CAFE-PHILO (2)

Activité philosophique libre et gratuite, mensuelle, proposée le second mardi (sauf exception) de 18h45 à 21h, animée par Guy Karl, philosophe. Le sujet est voté par les participants à la suite des propositions qui sont recueillies en début de soirée. L'objectif consiste à penser ensemble les enjeux de la question. L'animateur fait des synthèses régulières et clarifie les enjeux lorsque c'est nécessaire. Il ne s'agit donc pas d'un cours, d'une conférence ou d'une activité réservée à des spécialistes ou aux seuls initiés.

Une pause apéritive et conviviale est prévue (consommation non obligatoire) vers 20h avant de reprendre pour une second temps la réflexion collective.

06 mars 2019

Résumé Café-philo - 09/04/19 - L'ami véritable, celui qui nous choisit ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'avril 2019 (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 09 à 18h30 au café le W. L'animation fut assurée par Marie-Pierre Carcau, Didier Karl en soutien et Janine Delaitre à la modération. Le sujet voté puis traité par le groupe présent fut :

Nos véritables amis sont-ils ceux qui nous choisissent ?

 Résumé de la soirée :

 

De prime abord, l’intitulé du sujet surprend, notamment sur le fait que l’amitié reposerait sur une « dynamique inversée », à savoir que nous serions choisis pour une relation d’amitié par l’autre. Dans cette perspective, autrui semble être désigné comme la personne active qui effectue le choix, qui jetterait son dévolu «  amical » sur un autre individu.

Le terme de « véritables » étonne également, il y aurait donc des vrais amis et des faux amis. D’aucuns évoquent la relation amicale sous le drapée de l’authenticité à l’instar de celle de Montaigne et de La Boétie : « En l’amitié de quoi je parle elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles s’effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. ». Un ami n’est pas un copain, il est celui avec lequel on a une relation privilégiée, c’est-à-dire avec lequel on ressent de fortes connivences et des affinités intimes. Il est peut-être aussi celui qui nous permet de sortir de l’enfance et de ne pas attendre que l’autre nous façonne, nous « choisisse » et nous dicte notre conduite. Il serait davantage ce «  maitre », ce héraut qui pratiquerait la « paideia » pour que nous puissions vivre le plus sereinement possible dans le monde des adultes.

Pour autant, dans l’amitié, on offre aussi sa vulnérabilité, ce qui peut mettre la relation en danger et qui peut donc rapidement l’écourter. Sommes-nous donc prêts à nous risquer ? Il n’y a pas d’amitié véritable sans s’immiscer possiblement dans cette brèche. Ici, on rappelle la nécessité d’avoir un tiers dans l’amitié, car une telle relation, pour être de qualité, nécessite une certaine distance entre les êtres à l’inverse d’une relation amoureuse où le risque de fusion entre deux êtres peut commettre le lien dans les pires excès. Il ne faut pas confondre la relation d’amour qui est très souvent exclusive et la relation d’amitié. Un intervenant précise cette pensée : l’amitié existerait vraiment dès lors qu'on peut s’en passer : distinction sans doute radicale avec l’amour.

Dans l’amitié, il se passe quelque chose de non dicible qui sous-tend la relation : nous partageons un commun, des accointances évidentes qui ne se démontrent pas et ne sont pas les résultantes d’un choix. « La relation se fait ou ne se fait pas », mais il n’y a pas de décision qui présiderait à l’origine de la relation. L’amitié est ce qui se vit, ce qui se tient en dehors de toute forme d’utilitarisme, d’objectivation, pire de sujétion de l’autre. Un ami ne se veut pas d’être utile, mais en revanche il se veut indispensable. Si l’amitié possède une quelconque « utilité », elle concerne notre propre prise de conscience grâce à laquelle je peux me percevoir comme un reflet dans le miroir que l’autre me tend. Ce renvoi constitue le creuset de la relation.

Quel est donc ce commun ?

D’emblée, des réponses affleurent, il s’agit pour tout un chacun de ne pas se retrouver seul, de se sentir en sécurité, de pouvoir compter sur l’ami lorsque nous sommes en souffrance ou en difficulté. Un intervenant secoue l’auditoire en proposant de quitter ce « nid douillet » que l’on espère trouver dans l’amitié. D’un coup, surgit l’idée que l’amitié peut se mesurer à l’aune du degré d’incertitude et de férocité que les deux amis peuvent supporter. Tout se passe donc sous le mode infra linguistique : émotionnel ou sensitif dirons-nous. Toute tentative d’objectivation est donc nulle et non avenue.

Nos véritables amis sont-ils ceux qui nous choisissent ? 

Toute amitié est fondamentalement recherchée pour elle-même. Pour qu’elle soit véritable, elle doit donc se prémunir de toute tentative de « manipulation », de chosification qui placerait l’autre dans un contrat de dupe. Les liens amicaux se tissent dans l’intime conviction que tout se joue dans la rencontre, et ce, à notre propre insu : comme c’est heureux !

Soirée au Sorya - Rue des Orphelines - Pau

Pour Métaphores, Marie-Pierre Carcau

 

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15 février 2019

Résumé Café-Philo - 12/03/19 - Tuer les idées ?

 

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de mars (activité libre et gratuite) s’est tenu le mardi 12 à 18h30 au café le W. 

Le sujet voté par les participants fut :

Peut-on tuer les idées ?

