CAFE-PHILO (2)

Activité philosophique libre et gratuite, mensuelle, proposée le second mardi (sauf exception) de 18h45 à 21h, animée par Guy Karl, philosophe. Le sujet est voté par les participants à la suite des propositions qui sont recueillies en début de soirée. L'objectif consiste à penser ensemble les enjeux de la question. L'animateur fait des synthèses régulières et clarifie les enjeux lorsque c'est nécessaire. Il ne s'agit donc pas d'un cours, d'une conférence ou d'une activité réservée à des spécialistes ou aux seuls initiés.

Une pause apéritive et conviviale est prévue (consommation non obligatoire) vers 20h avant de reprendre pour une second temps la réflexion collective.

17 octobre 2017

Résumé Café-philo - 14/11/17 : Vivre et ne croire en rien?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de novembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au restaurant du Palais Beaumont.  Le sujet voté par le groupe présent fut :

Peut-on vivre lorsqu’on ne croit en rien ?

 1)   La première réaction du groupe fut d’interroger ce « rien ». Ce rien est-il concevable ? Encore faut-il distinguer «  ne croire en rien » et «  ne croire pas du tout ». Mais ces questions restent momentanément en suspens, car il faut d’abord examiner le croire. Le croire aide-t-il à vivre, est-il indispensable pour vivre, ou à l’inverse est-il un obstacle à la vie pleinement vécue ?

2)   En français le mot croire est ambigu : il faut distinguer le régime faible, celui de l’opinion qui engage peu, qui est labile, « ondoyant et divers », et le régime fort, celui de la croyance, qui implique une prise de risque, voire un engagement. On retiendra le second sens pour la suite du débat. Croire c’est placer sa confiance en quelqu’un ou dans une idée, une valeur. On dit alors « croire en » plutôt que croire que ». La croyance ne peut être un savoir objectif, ni une certitude. C’est la projection d’une représentation infiniment souhaitable (pour le sujet qui croit) sans qu’il y ait garantie rationnelle. Tel qui croit en l‘immortalité de l’âme ne peut la démontrer, il la pose comme une sorte d’idéal, ou un principe régulateur pour la conduite de la vie. La croyance est avant tout une prise de position subjective qui n’engage que le croyant.

3)   On se demande si la plupart des croyances ne sont pas des faits culturels plutôt qu’individuels, des fruits de la transmission familiale, confessionnelle ou régionale. Ce qui pose le problème de la sincérité : suis-je authentiquement croyant si je me contente de répéter les articles de foi appris dans l’enfance ? On voit que la croyance ne va pas sans le doute, du moins si l’on ne se contente pas de la simple crédulité. Apparaît ici une difficulté : la croyance est d’abord sociale, elle contribue puissamment à renforcer le lien communautaire, à définir des appartenances, voire à imposer des conceptions et des conduites. Où est alors l’acte libre de celui qui prétend croire ? Pour accéder à une certaine liberté, le minimum, pour le sujet, est de s’autoriser l’examen de ce qu’on lui a transmis.

4)   Il faut distinguer alors le fait de croire, pris en lui-même, et l’objet auquel on croit. Certains changent volontiers d’objet de croyance au gré de leurs intérêts ou de leurs passions. On commence catholique, on devient marxiste, puis libéral, on finit conformiste…Est-ce l’objet qui détermine le croire, ou est-ce le croire qui se donne un objet, quitte à en changer s’il se révèle trop décevant ? Mais alors quelle est la racine du croire ? Partager un idéal collectif pour s’intégrer dans le groupe ? Combler un manque ? Idéaliser une personne ou une vision du monde ? S’assurer contre l’insatisfaction inhérente au vivre ? Prendre une option sur l’avenir ? Se garantir contre l’incertitude, l’inanité d’une vie sans idéal ? Faire un pari sur le sens contre le non-sens ? On remarque en tout cas que le croire s’enracine très profondément dans les arcanes de la psyché, tant individuelle que collective. Besoin ou désir ? Quoi qu’il en soit, la croyance vient boucher un trou dans la représentation, offrant une issue à la panne du savoir. Si nous pouvions savoir qu’aurions-nous à faire de la croyance ?

