CAFE-PHILO (2)

Activité philosophique libre et gratuite, mensuelle, proposée le second mardi (sauf exception) de 18h45 à 21h, animée par Guy Karl, philosophe. Le sujet est voté par les participants à la suite des propositions qui sont recueillies en début de soirée. L'objectif consiste à penser ensemble les enjeux de la question. L'animateur fait des synthèses régulières et clarifie les enjeux lorsque c'est nécessaire. Il ne s'agit donc pas d'un cours, d'une conférence ou d'une activité réservée à des spécialistes ou aux seuls initiés.

Une pause apéritive et conviviale est prévue (consommation non obligatoire) vers 20h avant de reprendre pour une second temps la réflexion collective.

13 mai 2018

Résumé Café-philo -12/6/18 - Cesser de désirer pour être heureux ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de juin (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h45 au Palais Beaumont. Le sujet voté par le groupe présent fut :

 

Faut-il arrêter de désirer pour être heureux ?

 Résumé de la soirée :

1)   La question pose un impératif conditionnel : si tu veux être heureux, arrête de désirer. Qui dit cela ? On imagine un « personnage conceptuel », un sage ou un prêtre, une instance d’autorité, suspicieuse à l’égard du désir qui mettrait en garde contre les excès et les dérives qui en découlent : futilité, égoïsme, quête interminable et vaine, passions dévorantes, insatisfaction chronique. De ce point de vue en effet le bonheur s’éloigne à mesure qu’on croit le saisir. Mais ce constat permet-il de conclure à la nocivité du désir en tant que tel, ou plutôt à un certain usage déréglé, dû à l’aveuglement ou à la demesure ?

2)   Le groupe souligne avec force que le désir est une sorte d’élan vital, une manifestation de l’énergie, un mouvement d’affirmation connaturel à l’existence même du sujet. Qui perd le désir perd le goût de vivre, et s’en va glissant vers la dépression, voire le suicide. On ne peut arrêter le désir, sauf à soutenir qu’il faut être mort pour être heureux.

3)   Nous voici en face d’un paradoxe : suivre le désir serait s’empêcher d’être heureux, et ne pas le suivre ne garantit pas davantage le bonheur. Alors que faire ? Peut-être n’y a t-il pas de rapport direct, causal, entre désir et bonheur. La question se révèle plus complexe qu’il n’y paraissait au départ.

4)   Vouloir arrêter de désirer relève d’un forçage, voire d’une mutilation (castration ?). On croit éviter la souffrance du désir et on bascule dans une souffrance pire encore, en compromettant les chances d’une juste et belle affirmation de soi. Sans compter que ce projet est sans doute impossible : prétendre arrêter le désir est encore un désir : que désire celui qui désire ne plus désirer ? Avançons une hypothèse : ce n’est pas le désir en tant que tel qui pose problème mais l’attachement à certains objets que l’on peut considérer comme pernicieux ou funestes. Dès lors le problème devient : quels sont les objets qu’il faut arrêter de désirer ?

5)   Il apparaît à l’analyse qu’il n’est pas facile de distinguer le désir des objets qui le sollicitent : objets de consommation, de réputation, de « gloire », de plaisir, de jouissance, de savoir et de pouvoir. On se laisse spontanément fasciner par ce qui nous attire. Mais précisément, c’est la force et la liberté de l’esprit que d’apprendre à analyser la valeur de ces objets, de créer une distance critique entre eux et nous, et ainsi d’apprendre à choisir – ce qui ne va pas sans éliminer. C’est en ce sens qu’il faut entendre les recommandations des sages : distinguer dans les objets ceux qui nous nuisent, ceux qui sont inaccessibles, ceux qui augmentent notre puissance d’agir (Spinoza), et ceux qui élèvent notre liberté et notre connaissance (Epicure).

6)   Il ne s’agit donc pas d’arrêter de désirer mais de désirer « le bien » - pour le moins ce qui nous fait du bien, et peut-être, par extension, ce qui fait du bien autour de nous.

7)   Question : n’y a-t-il pas dans le désir une certaine souffrance ? La souffrance est moins le fait du désir lui-même (encore que dans tout désir il y ait une certaine tension, mais qui n’est pas forcément désagréable)  que de l’attachement passionnel à l’objet, comme on voit dans l’ambition galopante, dans la frénésie amoureuse ou la jalousie. Il faudrait, pour bien faire, à la fois désirer et ne pas désirer, comme on dit en Orient « agir sans agir » : attitude souple et ferme, sans crispation ni mollesse.

8)   Reste la question du bonheur : il n’est pas sûr que désirer rende heureux mais il semble acquis qu’arrêter de désirer, à supposer que cela soit possible, rende définitivement malheureux.

Pour Métaphores, Guy Karl

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01 mai 2018

Résumé Café-philo - 07/05/18 - Pourquoi sommes-nous pressés ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  mai (activité libre et gratuite) s'est tenu lundi 07 mai à 18h45 au Palais Beaumont. Le sujet voté par l'assemblée après les diverses propositions fut : 

Pourquoi sommes-nous pressés ?

Résumé de la soirée : 

« Pressés comme des citrons » : image d’une compression et d’une impitoyable torsion - mais surtout image de la précipitation, de l’emballement : qu’est-ce qui fait courir si vite, de plus en plus vite, et pour aller où ? Sommes-nous victimes d’une accélération universelle qui nous emporte malgré nous, ou bien complices consentants, au détriment de notre être ? Est-il possible de faire halte, de cultiver un écart, dans un monde qui requiert « la mobilisation infinie » (Sloterdijk) ?