Résumé de la soirée :

La question paraîtra incongrue : une idée est-elle un organisme vivant que l’on puisse mettre à mort ? Puis : pourquoi vouloir tuer une idée ? Quelle est cette rage meurtrière, et quelle est la volonté qui l’anime ?

En second lieu s’agit-il d’Une idée – ou Des idées en général, ce qui serait un tout autre problème. S’il est aisé de s’en prendre à une idée, de désirer la supprimer, c’est un tout autre problème que de vouloir tuer Les Idées.

Se pose la question de la possibilité : on peut vouloir tuer une idée, ou les idées, mais cela ne garantit pas qu’on y parvienne.

Le débat s’engage résolument sous l’angle politique. On évoque les entreprises, menées par les totalitarismes, pour éliminer, anéantir, annihiler des idées jugées réactionnaires, déviantes, contre-révolutionnaires. Une idéologie qui dispose du pouvoir politique prétend éliminer d’autres idéologies : l’examen historique montre que ces tentatives échouent, comme par exemple la volonté de détruire la famille ou d’éliminer les représentations religieuses traditionnelles. On se demandera si l’agression à l’égard des idées n’aboutit pas à renforcer ces idées.

Tirant une leçon de ces faits les pouvoirs politiques contemporains, plutôt que d’engager une lutte directe, développent une stratégie de récupération, d’assimilation indirecte : le capitalisme a ainsi su digérer les oppositions et les contestations en les détournant de leur sens et en leur donnant une place novatrice pour le plus grand bien du système.

Dans un second temps on s’interroge plus avant sur la nature des idées ; l’idée est une représentation, le fruit d’une pensée qui se donne une forme par le moyen du langage.  Une idée se pense et s’énonce. Dans la logique de notre sujet il n’est pas pertinent de distinguer les opinions, les croyances, les idées politiques, les théories, les idéologies, les idéaux, qui tous sont des idées bien que de valeur très inégale. Les hommes se déterminent par rapport à des idées, fussent-elles aberrantes, délirantes ou parfaitement fondées. Anthropologiquement c’est l’idée qui distingue l’homme de l’animal, qui ne semble jamais s’engager dans des luttes pour des idéaux.

Il en résulte naturellement que si l’on voit qu’un pouvoir puisse vouloir tuer une idée (sans y parvenir) c’est toujours au nom d’une autre idée, et que donc il est impossible de tuer Les idées.

La véritable tâche éthique est de travailler, chacun, sur la nature, l’origine et la valeur de ses idées, pour apprendre à dégager l’idée juste de l’idée fausse, à consentir à ce travail de vérité qui fait la noblesse de l’homme. Et à titre de conséquence de développer une attitude critique à l’égard des pouvoirs, comme fit Spinoza en son temps.

Reste une perspective que le groupe n’a pas abordée : les idées constituent le champ ouvert des représentations, dans lequel nous évoluons en tant qu’être humain. C’est le système symbolique dans sa plus vaste extension, et c’est le champ du langage. Nous y sommes tous, que nous le sachions ou non. C’est par là que nous rêvons, parlons, imaginons, échangeons, inventons. On se demandera toutefois si ce champ épuise la totalité de l’être-humain, ou si à l’inverse il ne reste pas quelque chose de tout autre, qu’on ne peut ni nommer ni connaître, que les Chinois appelaient le Tao, qui fonde toute réalité, pensable ou impensable. De cela il n’est pas d’idée. D’où cette maxime : « le sage n’a pas d’idée ».

Pour Métaphores, Guy Karl

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28 janvier 2019

Résumé Café-philo - 12/02/19 - Secret et relations sociales

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de Février (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h30 au café le W. Le groupe présent a voté pour le sujet suivant :

Le secret nuit-il aux relations sociales ?

Résumé de la soirée:

Poser cette question c’est supposer implicitement que les relations sociales devraient être transparentes, soumises à un principe de véracité, lequel garantirait la qualité des échanges. On se demandera si un tel principe est applicable dans les faits, voire souhaitable, et si, à l’inverse, l’existence et la persistance du secret n’est pas une donnée incontournable de la réalité sociale.

Reste à voir s’il existe de « bons secrets » qui contribuent au bon fonctionnement de la société, et de « mauvais secrets » qui empoisonnent les relations par leur charge toxique. 

Nous commençons par analyser l’idée de secret : quelque chose de voilé, de tu, de caché, de dérobé (au regard, à la connaissance, au discours). Quelque chose est dissimulé, ce qui suppose une intention, une action visant à dérober à la connaissance d’autrui un élément que seul l’agent (et ses acolytes) connaissent. Le secret départage ceux qui savent de ceux qui ne savent pas, créant une sorte de complicité, comme on voit dans les confréries secrètes. 

On en vient tout naturellement à évoquer les secrets de famille : chacun sent confusément qu’il y a « quelque chose » dont personne ne parle, qui perturbe le corps familial et parfois engendre de véritables névroses. Mélange étonnant de savoir et de non-savoir, car si la plupart ignorent ce que c’est, ils savent aussi qu’ « il y a », et ce « il y a » rode à la manière d’un fantôme, ou d’un symptôme (Voir le roman de Grimbert : « Un secret »). On voit que le secret n’est pas une pure et simple ignorance : c’est un savoir dérobé ou refusé, qui par ce refus même engendre un désir de savoir. Reste que ce genre de secret possède parfois une charge virtuellement explosive.