5)   Ce qui vient affaiblir, voire ruiner la croyance c’est la déception, la désillusion. Moment critique, mais qui le plus souvent est annulé au profit d’une autre croyance. Mais on peut aussi tirer parti de cette expérience pour procéder à un examen approfondi de la croyance, se demander si la croyance est nécessaire ou non, si la vie est possible sans elle, ou plus intéressante sans elle. Certains font l’option qu’il vaut mieux ne pas croire, et suspectent dès lors tous les articles de foi, religieux, sociaux, politiques, idéologiques, pour mieux juger de tout en ne se soumettant à rien. C’est la position critique de la philosophie. Reste à voir ce qu’il en advient dans la vie pratique.

6)   Suspendre la croyance c’est se mettre à penser. « Sapere aude » ose savoir, ose te servir de ton entendement. C’est en effet une audace que de se mettre ainsi en retrait de la tradition. Est-ce politiquement possible ? Dans certains régimes de force c’est courir à la mort (voir la condamnation de Giordano Bruno). Dans un régime de droit c’est possible et parfois c’est même encouragé. On peut penser et croire ce qu’on veut, mais on ne peut toujours agir comme on veut. Selon Descartes et Spinoza le philosophe – et le penseur libre - s’avanceront masqués : pensant librement sans croire, on vivra en prudence. Est-il en effet indispensable, sous prétexte de véracité, de s’offrir à la foule comme victime expiatoire ? Ritualisme aimable et savant, qui consiste à jouer le jeu public, autant qu’il est nécessaire pour survivre, tout en cultivant par devers soi la libre jouissance de la vie. (voir Epicure)

7)   Reste la question du « rien ». Peut-on ne rien croire, et ne croire en rien ? Théoriquement rien ne s’y oppose. Mais il faut bien convenir, en toute humilité, que la chose, dans les faits, est difficile : il reste sans doute dans les profondeurs de l’âme des passions secrètes, des attachements anciens, des convictions impensées qui ne se résorbent pas volontiers. Si croire c’est parier sur l’incertain, ne pas croire c’est parier sur l’improbable. Je dirai, parodiant Platon, que ne pas croire est « un beau risque ».

8)   Enfin, pour la fine bouche, je proposerai en addendum une conception métaphysique très ancienne et toujours actuelle, qui consiste à dire que sous les parades sophistiquées de nos savoirs et de nos croyances, sous le vernis flatteur de nos constructions langagières et mentales, l’esprit averti et dégrossi verra effectivement le « rien » : rien de pensable, rien de connaissable, rien de nommable et d’identifiable, rien que le vide immense et insondable du Chaos primitif d’où toutes choses procèdent, qui les génère et les détruit, « feu éternellement vivant qui s’allume et s’éteint à mesure » (Héraclite). (Ne) croire en rien serait opter pour le réel pur.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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15 septembre 2017

Résumé Café-Philo -10/10/17 Suivre les règles ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'octobre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne. Après le vote des participants, le sujet retenu fut :

Pourquoi suivons-nous des règles ?

Résumé de la soirée

En effet nous les suivons pour l’essentiel, en dépit de nos contrariétés, mécontentements et critiques variées. Il faut croire qu’il existe quelque raison « supérieure » à ce fait, qui mérite examen.

1)   On commence par tenter une définition générale de la règle. En premier lieu la règle c’est la régularité, la périodicité, la constance dans le temps. Définition minimale et faible, car elle ne distingue pas ce qui est de l’ordre de la nature et de la culture. Au sens strict la règle est un fait culturel majeur, voire premier. Elle prescrit un comportement, en interdit un autre : c’est une régulation qui s’impose au corps social et aux individus (interdit de l’inceste par exemple, considéré comme fondement de l’ordre culturel).

2)   Pour qu’un système puisse fonctionner il faut des règles : règles de la langue, règles du jeu par ex. On voit que ces règles sociales sont conventionnelles, qu’elles évoluent dans le temps, qu’elles sont certes imparfaites et amendables, mais qu’on ne peut s’en passer.