1)   En première partie le groupe dresse l’image du monde actuel dominé par le souci de la production, de la rentabilité et de l’efficacité : rythme, gestion du temps, organisation. La technologie, qui fait gagner du temps, permet de réinjecter le temps gagné dans la production, pour faire gagner encore du temps, qui à son tour sera exploité. C’est la face visible d’un processus qui affecte en profondeur tous les secteurs de la vie économique et sociale, provoquant une vertigineuse accélération : capitaux, placements, progrès technique, décisions politiques etc

2)   Ce processus vient contredire un autre temps, le temps du corps, qui connaît ses lenteurs et ses besoins, son rythme propre – encore que l’on voie le système productif modifier les équilibres et les rythmes biologiques, en créant par exemple le stress caractéristique de certains milieux professionnels, suivi d’effondrements dépressifs. Trop pressé, le corps finit par craquer. Ce qui nous incite à penser qu’il importe de respecter le corps, en particulier en protégeant l’enfance, et le travailleur.

3)   Est-il possible de se ménager une « arrière-boutique », comme dit Montaigne, pour se sentir adéquat à soi-même, y cultiver la contemplation, l’intuition, la méditation ? Qui a pris conscience de sa mortalité voudra vivre le temps et non courir après le temps. Sauf si, pris d’angoisse, il s’imagine que par la multiplication des expériences, l’intensification des passions, il puisse combattre la mort, auquel cas il retombe de fait dans l’idéologie du « toujours plus » et du « de plus en plus vite », victime consentante du système. Alors réapparaissent les symptômes de la surconsommation, de l’addiction, de la frustration, de l’intolérance et de l’impatience : maladie postmoderne du temps.

4)   Vient alors la question éthique et thérapeutique : comment accéder à sa propre temporalité de sujet conscient de soi et de sa finitude. S’esquisssent les traits d’un conflit entre le dedans et le dehors, l’objectif et le subjectif, entre le temps des horloges et le temps intérieur. Le temps n’est pas un objet consommable et étirable, il n’est pas un stock renouvelable : c’est dans son intimité de sujet mortel que l’individu peut retrouver ces vérités, voyant son corps se développer puis s’étioler. On ne peut maîtriser, arrêter ce qui coule comme un fleuve, et qui ne revient jamais. Nous tentons pour finir de dessiner les contours d’un lâcher-prise qui n’est pas un abandon pur et simple, ni un découragement.

5)   Pourquoi sommes-nous pressés ? Certes c’est notre monde qui le veut ainsi. On se demandera où cela va nous mener à terme. Ce n’est pas raison pour se laisser manipuler, ou en rajouter en abusant des leurres technologiques. Et enfin, pourquoi, en son for intérieur, pourquoi serait-on pressé, si de toute manière l’issue est inévitable ?

Pour Métaphores,

Guy Karl

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01 mars 2018

Résumé Café-philo - 17/04/18 - Création, ivresse et exaltation

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'avril s'est tenu le mardi 17 à 18h45 au Palais Beaumont à Pau. Le sujet voté à partir des neuf propositions formulées par le groupe présent fut :

La création suppose-t-elle l’ivresse et l’exaltation ? 

1)   L’énoncé induit presque irrésistiblement l’image du génie possédé par la démesure de son inspiration, image longtemps cultivée par une certaine tradition « romantique ». C’est évidemment faire la part belle à l’irrationnel – quand d’autres voix s’élèvent pour rappeler le rôle déterminant du travail, de la patiente composition au jour le jour. « Un dixième d’inspiration, neuf dixième de transpiration ». Notre propos sera d’examiner ce que signifie ce « suppose » : l’ivresse et l’exaltation sont-elles causes de la création ? Ne font elles qu’accompagner la création ? Sont-elles éventuellement absentes de la création ? Et enfin voir si l’on peut trouver la source, ou les sources de l’activité créatrice.

2)   Quels sont les critères qui permettent de définir une création, sachant qu’il ne peut exister de création ex nihilo ? La création fait surgir dans le monde une réalité qui jusque-là n’existait pas, qui se présente comme innovante, inventive, originale. C’est l’œuvre de la « poièsis », l’acte de faire du neuf, et non pas une simple « technè » qui répète des procédures anciennes au service de l’utilité. De plus la création se caractérise par un processus d’extériorisation, d’expression – l’idée, l’intuition se manifestent dans une forme concrète, visible par autrui. Dans le cas du génie elle atteint l’universel, exprime en son temps une dimension universelle : on donne l’exemple de Guernica qui condense en un tableau toute l’horreur d’une époque.

3)   Ainsi définie la création suppose-t-elle l’ivresse ? Mais que faut-il entendre par ivresse ? « Enivrez-vous ! » écrivait Baudelaire. L’ivresse est un état second, provoqué par des substances chimiques, ou par un certain enthousiasme, un emballement cérébral, une excitation pulsionnelle, une imagination enfiévrée, par quoi le sujet quitte la représentation ordinaire et normée de l’existence commune, pour voyager quelque temps dans un territoire psychique ou spirituel particulier : parfois des visions, voire des délires ou des hallucinations peuvent se produire (on songe au « dérèglement de tous les sens » prôné par Rimbaud dans « Une saison en enfer »). Un tel état est-il favorable à la création ? Rien n’est moins sûr : la vision élargit la perception, mais cela ne garantit pas l’accès à l’expression, qui reste quand même la finalité recherchée. Combien de « visionnaires », incapables de transmettre intelligemment leurs visions ! Il faut savoir disposer d’un outil, d’une aptitude expressive, d’un art, de techniques sûres, et sans doute beaucoup travailler ! « Les dieux, disait à peu près Valéry, vous font la grâce du premier vers, à vous de trouver la suite ! »