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Le débat s’oriente alors vers un nouveau thème. Dans le monde contemporain on assiste à un passage insidieux de la sphère privée dans la sphère publique : réseaux sociaux, étalement voire exhibition de l’intime (vers l’ « extime »), obsession de la transparence etc. « A chacun son secret » pourrait être un mot d’ordre de protestation et de résistance. Habeas corpus : sauver l’intégrité de la personne, sauver la singularité, résister aux pouvoirs illégitimes de propagande et de manipulation. Pour vivre heureux vivons cachés !

On observe alors que dans les relations interpersonnelles, de l’amitié ou de l’amour, le secret peut être partagé, jouant le rôle d’un objet transitionnel ou de gage. Dire à l’autre c’est lui faire confiance, c’est attendre en retour qu’il sache se taire et garder. La divulgation à des tiers est vécue comme une humiliation et une trahison. Le secret qui devait lier devient alors une raison de discorde.

Il en va de même dans des situations de confidence et de responsabilité déontologique : secret médical, juridique, professionnel. Dans tous ces cas le secret est une obligation légitime et légale qui fonde un certain ordre contractuel. Dans d’autres cas le secret peut servir à cimenter des relations occultes (sociétés secrètes, confréries idéologiques ou mystiques) voire criminelles. Là encore c’est moins le secret en tant que tel qui est nocif ou bénéfique que le but auquel il sert.

Retour à la question : le secret nuit-il aux relations sociales ? Si l’on quitte la sphère privée et celle des relations interpersonnelles pour examiner le problème au niveau de la société globale, on aborde nécessairement la question du politique. Qu’est-ce qu’un secret d’Etat ? Il ne s’agit pas seulement des « affaires » plus ou moins scandaleuses, mais plus profondément des conditions de la gestion et de la décision politiques, qui se règlent forcément dans les officines étanches du pouvoir et dont le citoyen ne peut percer les arcanes. La politique repose sur le secret, même, sur un usage prudent du mensonge. Le gouvernant ne peut et ne doit tout dire, sauf à se condamner à l’inaction et à la paralysie. On peut souhaiter plus de transparence dans la vie politique mais il est vain de souhaiter une transparence intégrale.

On se demandera pour finir si le secret n’est pas un incontournable de l’existence. On pourrait dire qu’il se déplace comme le furet de la fable. C’est qu’il est sans doute impossible de dire la vérité, toute la vérité, et qu’il demeure toujours une zone d’ombre, aussi bien dans la psyché que dans les relations interpersonnelles et sociales. C’est peut-être un fait de structure, un blanc dans le discours, comparable à ce que Lévi-Strauss disait du « mana » : quelque chose que l’on manque toujours à dire, et qui pourtant joue un rôle décisif dans le jeu de parole.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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17 décembre 2018

Résumé Café-philo - 15/01/19 - Le désespoir, un allié ?

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Le CAFE-PHILO du mois de janvier 2019 (activité libre et gratuite) s'est tenu  le mardi 15 au café le W à Pau à 18h30. Le sujet proposé et voté par le groupe présent fut :

Le désespoir peut-il être un allié ?

Un allié est supposé partager votre cause, vous soutenir dans la difficulté, vous apporter aide et soutien. C’est pour le moins paradoxal que de voir dans le désespoir, qui est souffrance et dénuement, une chance, une circonstance favorable pour la résolution de problèmes personnels ou existentiels. Mais Hölderlin déjà avait dit : « où est le péril est aussi ce qui sauve ». Avant d’en juger il faut s’interroger plus avant sur la nature, les causes et les effets du désespoir, et dans quelle mesure le pire – le désespoir – peut aider, et sauver, comme le ferait un allié.

Un participant propose une image : tel qui vivait heureux sombre soudain dans la « vallée du désespoir ». Se désespérer c’est perdre l’espoir qui jusque-là faisait vivre. Epreuve douloureuse de perte (d’un conjoint, d’un emploi, d’une position enviable, d’un idéal etc) qui plonge le sujet dans l’accablement et la tristesse. On peut faire un rapport avec le deuil, qui est un douloir, une douleur : le sujet souffre d’une diminution de puissance, voire d’une mutilation. Il se sent appauvri, écorné, évidé.

On interroge dès lors la cause du désespoir, par de là les circonstances factuelles : la perte de l’objet, en ouvrant une brèche dans l’économie psychique, révèle quelque chose de la nature du désir : on croyait que le monde allait satisfaire nos espérances, on se berçait d’illusions, et c’est maintenant, dans cette déception, que se manifeste rétrospectivement la nature de l’illusion. On pensait par exemple : amour-toujours, et l’on voit que l’amour peut se flétrir, que rien ne garantit la permanence d’un bonheur.

Cette analyse débouche sur une critique de l’espoir. Si l’espoir est souvent valorisé (l’espoir fait vivre, dit-on) il faut voir cependant que l’espoir est une attente passive. On s’en remet au sort pour régler les problèmes au lieu d’agir. L’espoir est l’envers de la crainte, deux « passions tristes » selon Spinoza. La connaissance éclairée de la réalité devrait nous libérer des pièges de l’espoir. Ne rien espérer, mais connaître et agir.