3)   On remarque toutefois que souvent elles sont mal vécues  par les individus qui se plaignent de perdre leur liberté, comme si, par de là leur pure fonctionnalité, elles charriaient des normes morales, des valeurs, des exigences, comme si elles définissaient un « bien » moral, une norme de respectabilité, et pour finir une normalisation universelle. La règle évoque aussi la ligne droite tracée arbitrairement, la rectitude, voire la rigidité ou la normopathie. Faut-il dès lors adopter les règles, ou plus simplement s’y adapter ?

4)   Estimant que cette définition générale est suffisante on en revient à la question du pourquoi. D’abord on suit la règle par peur des sanctions. Toute obligation implique sanction (Durkheim) positive ou négative. Ensuite il y a cette évidence que la société ne peut fonctionner sans elles, qu’il faut un cadre général qui règle les échanges de toute nature, économiques, politiques, matrimoniaux, symboliques, culturels etc. Chacun renonce, en principe, à la violence pour que les autres en fassent autant. Rousseau : obéir à la loi pour n’avoir pas à obéir aux autres. La règle crée un espace de relation valable pour le groupe en tant que tel, mais aussi pour l’individu lui-même, qui, s’il n’y consent point, bascule dans l’anomie, le narcissisme échevelé, l’illusion de toute puissance, voire dans la psychose. Lévy-Strauss le dit explicitement : nous avons le choix entre l’aliénation sociale (l’adaptation) et l’aliénation psychiatrique.

5)   Après la pause, l’examen porte plus spécifiquement sur la relation difficile entre la règle sociale et la singularité individuelle. En particulier sur la différence essentielle entre l’hétéro-nomie (régime psychique où la règle est posée de l’extérieur par l’Autre comme une contrainte subie) et l’auto-nomie (régime psychique où c’est le sujet lui-même qui se donne à lui-même la règle de la conduite). La situation du sujet humain, dans les premières années, est telle que c’est forcément l’autre qui régule et normative. Cette situation peut durer indéfiniment – infantilisme, immaturité psychique, névroses etc . Il faut à la fois des conditions favorables et une vraie volonté de liberté pour que le sujet puisse évoluer vers l’autonomie, laquelle est sans doute plus accessible sur le plan de la conduite individuelle que sur le plan politique.

6)   Plutôt que de dire que « nous suivons les règles » on peut estimer que nous devons apprendre à nous réguler d’après elles, en les amendant quand c’est nécessaire. Après tout nous faisons évoluer les lois, les règlements, les normes, qui ne sont jamais pleinement satisfaisants mais dont nous ne pouvons nous passer. Il faut apprendre à vivre « parmi les autres », en acceptant qu’il faille une régulation des échanges et en tentant de nous positionner comme sujet dans le système symbolique de la société.

7)   En conclusion on pourra se demander quel est cet étrange animal qui vient au monde inachevé, prématuré, souffrant d’une immaturité psychique telle qu’il ne peut ni vivre, ni évoluer, ni se développer sans le secours d’une tutelle, qui, si elle est en principe passagère, se révèle le plus souvent définitive. La liberté psychique et morale est le fruit d’un long travail et d’une laborieuse conquête, mais elle n’est pas impossible. Comme dit Spinoza « tout ce qui est beau est difficile autant que rare ».

Pour Métaphores,

Guy Karl

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12 août 2017

Résumé du Café-philo - 13/09/17 Optimisme et pessimisme

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de septembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mercredi 13 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne

Après propositions et vote le sujet retenu par l'assemblée fut : 

Le pessimiste est-il un optimiste mieux renseigné ?

Résumé : 

1)   L’optimiste voit le meilleur, l’optimum ; le pessimiste voit le pire, pessimum. Deux appréciations fortement contrastées de la vie et du monde. On remarque d’abord qu’il s’agit de dispositions fondamentales, d’humeur, d’idiosyncrasies (dispositions subjectives), de tonalités affectives qui colorent le monde d’une certaine façon, en blanc ou en noir. Si ces dispositions peuvent varier en fonction des circonstances et des événements, chez le même sujet, on ne dira de quelqu’un qu’il est optimiste ou pessimiste que s’il manifeste une certaine régularité dans ses appréciations, dans un sens ou dans l’autre. Le pessimiste est porté à juger de tout sous l’angle du pire, l’optimiste privilégie l’aspect « positif », estimant par exemple que « tout finit toujours par s’arranger » - Ce qui n’est pas faux, cela s’arrange toujours d’une certaine manière – qui peut être la pire !