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4)   La notion d’exaltation a été un peu moins analysée. On pourrait dire que l’exaltation est un passage à la limite (ex-altus : en dehors de l’extrême, altitude ou profondeur). Il y a des exaltations du sublime, des élévations vers le divin ou la beauté, mais aussi des exaltations sombres et ténébreuses, de tonalité mélancolique (voir « les Chimères « de Nerval). Dans les deux cas le sujet perd la référence commune (le sens commun) pour se déréaliser dans des territoires hors-norme. L’exaltation peut être un extraordinaire moteur pour s’élever ou s’enfoncer, ouvrant de nouveaux territoires à la perception. Mais le problème est le même que pour l’ivresse : rien ne garantit le passage à l’écriture, à la composition, à l’expression.

5)   La fin des débats a porté essentiellement sur les facteurs de la création : pourquoi créer ? Et quel bénéfice ? La création est de par sa nature même une protestation contre l’ordre des choses, une révolte contre la mornitude du monde, contre la répétition, l’ennui, le non-sens. En elles–mêmes, l’ivresse et l’exaltation, suivies ou non de création, témoignent de ce besoin impérieux de s’affranchir des limites de la réalité, de voyager dans l’inconnu, d’explorer de nouvelles terres. Quand ce profond désir se matérialise, au prix du travail, dans une œuvre innovante, l’inventeur goûte une autre ivresse encore, plus sereine et tamisée, celle de la joie de créer, qui est peut-être la plus haute joie que l’homme puisse goûter ici-bas.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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10 février 2018

Résumé Café-philo - 13/03/18 - Rechercher la beauté ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  mars (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 13 à 18h45 au Palais Beaumont. Le sujet voté par les participants présents fut : 

Y a-t-il nécessité à rechercher la beauté ?

Résumé de la soirée :

1)   Existe–t-il « la beauté » ou seulement des choses, des œuvres belles ? Si la beauté en soi est introuvable, nous n’en faisons pas moins l’expérience, sous les espèces de l’émotion esthétique, de la sensation de plaisir, voire de l’extase (le syndrome de Stendhal). Expérience essentiellement individuelle, même si la beauté est régulièrement codifiée, normée par les institutions, les écoles et les traditions. Second paradoxe : si chacun est souverain dans le domaine de l’appréciation esthétique, l’idée de beauté est en elle-même universelle, comme référence, comme valeur, alors même qu’il n’existe pas d’accord universel sur la qualité de telle ou telle œuvre artistique, voire sur les beautés de la nature. Ces deux paradoxes (social-individuel ; subjectif-universel) sont indépassables, et creusent dans cette question un véritable abîme de perplexité.

2)   On relève qu’il y a bien des différences entre l’agréable, le joli, le beau et le sublime. Dans le beau il y a un élément, au-delà de la proportion, de l’harmonie, qui inquiète : «  le beau c’est ce qui désespère » (Valéry) ou de Breton : « la beauté est convulsive », expressions d’artistes qui témoignent là, d’intimité, de l’ « effroi du beau ». La beauté intimide parce qu’elle rend sensible l’écart entre la quotidienneté, la médiocrité, la banalité, la trivialité, et cette perfection à la fois offerte et refusée, accessible et inaccessible.

3)   Quelle nécessité nous pousserait à rechercher la beauté ? Plusieurs personnes évoquent la joie, l’intensité nouvelle qui transporte l’âme, qui dynamise la vie, comme un appel à une dimension supplémentaire, une certaine qualité de bonheur qui exige d’être communiquée et partagée. « Supplément d’âme » ? La beauté est du côté des forces de vie, la laideur des forces de mort.

4)   D’autres insistent plutôt sur le don de sens – à entendre à la fois comme sensualité, sentiment et comme signification. Mais quelle signification ? L’œuvre parle, parfois elle crie, créant une résonance mystérieuse et intime entre celui qui crée et celui qui contemple : accord qui ne relève d’aucune obligation ni contrainte, mais plutôt d’une « nécessité » toute subjective, à la fois libre et impérieuse. C’est pourquoi l’expérience esthétique est de l’ordre de la rareté – relative, car si pour certains, comme l’artiste, elle est vitale à sa création, elle peut être tout à fait exceptionnelle pour d’autres, ou quasiment absente.

5)   Un participant, dans un bel élan philosophique, déclare que pour lui la beauté est un psychotrope, autrement agissant que les substances chimiques. Un psychanalyste contemporain (Julia Kristeva) dirait : un contre-dépresseur. Remarque précieuse : sans psychotrope, quelles qu’en soient les modalités, que deviendrait la vie ? Songez à ce que dit Baudelaire de l’ « ivresse ».

6)   Reste que l’on assiste aussi, hélas, à un dévoiement public de l’usage de la beauté, au service de la publicité, du marketing, de la consommation, et de l’idéologie. C’est aussi un marché, et un enjeu politique et idéologie. Pensez aux artistes embrigadés de force au service de l’Etat ou du Parti.

7)   Concluons : il y a bel et bien une nécessité à rechercher la beauté, plus encore à la trouver : dans le spectacle de la nature (qui a aussi ses laideurs), dans les arts, dans les personnes, et parfois même dans la quotidienneté. Expérience précieuse, intime, réconfortante, apaisante ou dynamisante, allègre et heureuse, mais non sans un certain coefficient d’étrangeté et de distance. Si la beauté s’abaisse trop vers nous elle confine à la joliesse et perd aussitôt sa qualité propre. Il est bon que ce qui est précieux soit également rare.