Ne rien espérer n’est pas strictement identique à désespérer. Désespérer est une souffrance liée à la perte, avec le sentiment qu’il n’y a plus d’issue, plus de perspective, plus de solution. C’est, si l’on veut, un deuil qui n’en finit pas. A ce titre le désespoir est bien une passion triste, et peut-être la plus triste des passions tristes. Il n’est donc pas question, à ce point de vue, d’y voir un allié, une aide et un soutien.

Cela dit il y a une vérité dans le désespoir, à la condition de n’y pas demeurer à jamais, comme dans une tombe, d’y macérer dans la complaisance masochiste de l’endeuillé. Cette vérité est énoncée en référence à l’analyse que faisait Karl Jaspers des « situations-limites » : on ne peut éviter de mourir, de voir mourir des proches, de rencontrer le négatif et la maladie, la souffrance et le mal. C’est la finitude humaine, qui est inscrite dès l’origine dans l’existence humaine et dont il importe de prendre conscience. Cette prise de conscience produit inévitablement déception (de nos désirs d’immortalité et de béatitude), deuil et tristesse. L’homme rencontre nécessairement le désespoir, un jour ou l’autre, toute la question étant de savoir ce qu’il va faire de ce savoir douloureux.

Il y a ce qu’on ne peut pas changer, et ce qu’on peut changer. En invitant tout un chacun à un travail de connaissance (connais-toi toi-même) la philosophie enseigne qu’il est possible de vivre lucidement et sereinement, en dépit des malheurs inévitables. Je finirai par citer Pindare :

          « N’aspire plus mon âme à la vie immortelle

                Mais épuise le champ du possible ».

 Le désespoir est un allié s’il nous fait accéder à la connaissance, le pire des maux s’il nous laisse à jamais dans la vallée de larmes.

 

Pour Métaphores, Guy Karl

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25 novembre 2018

Résumé Café-philo - 11/12/18 - Le savoir rend-il malheureux ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  décembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 11 à 18h30 au café le W (face au lycée Barthou, place Louis de Gonzague) sur le sujet suivant (voté par les participants).

Le savoir rend-il malheureux ?

Résumé de la soirée :

« Heureux les ignorants » Ne vivent-ils pas dans la béatifique insouciance du paradis ? – A voire…C’est en tout cas un fantasme persistant qui consiste à déférer à une enfance imaginaire ce que nous avons perdu dans l’inévitable et parfois douloureuse entrée dans l’ordre symbolique. « C’était mieux avant ». Discours de la nostalgie, regret des « verts paradis de l’enfance ».

Contre ce discours de la naïveté, la philosophie enseigne depuis l’origine la valeur libératrice de la connaissance : « connais-toi-toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Ou, chez Kant : « sapere aude », ose savoir, ose te servir de ton entendement pour t’affranchir des tutelles de l’opinion, de la tradition ou du pouvoir. La philosophie n’enseigne pas particulièrement la voie du bonheur mais plutôt de la raison comme outil de libération. Serons-nous plus heureux en recherchant le savoir, ou plus malheureux encore, à mesure que nous nous éloignons des illusions et des fausses certitudes ?

Nous commençons par examiner plusieurs types de savoir : information, instruction, sciences, savoirs utiles ou inutiles, pour mieux cerner le vrai  enjeu : le savoir lié au questionnement existentiel. Schopenhauer est alors convoqué, qui a mis l’accent sur une déchirure douloureuse entre l’homme et le monde : si l’on se met à penser c’est précisément que les choses ne vont pas toutes seules, que notre position est infiniment problématique. C’est la douleur qui éveille, jamais le plaisir. C’est une sorte de malheur originaire qui pousse l’homme à s’interroger sur sa place dans le monde, à chercher quelque aménagement de sa condition. Le savoir est d’abord douleur, du moins s’il est authentique, avant de livrer éventuellement quelque solution à la douleur d’exister.

Apparaît alors la question du désir. Certains ont le désir de savoir, d’autres non, qui préfèrent se tenir mollement dans une paisible indifférence. Mais ce désir de savoir, à son tour, n’est pas univoque : il y a la curiosité, bien sûr, mais aussi le désir de maîtrise, voire de contrôle. Savoir pour pouvoir, et prévoir. D’autres évoquent le désir d’intégration, et d’autres le plaisir. Quoi qu’il en soit se pose la question des motivations : Qui veut savoir ? Quoi ? Pourquoi ? Question difficile, et pourtant centrale si, comme le dit Spinoza « nous connaissons nos désirs mais non les causes qui nous déterminent ».

Le désir de savoir met en jeu le savoir du désir. Mais pouvons-nous  poser qu’il existe un savoir du désir ? Ce serait sans doute prétendre à une position de maîtrise absolue qui relève de la fantasmagorie. L’expérience nous montre que tout savoir conquis de haute lutte ouvre instantanément la porte à une nouvelle ignorance, l’ignorance savante qui est savoir du non-savoir. « Je sais que je ne sais » ou, à la manière de Montaigne : « Que sais-je ?» incertain que je suis et du monde et de moi. Ce non-savoir d’un nouveau genre, radicalement distinct de l’ignorance naïve et béate, s’inscrit comme un trou dans la chaîne du savoir : moment de suspension, béance, incertitude, hiatus où peut surgir quelque chose d’un non-su qui nous révèle à nous-mêmes la part cachée, l’énigme de notre destinée.

