depuis la « douce  folie » du poète jusqu’aux ravages inquiétants de la psychose avérée. Cette extrême diversité pose le problème de savoir s’il existe quelque chose de commun entre ces manifestations : de quoi parlons-nous quand nous utilisons ce mot ?

2)   D’emblée apparaît l’idée que la folie qualifie un comportement hors-cadre, hors-norme, hors règle : une asocialité qui dérange et qui est perçue comme une menace pour l’ordre social. C’est l’autre qui est fou, posé comme altérité dangereuse, et à ce titre rejetée, voire exclue. On songe au « grand renfermement » de l’âge classique analysé par Foucault : mise en quarantaine de tous les déviants, criminels, chômeurs, prostituées, et fous, indistinctement relégués dans les Hospices. Mais on voit bien que tout déviant n’est pas fou, et qu’on ne peut identifier déviance et folie. La folie excède manifestement cette définition.

3)   On propose alors une nouvelle idée : le conflit ne serait pas réductible à l’opposition entre le social et l’individuel mais se situerait dans la psyché elle-même : conflit entre l’élément passionnel et le rationnel, incapacité à gérer les pulsions, à s’adapter à un ordre conventionnel et social, aspiration incontrôlable à l’illimité, perte du sens de la réalité, fuite dans l’imaginaire etc. La rupture sociale ne ferait que traduire une rupture plus profonde, interne au sujet lui-même, qui se manifesterait dans une évidente perte de maîtrise.

4)    Apparaît alors la notion de chaos : si chacun porte en soi un chaos, les uns sauront le gérer vaille que vaille, voire à en tirer les éléments d’une création originale et libre, comme certains artistes particulièrement novateurs, alors que d’autres seront submergés par le chaos intérieur. S’il en est ainsi la folie n’est pas l’exclusivité pathétique d’un autre – l’aliéné – mais serait la « folle du logis » présente en chacun, inquiétante hôtesse de l’âme, risque suprême d’effondrement ou de déraison, mais aussi, dans les cas favorables, source d’inspiration, de renouvellement et de création. Face au chaos nous sommes très inégalement armés, les uns sombrant sans recours, d’autres y trouvant le meilleur.

5)   « Je est un autre » écrivait Rimbaud : la folie, dans les autres et en nous-mêmes, nous met en face d’une vérité terrible, que la tragédie de longtemps a su mettre en scène : moi qui crois savoir, qui crois régenter ma propre vie, je me découvre habité par un « génie » un « daïmon », qui, si je le refuse et le nie, se vengera en menaçant l’équilibre fragile et fallacieux que j’ai construit : effondrement, décompensations dans les cas graves, symptômes persistants et pénibles, souffrance et conflit dans les cas ordinaires. Le fou n’est pas toujours l’autre, mais il est si commode de le croire !

6)   La folie révèle la dimension tragique de l’existence, aussi cherche-t-on à la masquer, l’écarter, l’isoler, la nier, la forclore, d’où les « asiles » et autres lieux d’isolement. Mais par ailleurs il ne faut pas se cacher le fait que la vraie folie est d’abord une souffrance qui appelle le soin, l’écoute, la compassion. L’asile est à la fois un refuge et une prison, un lieu de soins et d’isolation, d’écoute bienveillante et de coercition. On prétend soigner tout en protégeant la société de la violence potentielle. Ambiguïté indépassable de la psychiatrie.

7)   Au final la folie interroge le sens. Traditionnellement le fou c’est « l’insensé », celui qui a perdu le sens. Mais s’il a perdu le sens commun, du moins selon l’opinion de la majorité, il témoigne à sa manière d’un autre sens, que nous n’aimons pas interroger. Il y a une puissance de contestation dans la folie, mais indirecte, parole mutilée qui fait signe vers un sens que nous avons perdu et que nous devrions retrouver : songeons au sage Démocrite qui rit de tout et de tous, et de soi-même, en démasquant par son rire la folie ordinaire d’une société obsédée par la richesse, le pouvoir, la frime universelle, les fausses valeurs, au mépris de la vie et de l’humanité. Diogène le Chien pissant sur les vases d’or.

8)   Sagesse ou folie ? A côté des pauvres gens souffrants de réelles pathologies quasi incurables et dévastatrices, il se trouve aussi de forts gaillards qui ont le sens authentique de la liberté intérieure, qui acceptent le risque de déplaire ou de gêner, témoignant par-là de la plus haute destination de l’homme.

9)   Petite folâtrerie pour finir : philosophie ou folisophie ?

Pour Métaphores,

Guy Karl

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