Pour Métaphores, Guy Karl

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15 janvier 2018

Résumé Café-philo - 13/02/18 : Perdre son temps ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de février 2018 (activité libre et gratuite) s'est tenu mardi 13 à 18h45 à Pau au Palais Beaumont. Il fut animé par Guy, philosophe, et modéré par Nicole. Le sujet voté par l'assemblée présente et motivée fut :

Pourquoi faudrait-il ne pas perdre son temps ?

Résumé de la soirée : 

1)   La question est évidemment une provocation, si l’on songe à l’injonction universelle de mettre son temps à profit, de gagner du temps, de gérer le temps, voire de le maîtriser. Si «  le temps c’est de l’argent » on saisit d’emblée la nature de cette injonction, dans un monde dominé par le souci de la rentabilité, de l’utilité et de la performance.  D’où l’intérêt de la question : faut-il se soumettre sans résistance au diktat du système, ou bien rechercher un autre rapport au temps, dans lequel le sujet puisse sauvegarder ou affirmer quelque chose de sa subjectivité créatrice ?

2)   D’emblée le groupe met l’accent sur cette injonction sociale et sociétale : le temps est précieux, il faut l’utiliser, ne pas le gaspiller, ne pas le perdre. Etre efficace, gérer rationnellement, être performant. Discours dominant qui exerce une pression constante, au travail, mais aussi hors du travail, dans les loisirs, l’organisation familiale, les rapports sociaux ; diktat qui détermine les rythmes de la vie sociale, mais aussi individuelle. Forme moderne de la moralité, avec ses devoirs et ses interdits spécifiques, qui détermine largement l’image que chacun se fait de soi et qu’il renvoie aux autres.

3)   Le manquement à cette injonction crée chez certains un sentiment de malaise, une sorte de stress, ou de mauvaise conscience : cela vérifie l’analyse précédente.

4)   Mais ces analyses ne rendent compte que d’un aspect de la question en négligeant le pôle subjectif : le sentiment de perdre son temps s’éprouve plutôt dans l’ennui, dans l’impuissance, dans l’inoccupation stérile, voire dans des occupations faites sans plaisir. On peut perdre son temps tout en se dévouant  à quelque tâche socialement utile, pour peu qu’on n’y trouve aucun intérêt personnel. Apparaît alors un nouveau thème : le temps devient mon temps si je suis en accord avec moi-même, si j’agis en conformité avec moi-même, selon mon désir, en exerçant ma liberté. Dans ce registre les injonctions et valeurs sociales n’ont plus cours. Le temps perdu c’est le temps aliéné.

5)   Perdre son temps c’est souffrir, soit par impuissance, inhibition – alors je ne puis rien faire, ni agir, ni penser – soit parce que je suis contraint de faire ce que je n’ai nulle envie de faire. Sitôt que je retrouve mon désir et ma liberté je n’ai plus le sentiment de perdre mon temps, et même si je ne fais que contempler, penser ou rêver, je suis dans mon temps (mon tempo) personnel, j’ai le plaisir d’être là, présent à moi et au monde. Voir la cinquième « Rêverie » de Rousseau, qui, allongé sur sa barque au milieu du lac de Bienne, goûte le ravissement d’une inactivité plaisante et le pur sentiment de son existence.

6)   « Les processus inconscients sont intemporels » notait Freud. C’est dire que par un côté de notre être nous sommes étrangers aux impératifs sociaux, dans la rêverie, le fantasme, le désir et les productions diverses de l’art. L’homme est condamné à vivre sur deux plans à la fois, s’adaptant vaille que vaille à la nécessité sociale (principe de réalité), et rêvant d’une vie plus libre (principe de plaisir). Quand l’opposition entre les deux plans est trop violente l’homme souffre, et a le sentiment de perdre son temps en manquant sa vie. Dans l’idéal on peut souhaiter que chacun puisse, dans la mesure de ses moyens, et selon les circonstances, introduire un peu de fantaisie dans le sérieux de la vie, et faire souffler « un supplément d’âme ».

Pour Métaphores,

Guy Karl

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07 décembre 2017

Résumé Café-philo-09/01/18 Les convictions sont-elles des prisons?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de janvier (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 09 à 18h45 au Palais Beaumont à Pau. Le sujet retenu après un vote des participants fut : 

Les convictions sont–elles des prisons ?

Résumé de la soirée :

1)   La formulation du sujet invite à suspecter les convictions. La prison évoque un lieu de peine, d’enfermement, de clôture. Toute la question est de savoir si la conviction, une fois faite, implique l’enfermement dans des positions arrêtées, voire définitives, qui condamneraient le sujet à la répétition ou à la stérilité.

2)   Le groupe remarque d’abord qu’il existe une grande variété de convictions, dans les domaines idéologiques, religieux, politiques, moraux, voire scientifiques. La science elle-même, réputée objective, n’en connaît pas moins des querelles idéologiques, ou métaphysiques. Quelle est alors le dénominateur commun qui fait la conviction ?