C’était l’enseignement de Freud : Wo ich war soll es werden – où était ça je dois advenir. Savoir indéfiniment ouvert, en mouvement, où le sujet est appelé à advenir, dans un processus pérenne de vérité.

Ce savoir-là rend–il heureux ? Ce n’est sûrement pas selon la définition ordinaire (la réalisation durable de tous nos désirs), mais selon la formule, à la fois improbable et virtuellement réalisable, de l’alliance du désir et de la vérité.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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19 octobre 2018

Résumé Café-philo - 13/11/18 - Peut-on espérer être libre ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO (format horaire et lieu modifiés) du mois de novembre (activité libre et gratuite) s'est tenu pour la première fois au café Le W5 place St-Louis-de-Gonzague à Pau ce mardi 13 à 18h30. Nous remercions vivement nos hôtes pour leur accueil chaleureux dans ce nouveau lieu palois fort sympathique.

Le sujet voté par les nombreux participants après avoir recueilli les diverses propositions fut :

Peut-on espérer être libre ?

Résumé de la soirée :

 1)   Formulée de la sorte, la question présuppose une absence de liberté, à laquelle l’espoir apporterait son lot de consolation : qu’est-ce que l’espoir, en effet, sinon l’indice d’un manque, d’une impuissance relative et d’une ignorance quant à l’avenir ? Espérer est facile, agir est plus difficile : on se demandera donc s’il faut se borner à espérer la liberté, ou s’il ne faut pas plutôt agir dans le sens de la liberté.

2)   Le premier temps de la réflexion a porté sur l’extrême difficulté à donner un contenu positif à l’idée de liberté. En fait c’est plutôt la contrainte, dans ses diverses formes, qui a retenu l’attention du groupe : contraintes naturelles, biologiques et physiologiques ;   contraintes sociales, politiques, juridiques, sociétales ; contraintes psychiques, observables dans les croyances rigidifiées, les mécanismes de répétition, les effets des traumatismes, et en général dans les pathologies psychiques. En somme, à la fois la nécessité, le déterminisme, et les obligations. Comment dès lors accéder à une certaine liberté qui ne soit pas une vaine illusion ?

3)   Il en ressort qu’il faut partir des faits – la dépendance, voire l’aliénation – en prendre conscience et les analyser dans une perspective de libération : c’est le programme de la philosophie depuis ses débuts. Mais il faut voir que ce travail est infini, toujours à reprendre, car on ne peut se reposer définitivement sur des acquis. Chaque époque, chaque civilisation apporte son lot de contraintes inévitables et les réponses d’un jour sont rapidement obsolètes. La question demeure : comment parvenir à l’autonomie – se donner à soi-même ses propres lois – dans un monde soumis largement au principe d’hétéronomie, l’Etat, le droit positif, le travail, l’organisation des rapports sociaux etc ?

4)   Une autre difficulté vient de notre rapport ambivalent à la liberté. Car si chacun déclare volontiers aimer et désirer la liberté, dans les faits on observe souvent un mouvement de recul inspiré par la crainte, l’angoisse de l’indétermination, la peur du vide ou de l’inconnu. Pourquoi les peuples se donnent-ils des tyrans, travaillent-ils à la servitude comme s’il s’agissait de la liberté ? C’était la question de La Boétie dans son traité sur « la servitude volontaire ». Et celle de Wilhelm Reich dans sa « Psychologie de masse du fascisme ». Mais c’est aussi la question que chacun de nous devrait se poser pour son propre compte : suis-je sincère quand je prétends désirer la liberté ?

5)   La tendance spontanée est peut-être la recherche du bien-être, du plaisir, de la sécurité, ce qui ne va pas sans une certaine répétition. La liberté exige un effort, un affrontement à l’inconnu et à l’indéterminé, donc un risque. En fait, quand nous espérons la liberté, le plus souvent nous ne faisons que fantasmer un certain état de puissance, ou de jouissance qui satisfait imaginairement nos tendances latentes, sans voir que pour agir librement il faut créer un rapport inventif et original avec le monde qui nous entoure. C’est dire aussi que pour être libre il faut accepter de travailler avec les déterminismes, les obligations et les contraintes, hors de quoi, sous le beau nom de liberté, on ne fait que promouvoir la fuite dans l’imaginaire.

6)   Pour notre problème nous pouvons trouver une belle solution dans l’exemple de Spinoza : il montre abondamment comment l’homme est spontanément soumis à la servitude, politique et mentale, et qu’il lui faut commencer très positivement à examiner et analyser toutes les déterminations qui pèsent sur lui. Par ce travail de conscience lucide il découvre la puissance libératrice de l’esprit et peut se donner à lui-même l’image de l’homme libre. C’est dire aussi, que par un renversement extraordinaire de notre problématique, on est amené à conclure que la liberté existait déjà en germe dans l’esprit, et que c’est en développant la connaissance qu’il accède à sa pleine maturité. – Dans un langage contemporain je dirai : il faut poser l’existence d’un pré-sujet, virtuellement libre, pour pouvoir penser ce travail de libération progressive qui se joue traditionnellement dans la philosophie. C’est sans doute la seule réponse cohérente à la thèse du déterminisme absolu.