2)   La question devient : quels sont les fondements respectifs de ces deux attitudes qui étonneront l’observateur par leur caractère global, répétitif, unidimensionnel, voire sectaire, résistant manifestement à toute objection rationnelle. Pensées systématiques, jugements prévisibles et redondants qui doivent trouver leur source dans l’affectivité plutôt que dans la raison. « La raison est ployable à tous sens « disait Pascal. C’est dire que ces attitudes ne sont en rien des jugements « renseignés » mais des expressions irrationnelles du sentiment qui se déguisent en jugements pseudo rationnels. Ce sentiment lui-même, irrationnel par nature, prend sa source dans des expériences émotionnelles, dans les événements marquants d’une histoire, dans l’éducation, les modèles parentaux et sociaux, ce qui explique leur constance et leur quasi indestructibilité, même devant les démentis incontestables de la réalité.

13 09

3)   Deux « visions du monde ». L’optimiste peut paraître béat, inconscient, mal renseigné, fermant les yeux sur certains aspects déplaisants de l’existence. Il veut un ordre sensé, donc il voit un ordre sensé. Le pessimiste, qu’un participant traite plaisamment de « trouillard névrosé », voit aussi un ordre, mais un ordre calamiteux où les choses ne s’arrangent pas, et ne s’arrangeront jamais. Le pire est sûr, voilà au moins une certitude ! Le pessimiste est-il « mieux renseigné » ? Il dira qu’il est lucide, clairvoyant, dés-abusé, voyant les choses comme elles sont. On songe à Alceste dans le Misanthrope qui se fait fort de n’être pas dupe. On se demandera ce que redoute Alceste, et le pessimiste en général. Peut-être, horreur, de voir son désir satisfait ? A considérer de plus près ces deux positions systématiques, optimisme et pessimisme, elles nous apparaissent bientôt comme également absurdes, procédant d’une lecture unilatérale et tronquée, expressions émotives et passionnelles d’un « pathos » de joie ou de tristesse. Chacun en jugera comme il veut, il préfèrera l’une ou l’autre – selon son propre pathos – mais cela ne fera que répéter et approfondir la confusion dont nous cherchons à sortir. (Je note que le groupe a bien du mal à se dégager du poids de l’opinion, et retombe régulièrement dans les ornières du relativisme).

4)   Si l’on veut reprendre la question sous l’angle philosophique on se proposera de sortir de l’opposition stérile des attitudes, prises de position et jugements a priori, renvoyant dos à dos des conceptions qui n’en sont pas, dénonçant le piège des « conceptions du monde » qui ne sont que des projections issues de l’inconscient. On ne se demandera pas s’il vaut mieux être ceci ou cela, s’il faut trouver une synthèse des deux, et autres farines. On se demandera plutôt s’il est vrai qu’il existe un ordre heureux ou malheureux, si cette notion d’ordre est fondée en connaissance. S’il est bien vrai que notre pensée cherche un ordre (voyez le cosmos des Grecs), rien ne garantit que cet ordre existe, et encore moins qu’il soit tel que nous le voyons.  De même pour le sens.

5)   C’est ici que l’opinion et la philosophie se séparent : l’opinion veut et voit de l’ordre et du sens pour le confort et le bien–être de la vie, la philosophie questionne selon l’exigence de vérité. Où l’on soupçonne que le bonheur immédiat et la vérité ne se rencontrent que dans les livres pieux.

Pour Métaphores,

GK

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08 juillet 2017

Résumé du Café-Philo du 11/07/17 : Prendre le monde au sérieux ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-Philo du mois de juillet s'est tenu le mardi 11 à 18h45 au Dimanche à la campagne. Comme d'habitude, le groupe présent a proposé une dizaine de sujets soumis au vote afin de déterminer la question de la soirée. Le sujet retenu fut : 

Peut-on prendre le monde au sérieux ?