3)   La conviction se distingue de la persuasion, laquelle fait appel au sentiment, à l’influence psychique et émotionnelle pour forcer l’adhésion. La conviction fait la part au raisonnement, elle se veut démonstrative, elle veut emporter une adhésion complète, une mobilisation entière de la personne. Pour autant elle n’est pas de l’ordre de la certitude, qui est la possession d’un savoir évident et incontestable. Dans la conviction il reste un élément d’incertitude que le sujet assume comme tel, tout en le présentant comme subjectivement nécessaire. Par ex je puis être convaincu de l’immortalité de l’âme, sachant que ce n’est pas une certitude (la chose est indémontrable donc sujette à caution), mais affirmant la thèse avec toute la force d’une « conviction » subjective. On voit que dans la conviction l’élément subjectif est dominant, quelles que soient par ailleurs les raisons dont cette conviction peut s’étayer.

4)   Affirmer une conviction c’est prendre un risque, c’est se mettre en avant, c’est affirmer une position, c’est faire appel à l’adhésion d’autrui. Celui qui est convaincu veut convaincre les autres. C’est peut–être là qu’apparaît un danger d’enfermement. En toute rigueur il faut garder le droit et la liberté de juger librement des convictions avant de les faire siennes. Reconnaissons en passant que la plupart de nos convictions sont des croyances issues de l’héritage et de la tradition et que ce serait simplesse ou facilité de les adopter sans examen critique. Il y a sans doute une grande différence entre les croyances passivement héritées et celles où s’exprimerait la liberté d’un sujet adulte et conscient de soi.

5)   Peut-être y a t-il lieu de distinguer entre « être convaincu » (formulation passive) et « se convaincre » (mode actif mais réfléchi) : dans «  se convaincre » on entend encore quelque chose du « vaincre » - qui laisse entendre que la conviction est le résultat d’une lutte intérieure entre diverses options ou thèses examinées les unes et les autres, avant que ne l’emporte enfin la thèse la plus forte, celle qui s’exprimera dans la conviction affirmée, et dans laquelle le sujet fait entendre ses décisions les plus importantes. Puis, voulant convaincre autrui, la même lutte reprend, jusqu’à l’adhésion à la thèse, à moins que le partenaire n’y oppose son refus : conviction contre conviction. A ce niveau chacun a raison, la polémique tournant court. Ex le dialogue entre le croyant et l’incroyant.

6)   On voit que la conviction n’est pas nécessairement une prison : si elle est librement forgée ; si elle assume son coefficient structurel d’incertitude ; si elle s’assume comme étant essentiellement une prise de position subjective ; si elle ne se présente pas comme vérité indiscutable ; si on ne cherche pas à l’imposer par la force ; si elle ne devient pas prétexte à persécution.

7)   Enfin on voit bien que le champ normal de la conviction c’est la vie politique et sociale, où les rapports entre les hommes, et entre les institutions et les citoyens impliquent nécessairement des débats entre convictions adverses. L’homme de conviction y peut jouer un rôle éminent et faire évoluer les choses. On a cité Jean Jaurès, Mandela et quelques autres, dont les convictions ont marqué les esprits et les mœurs. On se demandera simplement si dans le domaine métaphysique la conviction est encore de mise : sur les choses premières et dernières peut–être convient-il de pratiquer une silencieuse abstention et dire avec Pyrrhon : je ne juge pas.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

27 novembre 2017

Résumé du Café-philo - 12/12/17 - Haïr le silence ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de décembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h45 comme le mois dernier au Palais Beaumont à Pau. Il fut animé par Guy Karl et modéré par Nicole. Le sujet voté par les participants fut : 

Pourquoi haïssons-nous le silence ?

Résumé :

1)   Curieusement, ce sujet est choisi par des personnes qui déclareront par la suite qu’elles ne haïssent en rien le silence, et que même elles peuvent le chérir à l’occasion. Cette problématique de la haine a dû intriguer. Elle pose la question de savoir en quoi le silence  - mais lequel ? – peut inspirer la crainte, ou l’effroi, qui à leur tour détermineraient cet affect de haine.

2)   D’emblée le silence est posé comme l’opposé du bruit, ou comme suspension momentanée du bruit. Si le bruit est partout, envahissant, subi comme parasitage, il peut être bon de se retirer, de faire silence, de se recueillir, de méditer. Interruption salutaire, retour à soi. D’autres à l’inverse trouvent dans le bruit comme « fond de monde » un sentiment agréable de sécurité. On peut haïr le bruit, on peut haïr le silence : affaire de préférence personnelle.

3)   Plus qu’une absence de bruit – toujours relative – on peut appréhender le silence comme absence de son : le son est ce que produit la voix humaine. Dès lors le silence peut s’interpréter comme une suspension de la parole, qui peut inquiéter (« pourquoi ne répond-il pas ? est-il fâché ? »), ou intriguer, ou interroger. Nous voici dans le champ complexe de l’intersubjectivité. Silence et parole sont liés comme le « silence » à la note de musique. Si on ne peut parler sans interruption, on ne peut davantage se taire indéfiniment. Il en résulte que chacun des deux éléments ne prend sens et valeur que par sa relation à l’autre. On ne saurait haïr le silence de manière absolue : c’est telle situation, tel contexte, telle intention, qui dans le silence, peuvent devenir objet de haine. Ce silence serait un défaut de parole, un manquement, une imperfection, que la parole vraie pourrait en principe élucider.

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4)   Mais alors la haine du silence ? Cette expression ne prend sens qu’à condition de radicaliser la rupture, comme dans le cas d’un mutisme définitif, d’un emprisonnement, d’une privation sensorielle. Alors règne le « le silence de mort ». Le silence n’est vraiment redoutable que dans ces situations limites, où nous expérimentons une déroute du langage, une impossibilité de signifier, une rencontre avec une altérité absolue. Le silence est alors l’absence de signifiants, et l’absence de sens. On évoque Pascal, et le silence des espaces infinis qui plongent l’auteur dans l’effroi. Les planètes ne parlent pas, c’est en vain que nous interrogeons les astres. Nous voici en présence de la mutité absolue, altérité radicale et définitive.