Pour Métaphores, Guy Karl

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01 septembre 2018

Résumé Café-philo - 09/10/18 - Se moquer du monde ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'octobre (activité libre et gratuite) s'est tenue le mardi 9 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne. Le sujet voté par le groupe fut : 

 

« Peut-on ne pas se moquer du monde ? »

Résumé de la soirée : 

1)   « Peut-on ne pas … » La question présuppose un état de fait antérieur auquel il faudrait renoncer, ou qu’il faudrait combattre, ici, la supposition qu’on se moque du monde, que tout un chacun, peu ou prou, se moque du monde. Mais que signifie « se moquer du monde « ?

2)   Se moquer : railler, critiquer par la dérision, grimacer (voir l’espagnol). Se moquer en s’indignant, en dévaluant. Se moquer par méchanceté, ou plus simplement pour se distancier, se retirer, affirmer sa différence, son intégrité personnelle, sa singularité. On se moque d’autrui mais autrui en fait tout autant, si bien que la moquerie peut s’entendre comme une pratique sociale universelle, une forme paradoxale du lien social, qui marque à sa manière la fameuse « insociable sociabilité » signalée par Kant.

3)   La réflexion du groupe se déplace alors vers « le monde ». Quel est ce monde dont « on » se moque ? Peut-il s’agir du vaste monde, de la planète ? C’est peut-être forcer le trait. Il s’agit plus vraisemblablement du monde social, humain qui nous entoure : on se moque des êtres humains, relevant leurs ridicules ou leurs bassesses. Mais le monde est aussi, plus étroitement, le monde de chacun en particulier : l’espace de confort ou d’inconfort où nous vivons, qu’autrui peut bien moquer à l’occasion puisque nous faisons de même. Ce qui fait monde c’est un certain régime de sécurité, de normes acceptées, de valeurs qui définissent un lien social. Celui qui se moque du monde passe outre à des conventions qui font sens, comme l’escroc qui s’enrichit sans vergogne, le politicien qui trompe son monde. Où l’on voit aussi combien ce monde est fragile, menacé par l’incivilité, le délit ou le crime. La question qui revient avec insistance dans le groupe est de savoir s’il faut adhérer, adopter les valeurs sociales, ou si, en quelque sorte on peut s’en moquer au nom de la singularité.

4)   C’est alors qu’apparaît un tableau contrasté de figures dont on peut estimer qu’elles se moquent ouvertement du monde : l’hypocrite, le bavard du café du commerce, l’humoriste, le clown, le fou du roi, à quoi il faudrait ajouter, dans un registre plus philosophique, le cynique, le Diogène aboyant, vilipendant, grimaçant, jactant contre le « monde » de la fausse culture athénienne, au nom d’un idéal de vertu et d’authenticité. Ce vrai cynique inspirera de faux cyniques dont le seul but est de se faire un nom dans le monde en rabaissant autrui. Où l’on voit que la moquerie, si elle se réclame de hautes valeurs, peut aisément basculer dans l’égoïsme, l’arrivisme ou la destructivité.

5)   Un dernier grand moment de la discussion verra émerger une question capitale : ce monde dont nous parlons fait-il monde ? S’il ne repose que sur des conventions, des accords laborieusement passés entre les gens, des valeurs imprécises et changeantes, en quoi mérite–t-il le nom de monde ? Et pourtant c’est bien dans ce monde que nous vivons : on peut bien changer les lois, revoir les conventions, amender et corriger, sur le fond rien ne change. La loi d’aujourd’hui remplace la loi d’hier, mais c’est toujours la loi. Chacun fait semblant d’y croire tout en sachant que ce n’est que convention. Si le semblant est au cœur du monde et au cœur de chacun, il faut en conclure que le semblant est le régime ordinaire de la vie : dès lors on n‘en aura jamais fini d’ironiser et de moquer. C’est peut-être ce qu’il nous reste de liberté quand la liberté est rognée de toutes parts.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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16 août 2018

Résumé Café-philo - 18/09/18 - La loi est-elle la force des faibles ?

CAFE-PHILO (2)

 

C’est la Rentrée, la dixième depuis la création du CAFE PHILO !  Cet anniversaire est à saluer, il marque la permanence dans le désir. Merci à tous ceux qui se perpétuent dans l’existence par une heureuse disposition de pensée. « Il faut rire tout en philosophant ensemble» : Epicure.

Sujet voté  ce soir par les participants :

 La loi est-elle la force des faibles ?

1)   Cette question contient un présupposé : dans l’état de nature le fort est toujours le plus fort, il exprime naturellement sa puissance au détriment du faible. Seul, le faible est sans recours. Son recours sera l’association, le regroupement, selon l’adage : l’union fait la force. Les faibles associés, de par leur nombre, seront plus forts que les forts. Ils pourront créer dès lors un régime de droit qui bridera la force des forts. L’état civil serait né du ressentiment et de l’esprit de vengeance, et sa conséquence serait la limitation de la liberté et de la puissance.

2)   Cette thèse repose sur une certaine conception, disons aristocratique, de la force et de la faiblesse que l’on peut contester. Qui est le faible ? A quel point de vue ? Selon quel rapport ? Si l’on privilégie le point de vue économique ce sera le SDF, l’employé licencié etc. Politiquement ce sera le sans-droits, l’exclu etc. Intellectuellement le non-instruit, l’analphabète. On peut allonger la liste : toute société a ses faibles. Est-il patent que ce sont eux qui fassent les lois, ou bien, tout au contraire, ne sont-ce pas plutôt les forts (riches, possédants, chefs d’entreprise, hommes politiques etc) qui font voter les lois, avec le risque de privilégier leurs intérêts privés au détriment des plus faibles ? Pour y voir plus clair il faut mieux analyser la loi, ce sera l’objet de la première partie.