5)   Plus loin encore, on se demandera ce qu’il en est d’un dieu que l’on invoque, et qui ne dit rien. Dès lors, comment ne pas répondre par un « froid silence/ Au silence éternel de la divinité » ? (Vigny, Le mont des oliviers).

6)   En somme nous aimons le bruit du monde, le vacarme des affaires, le tourbillon de la vie mondaine, qui, s’il nous agace parfois, a pour avantage de nous divertir – de nous détourner de ce qui serait l’épreuve insupportable d’un manque de sens, qui se laisse entrevoir dans le manque de signifiants, entendons dans le fait que le langage ne peut tout dire, tout englober dans sa sphère, et qu’au-delà ou en de ça de ce monde interprété, se profile une réalité toute autre dont nous ne savons rien, qui échappe à nos prises, et qui de toute manière est plus puissante que nous. Nous avons le choix, pour finir, entre l’effroi pascalien, et la tranquille acceptation du sage chinois qui s’en remet au Tao : «  Ne fais rien, et le Tao fera tout pour toi ».

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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17 octobre 2017

Résumé Café-philo - 14/11/17 : Vivre et ne croire en rien?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de novembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au restaurant du Palais Beaumont.  Le sujet voté par le groupe présent fut :

Peut-on vivre lorsqu’on ne croit en rien ?

 1)   La première réaction du groupe fut d’interroger ce « rien ». Ce rien est-il concevable ? Encore faut-il distinguer «  ne croire en rien » et «  ne croire pas du tout ». Mais ces questions restent momentanément en suspens, car il faut d’abord examiner le croire. Le croire aide-t-il à vivre, est-il indispensable pour vivre, ou à l’inverse est-il un obstacle à la vie pleinement vécue ?

2)   En français le mot croire est ambigu : il faut distinguer le régime faible, celui de l’opinion qui engage peu, qui est labile, « ondoyant et divers », et le régime fort, celui de la croyance, qui implique une prise de risque, voire un engagement. On retiendra le second sens pour la suite du débat. Croire c’est placer sa confiance en quelqu’un ou dans une idée, une valeur. On dit alors « croire en » plutôt que croire que ». La croyance ne peut être un savoir objectif, ni une certitude. C’est la projection d’une représentation infiniment souhaitable (pour le sujet qui croit) sans qu’il y ait garantie rationnelle. Tel qui croit en l‘immortalité de l’âme ne peut la démontrer, il la pose comme une sorte d’idéal, ou un principe régulateur pour la conduite de la vie. La croyance est avant tout une prise de position subjective qui n’engage que le croyant.

3)   On se demande si la plupart des croyances ne sont pas des faits culturels plutôt qu’individuels, des fruits de la transmission familiale, confessionnelle ou régionale. Ce qui pose le problème de la sincérité : suis-je authentiquement croyant si je me contente de répéter les articles de foi appris dans l’enfance ? On voit que la croyance ne va pas sans le doute, du moins si l’on ne se contente pas de la simple crédulité. Apparaît ici une difficulté : la croyance est d’abord sociale, elle contribue puissamment à renforcer le lien communautaire, à définir des appartenances, voire à imposer des conceptions et des conduites. Où est alors l’acte libre de celui qui prétend croire ? Pour accéder à une certaine liberté, le minimum, pour le sujet, est de s’autoriser l’examen de ce qu’on lui a transmis.

4)   Il faut distinguer alors le fait de croire, pris en lui-même, et l’objet auquel on croit. Certains changent volontiers d’objet de croyance au gré de leurs intérêts ou de leurs passions. On commence catholique, on devient marxiste, puis libéral, on finit conformiste…Est-ce l’objet qui détermine le croire, ou est-ce le croire qui se donne un objet, quitte à en changer s’il se révèle trop décevant ? Mais alors quelle est la racine du croire ? Partager un idéal collectif pour s’intégrer dans le groupe ? Combler un manque ? Idéaliser une personne ou une vision du monde ? S’assurer contre l’insatisfaction inhérente au vivre ? Prendre une option sur l’avenir ? Se garantir contre l’incertitude, l’inanité d’une vie sans idéal ? Faire un pari sur le sens contre le non-sens ? On remarque en tout cas que le croire s’enracine très profondément dans les arcanes de la psyché, tant individuelle que collective. Besoin ou désir ? Quoi qu’il en soit, la croyance vient boucher un trou dans la représentation, offrant une issue à la panne du savoir. Si nous pouvions savoir qu’aurions-nous à faire de la croyance ?

5)   Ce qui vient affaiblir, voire ruiner la croyance c’est la déception, la désillusion. Moment critique, mais qui le plus souvent est annulé au profit d’une autre croyance. Mais on peut aussi tirer parti de cette expérience pour procéder à un examen approfondi de la croyance, se demander si la croyance est nécessaire ou non, si la vie est possible sans elle, ou plus intéressante sans elle. Certains font l’option qu’il vaut mieux ne pas croire, et suspectent dès lors tous les articles de foi, religieux, sociaux, politiques, idéologiques, pour mieux juger de tout en ne se soumettant à rien. C’est la position critique de la philosophie. Reste à voir ce qu’il en advient dans la vie pratique.