3)   Nous parlons ici de la loi telle qu’elle est énoncée par le Droit positif, c’est-à-dire l’ensemble des prescriptions et interdictions qui organisent la vie civile et politique. Ce Droit est l’expression de la puissance d’Etat, à ce titre il représente la légalité. En principe, la loi est valable pour tous, quelle que soit la situation des personnes. Son esprit est universaliste. Elle ne distingue pas entre fort et faible, riche et pauvre, instruit et non-instruit. Sa fonction est de régler les rapports entre les personnes juridiques, d’empêcher l’arbitraire et les abus, d’appliquer les sanctions en cas de comportement illégal. Idéalement la loi est la solution aux conflits d’intérêts, au désordre et à l’anarchie.

4)   En pratique les choses sont un peu plus compliquées. Le droit dit la justice, mais souvent ce n’est pas justice. Est–il bien sûr par exemple que le faible soit aussi bien défendu à la barre que le fort ?

Ecoutons La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blancs ou noirs »

Sans même parler des dictatures où la loi est l’expression des intérêts du potentat, il n’est pas sûr qu’en démocratie le Droit protège les sacrifiés du système économique et les exclus en tout genre. L’équation droit =justice est une position de principe, que viennent contredire les faits.

5)   Remarquons aussi que la loi est évolutive « semper reformanda », toujours à réformer, amender, corriger et améliorer : cela donne une chance aux oubliés d’aujourd’hui à qui on rendra peut-être justice demain. Mais il faut bien convenir que ces réparations n’ont été obtenues que par un rapport de force (ex du syndicalisme, des partis de gauche), et qu’à ce titre elles peuvent tout aussi bien être reperdues (tatchérisme, et autres). Le Droit exprime un certain état des forces sociales à un moment donné, et à ce titre il n’a rien de sacré ni d’éternel. La question de fond reste : qui (quelles forces sociales) fait la loi, pour qui, avec quels moyens ?

6)   En seconde partie la discussion a porté plus précisément sur le rapport entre la loi et le citoyen, qui, s’il comprend bien que la loi est nécessaire dans son principe pour limiter, répartir et corriger, a souvent le sentiment, dans la pratique de la vie, que la loi est tâtillonne, exagérément limitative et finalement incompréhensible. Trop de loi tue la loi. L’évolution du droit reflète une évolution de la société vers la surveillance universelle, le contrôle permanent. Au nom de la sécurité, qui est certes un élément central du Bien Public, on en vient insidieusement à vider la liberté de son contenu effectif, pour ne laisser subsister qu’un maigre droit de vote, par lequel on croit qu’est sauve « la souveraineté du peuple », fondement ultime de l’Etat et du Droit.

 Pour Métaphores, Guy Karl

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26 juin 2018

Résumé Café-philo - 11/07/18 - L'irrationalité, moteur de la vie ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de juillet (activité libre et gratuite) s'est tenu exceptionnellement le mercredi 11 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne

Le sujet voté par le groupe nombreux et motivé fut :

 

L'irrationalité est-elle le moteur de la vie ?

 

1)   La difficulté de ce sujet tient au caractère flottant de la notion d’irrationalité. Si la rationalité est assez aisée à définir, le risque est grand de rejeter en vrac tout ce qui s’en sépare dans un agglomérat confus appelé « irrationalité ». Il faudra dégager des lignes de forces plus précises pour appréhender l’idée d’ « un moteur de la vie ». En quoi la vie échappe-t-elle, de sa nature, au projet séculaire de rendre compte des phénomènes en terme de rationalité ?

2)   Un premier moment consistera à définir la rationalité : effort de saisir les phénomènes dans la relation universelle de causalité : pas d’effets sans causes, pas de causes sans effets. D’où l’image d’un univers déterminé, connaissable, prévisible. La raison est avant tout ratio, calcul. Le calcul des causes permet de savoir, de prévoir et de pouvoir. Ce modèle toutefois a vieilli, et ne convient plus à la connaissance de l’infiniment petit. On se demandera également s’il convient à la connaissance de la vie, des organismes vivants et des réalités biologiques en général.

3)   Nouvelle approche, en relation avec les conduites humaines : on qualifie d’ « irrationnel » un sujet dont le comportement s’écarte des normes, qui brouille les statuts et les rôles, qui se montre décalé, imprévisible : ce dernier trait, l’imprévisibilité, n’est-il pas la marque spécifique du vivant, notamment du vivant humain, par quoi il affirme une singularité, conteste la régularité et la répétition, et par là prend le risque, certes de n’être pas compris, mais aussi de poser de la nouveauté dans le monde. Errement, errance – voire aberrance : cela dérange, mais fait réfléchir.

4)   Dès lors une idée un peu moins mécanique de l’irrationalité voit le jour, qui tient plus à l’instinct, à la pulsion, à l’innovation. Dans « moteur de la vie » on peut à présent entendre une disposition dynamique, active, créative qui s’observe à tous les étages du vivant – songeons par exemple à l’extraordinaire faculté d’adaptation des micro-organismes dans des conditions très difficiles, ou aux variations biologiques dans l’évolution des espèces. Peut-être peut-on, avec Bergson, parler d’un « élan vital » qui ne relève pas du schéma classique de la rationalité causale, mais plutôt d’une modèle dynamique et créatif.

5)   En seconde partie le groupe procède à une précision intéressante du vivant : le vivant est en mouvement (il évolue, il meurt), il est singulier (chaque organisme a ses particularités), il se transforme, il fait des choix. Vivre c’est sélectionner, dans le milieu, les objets favorables, sans lesquels l’organisme ne peut ni se maintenir ni se reproduire. C’est dire aussi que chaque organisme, à son niveau et à sa manière, possède son système de valeurs, qui définit son mode propre, et conditionne sa survie.

6)   Nous finissons la soirée en revenant à l’être humain, compris comme sujet vivant. La tendance occidentale est de surévaluer le rôle de la raison au motif qu’elle a fait ses preuves dans les sciences. C’est oublier que la raison n’est qu’une faculté  parmi d’autres, et que souvent elle est au service, sans le savoir, d’autres puissances, comme l’instinct, la pulsion, le désir et les passions. Qu’est-ce qui motive le sujet ? Qu’est-ce qui le rend vivant, créatif et entreprenant ? Gageons que notre « irrationnel » y joue un rôle plus décisif que notre raison, quelle que soit par ailleurs l’illusion que nous pouvons nourrir sur notre libre-arbitre.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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13 mai 2018

Résumé Café-philo -12/6/18 - Cesser de désirer pour être heureux ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de juin (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h45 au Palais Beaumont. Le sujet voté par le groupe présent fut :

 

Faut-il arrêter de désirer pour être heureux ?

 Résumé de la soirée :

1)   La question pose un impératif conditionnel : si tu veux être heureux, arrête de désirer. Qui dit cela ? On imagine un « personnage conceptuel », un sage ou un prêtre, une instance d’autorité, suspicieuse à l’égard du désir qui mettrait en garde contre les excès et les dérives qui en découlent : futilité, égoïsme, quête interminable et vaine, passions dévorantes, insatisfaction chronique. De ce point de vue en effet le bonheur s’éloigne à mesure qu’on croit le saisir. Mais ce constat permet-il de conclure à la nocivité du désir en tant que tel, ou plutôt à un certain usage déréglé, dû à l’aveuglement ou à la demesure ?

2)   Le groupe souligne avec force que le désir est une sorte d’élan vital, une manifestation de l’énergie, un mouvement d’affirmation connaturel à l’existence même du sujet. Qui perd le désir perd le goût de vivre, et s’en va glissant vers la dépression, voire le suicide. On ne peut arrêter le désir, sauf à soutenir qu’il faut être mort pour être heureux.

3)   Nous voici en face d’un paradoxe : suivre le désir serait s’empêcher d’être heureux, et ne pas le suivre ne garantit pas davantage le bonheur. Alors que faire ? Peut-être n’y a t-il pas de rapport direct, causal, entre désir et bonheur. La question se révèle plus complexe qu’il n’y paraissait au départ.

4)   Vouloir arrêter de désirer relève d’un forçage, voire d’une mutilation (castration ?). On croit éviter la souffrance du désir et on bascule dans une souffrance pire encore, en compromettant les chances d’une juste et belle affirmation de soi. Sans compter que ce projet est sans doute impossible : prétendre arrêter le désir est encore un désir : que désire celui qui désire ne plus désirer ? Avançons une hypothèse : ce n’est pas le désir en tant que tel qui pose problème mais l’attachement à certains objets que l’on peut considérer comme pernicieux ou funestes. Dès lors le problème devient : quels sont les objets qu’il faut arrêter de désirer ?

5)   Il apparaît à l’analyse qu’il n’est pas facile de distinguer le désir des objets qui le sollicitent : objets de consommation, de réputation, de « gloire », de plaisir, de jouissance, de savoir et de pouvoir. On se laisse spontanément fasciner par ce qui nous attire. Mais précisément, c’est la force et la liberté de l’esprit que d’apprendre à analyser la valeur de ces objets, de créer une distance critique entre eux et nous, et ainsi d’apprendre à choisir – ce qui ne va pas sans éliminer. C’est en ce sens qu’il faut entendre les recommandations des sages : distinguer dans les objets ceux qui nous nuisent, ceux qui sont inaccessibles, ceux qui augmentent notre puissance d’agir (Spinoza), et ceux qui élèvent notre liberté et notre connaissance (Epicure).

6)   Il ne s’agit donc pas d’arrêter de désirer mais de désirer « le bien » - pour le moins ce qui nous fait du bien, et peut-être, par extension, ce qui fait du bien autour de nous.

7)   Question : n’y a-t-il pas dans le désir une certaine souffrance ? La souffrance est moins le fait du désir lui-même (encore que dans tout désir il y ait une certaine tension, mais qui n’est pas forcément désagréable)  que de l’attachement passionnel à l’objet, comme on voit dans l’ambition galopante, dans la frénésie amoureuse ou la jalousie. Il faudrait, pour bien faire, à la fois désirer et ne pas désirer, comme on dit en Orient « agir sans agir » : attitude souple et ferme, sans crispation ni mollesse.

8)   Reste la question du bonheur : il n’est pas sûr que désirer rende heureux mais il semble acquis qu’arrêter de désirer, à supposer que cela soit possible, rende définitivement malheureux.

Pour Métaphores, Guy Karl

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