6)   Suspendre la croyance c’est se mettre à penser. « Sapere aude » ose savoir, ose te servir de ton entendement. C’est en effet une audace que de se mettre ainsi en retrait de la tradition. Est-ce politiquement possible ? Dans certains régimes de force c’est courir à la mort (voir la condamnation de Giordano Bruno). Dans un régime de droit c’est possible et parfois c’est même encouragé. On peut penser et croire ce qu’on veut, mais on ne peut toujours agir comme on veut. Selon Descartes et Spinoza le philosophe – et le penseur libre - s’avanceront masqués : pensant librement sans croire, on vivra en prudence. Est-il en effet indispensable, sous prétexte de véracité, de s’offrir à la foule comme victime expiatoire ? Ritualisme aimable et savant, qui consiste à jouer le jeu public, autant qu’il est nécessaire pour survivre, tout en cultivant par devers soi la libre jouissance de la vie. (voir Epicure)

7)   Reste la question du « rien ». Peut-on ne rien croire, et ne croire en rien ? Théoriquement rien ne s’y oppose. Mais il faut bien convenir, en toute humilité, que la chose, dans les faits, est difficile : il reste sans doute dans les profondeurs de l’âme des passions secrètes, des attachements anciens, des convictions impensées qui ne se résorbent pas volontiers. Si croire c’est parier sur l’incertain, ne pas croire c’est parier sur l’improbable. Je dirai, parodiant Platon, que ne pas croire est « un beau risque ».

8)   Enfin, pour la fine bouche, je proposerai en addendum une conception métaphysique très ancienne et toujours actuelle, qui consiste à dire que sous les parades sophistiquées de nos savoirs et de nos croyances, sous le vernis flatteur de nos constructions langagières et mentales, l’esprit averti et dégrossi verra effectivement le « rien » : rien de pensable, rien de connaissable, rien de nommable et d’identifiable, rien que le vide immense et insondable du Chaos primitif d’où toutes choses procèdent, qui les génère et les détruit, « feu éternellement vivant qui s’allume et s’éteint à mesure » (Héraclite). (Ne) croire en rien serait opter pour le réel pur.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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15 septembre 2017

Résumé Café-Philo -10/10/17 Suivre les règles ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'octobre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne. Après le vote des participants, le sujet retenu fut :

Pourquoi suivons-nous des règles ?

Résumé de la soirée

En effet nous les suivons pour l’essentiel, en dépit de nos contrariétés, mécontentements et critiques variées. Il faut croire qu’il existe quelque raison « supérieure » à ce fait, qui mérite examen.

1)   On commence par tenter une définition générale de la règle. En premier lieu la règle c’est la régularité, la périodicité, la constance dans le temps. Définition minimale et faible, car elle ne distingue pas ce qui est de l’ordre de la nature et de la culture. Au sens strict la règle est un fait culturel majeur, voire premier. Elle prescrit un comportement, en interdit un autre : c’est une régulation qui s’impose au corps social et aux individus (interdit de l’inceste par exemple, considéré comme fondement de l’ordre culturel).

2)   Pour qu’un système puisse fonctionner il faut des règles : règles de la langue, règles du jeu par ex. On voit que ces règles sociales sont conventionnelles, qu’elles évoluent dans le temps, qu’elles sont certes imparfaites et amendables, mais qu’on ne peut s’en passer.

3)   On remarque toutefois que souvent elles sont mal vécues  par les individus qui se plaignent de perdre leur liberté, comme si, par de là leur pure fonctionnalité, elles charriaient des normes morales, des valeurs, des exigences, comme si elles définissaient un « bien » moral, une norme de respectabilité, et pour finir une normalisation universelle. La règle évoque aussi la ligne droite tracée arbitrairement, la rectitude, voire la rigidité ou la normopathie. Faut-il dès lors adopter les règles, ou plus simplement s’y adapter ?

4)   Estimant que cette définition générale est suffisante on en revient à la question du pourquoi. D’abord on suit la règle par peur des sanctions. Toute obligation implique sanction (Durkheim) positive ou négative. Ensuite il y a cette évidence que la société ne peut fonctionner sans elles, qu’il faut un cadre général qui règle les échanges de toute nature, économiques, politiques, matrimoniaux, symboliques, culturels etc. Chacun renonce, en principe, à la violence pour que les autres en fassent autant. Rousseau : obéir à la loi pour n’avoir pas à obéir aux autres. La règle crée un espace de relation valable pour le groupe en tant que tel, mais aussi pour l’individu lui-même, qui, s’il n’y consent point, bascule dans l’anomie, le narcissisme échevelé, l’illusion de toute puissance, voire dans la psychose. Lévy-Strauss le dit explicitement : nous avons le choix entre l’aliénation sociale (l’adaptation) et l’aliénation psychiatrique.

5)   Après la pause, l’examen porte plus spécifiquement sur la relation difficile entre la règle sociale et la singularité individuelle. En particulier sur la différence essentielle entre l’hétéro-nomie (régime psychique où la règle est posée de l’extérieur par l’Autre comme une contrainte subie) et l’auto-nomie (régime psychique où c’est le sujet lui-même qui se donne à lui-même la règle de la conduite). La situation du sujet humain, dans les premières années, est telle que c’est forcément l’autre qui régule et normative. Cette situation peut durer indéfiniment – infantilisme, immaturité psychique, névroses etc . Il faut à la fois des conditions favorables et une vraie volonté de liberté pour que le sujet puisse évoluer vers l’autonomie, laquelle est sans doute plus accessible sur le plan de la conduite individuelle que sur le plan politique.

6)   Plutôt que de dire que « nous suivons les règles » on peut estimer que nous devons apprendre à nous réguler d’après elles, en les amendant quand c’est nécessaire. Après tout nous faisons évoluer les lois, les règlements, les normes, qui ne sont jamais pleinement satisfaisants mais dont nous ne pouvons nous passer. Il faut apprendre à vivre « parmi les autres », en acceptant qu’il faille une régulation des échanges et en tentant de nous positionner comme sujet dans le système symbolique de la société.

7)   En conclusion on pourra se demander quel est cet étrange animal qui vient au monde inachevé, prématuré, souffrant d’une immaturité psychique telle qu’il ne peut ni vivre, ni évoluer, ni se développer sans le secours d’une tutelle, qui, si elle est en principe passagère, se révèle le plus souvent définitive. La liberté psychique et morale est le fruit d’un long travail et d’une laborieuse conquête, mais elle n’est pas impossible. Comme dit Spinoza « tout ce qui est beau est difficile autant que rare ».

Pour Métaphores,

Guy Karl

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12 août 2017

Résumé du Café-philo - 13/09/17 Optimisme et pessimisme

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de septembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mercredi 13 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne

Après propositions et vote le sujet retenu par l'assemblée fut : 

Le pessimiste est-il un optimiste mieux renseigné ?

Résumé : 

1)   L’optimiste voit le meilleur, l’optimum ; le pessimiste voit le pire, pessimum. Deux appréciations fortement contrastées de la vie et du monde. On remarque d’abord qu’il s’agit de dispositions fondamentales, d’humeur, d’idiosyncrasies (dispositions subjectives), de tonalités affectives qui colorent le monde d’une certaine façon, en blanc ou en noir. Si ces dispositions peuvent varier en fonction des circonstances et des événements, chez le même sujet, on ne dira de quelqu’un qu’il est optimiste ou pessimiste que s’il manifeste une certaine régularité dans ses appréciations, dans un sens ou dans l’autre. Le pessimiste est porté à juger de tout sous l’angle du pire, l’optimiste privilégie l’aspect « positif », estimant par exemple que « tout finit toujours par s’arranger » - Ce qui n’est pas faux, cela s’arrange toujours d’une certaine manière – qui peut être la pire !

2)   La question devient : quels sont les fondements respectifs de ces deux attitudes qui étonneront l’observateur par leur caractère global, répétitif, unidimensionnel, voire sectaire, résistant manifestement à toute objection rationnelle. Pensées systématiques, jugements prévisibles et redondants qui doivent trouver leur source dans l’affectivité plutôt que dans la raison. « La raison est ployable à tous sens « disait Pascal. C’est dire que ces attitudes ne sont en rien des jugements « renseignés » mais des expressions irrationnelles du sentiment qui se déguisent en jugements pseudo rationnels. Ce sentiment lui-même, irrationnel par nature, prend sa source dans des expériences émotionnelles, dans les événements marquants d’une histoire, dans l’éducation, les modèles parentaux et sociaux, ce qui explique leur constance et leur quasi indestructibilité, même devant les démentis incontestables de la réalité.

13 09

3)   Deux « visions du monde ». L’optimiste peut paraître béat, inconscient, mal renseigné, fermant les yeux sur certains aspects déplaisants de l’existence. Il veut un ordre sensé, donc il voit un ordre sensé. Le pessimiste, qu’un participant traite plaisamment de « trouillard névrosé », voit aussi un ordre, mais un ordre calamiteux où les choses ne s’arrangent pas, et ne s’arrangeront jamais. Le pire est sûr, voilà au moins une certitude ! Le pessimiste est-il « mieux renseigné » ? Il dira qu’il est lucide, clairvoyant, dés-abusé, voyant les choses comme elles sont. On songe à Alceste dans le Misanthrope qui se fait fort de n’être pas dupe. On se demandera ce que redoute Alceste, et le pessimiste en général. Peut-être, horreur, de voir son désir satisfait ? A considérer de plus près ces deux positions systématiques, optimisme et pessimisme, elles nous apparaissent bientôt comme également absurdes, procédant d’une lecture unilatérale et tronquée, expressions émotives et passionnelles d’un « pathos » de joie ou de tristesse. Chacun en jugera comme il veut, il préfèrera l’une ou l’autre – selon son propre pathos – mais cela ne fera que répéter et approfondir la confusion dont nous cherchons à sortir. (Je note que le groupe a bien du mal à se dégager du poids de l’opinion, et retombe régulièrement dans les ornières du relativisme).

4)   Si l’on veut reprendre la question sous l’angle philosophique on se proposera de sortir de l’opposition stérile des attitudes, prises de position et jugements a priori, renvoyant dos à dos des conceptions qui n’en sont pas, dénonçant le piège des « conceptions du monde » qui ne sont que des projections issues de l’inconscient. On ne se demandera pas s’il vaut mieux être ceci ou cela, s’il faut trouver une synthèse des deux, et autres farines. On se demandera plutôt s’il est vrai qu’il existe un ordre heureux ou malheureux, si cette notion d’ordre est fondée en connaissance. S’il est bien vrai que notre pensée cherche un ordre (voyez le cosmos des Grecs), rien ne garantit que cet ordre existe, et encore moins qu’il soit tel que nous le voyons.  De même pour le sens.

5)   C’est ici que l’opinion et la philosophie se séparent : l’opinion veut et voit de l’ordre et du sens pour le confort et le bien–être de la vie, la philosophie questionne selon l’exigence de vérité. Où l’on soupçonne que le bonheur immédiat et la vérité ne se rencontrent que dans les livres pieux.

Pour Métaphores,

GK

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