La soirée fut animée conjointement par Marie-Pierre Carcau (philosophe) et Didier Karl (professeur de philosophie) 

Résumé de la soirée :

1    La réflexion débute par une remarque qui signale l’unicité du monde : « il n’y a qu’un monde » dans lequel l’humanité est inscrite qu’elle le veuille ou non, de sorte que ne pas le prendre au sérieux reviendrait à se tenir comme séparé, à l’écart,  vouloir lui échapper, ce qui serait impossible.

2    Ce préambule sous forme d’opinion a le mérite de rendre possible une succession de questions qui révèlent la complexité de ce sujet. Que signifie l’expression « prendre au sérieux ? » L’idée d’une attitude grave est convoquée conformément d’ailleurs à l’étymologie du mot sérieux (gravus : lourd, pesant en latin) par opposition à la légèreté, à la frivolité, à la désinvolture. Prendre les choses au sérieux, c’est considérer l’existence d’enjeux majeurs, essentiels.  Le verbe « prendre »  implique à la fois une décision et une tentative de maîtrise (saisir), idée qui sera approfondie un peu plus loin. Qu’y peut-il y avoir d’essentiel dans le monde ? Plusieurs niveaux apparaissent, l’individu et ses besoins, l’humanité considérée comme totalité, l’environnement ou la planète Terre dont les équilibres nous semblent de plus en plus précaires.

3    La définition du « monde »  fait problème et le groupe s’y arrête un moment. Qu’est-que le monde ? S’agit-il d’un objet, d’une matière, d’une situation ? Savons-nous réellement de quoi nous parlons ? L’idée selon laquelle le monde serait d’abord une représentation est avancée. Mais dans ce cas, il ne serait pas le réel en tant que tel mais une manière de le construire, de le penser, de l’imaginer, de le sentir en élaborant des  significations.  Le monde c’est initialement le Kosmos des grecs et étymologiquement le mundus des latins. Il désigne une unité constitutive ordonnée par les dieux ou le Logos dans laquelle, pour reprendre une formule de Koyré, « toutes les choses ont une place et chaque chose est à sa place ». Le monde comme système de significations organisé s’oppose à l’univers éclaté et sans bornes des physiciens, au hasard et au désordre. Il est l’expression intelligible de la raison à l’œuvre dans les choses, dans la réalité soumise à des lois immuables comme l’ont pensé les anciens. Mais là encore, nous faisons le constat qu’il s’agit d’une représentation à laquelle les Modernes n’adhèrent plus guère. Le monde unifié n’est-il pas une illusion et dans ce cas quel serait le sens véritable du sujet ?

4     Cependant, en observant le spectacle étrange des conduites humaines la question est relancée. N’y a-t-il pas en effet matière à rire comme Démocrite ou à pleurer comme Héraclite ? Le monde auquel nous assistons n’est-il pas une mascarade à l’image du jeu politique qui promet pour séduire et ne tient pas ses engagements ? se demande un participant.  « Est-ce que ce monde est sérieux ? » chante Francis Cabrel  dans une ballade qui témoigne de la terrible mise-à-mort d’un taureau dans l’arène théâtralisée de la corrida. Ce chant a le mérite d’indiquer que la tragédie est convertie en jeu, en danse, en festivité pour une foule qui jubile devant le spectacle du pire. Est-ce que ce monde est sérieux ? Pouvons-nous réellement prendre la mort de l’animal au sérieux et avec sa souffrance exhibée, notre pauvre sort de mortel dont nous sentons la précarité et ici, sur cette scène, sa facticité. Cette problématique ne sera pas approfondie même si nous pressentons que se joue (!)très certainement un aspect essentiel de la question : l’homme peut-il faire face au tragique de la vie sans fuir (et s’enfuir) dans le spectacle divertissant de la représentation ? Le verbe pouvoir qui initie le sujet de ce soir prend ici tout son sens (possibilité ou droit ?)

4    Après la pause, nous convoquons l’analyse de Marcel Gauchet reprenant une formule de Max Weber : « le désenchantement du monde », la sécularisation des temps modernes liée au déclin des dieux et du monothéisme. Au monde sacralisé et unifié succèdent l’univers indifférent et illimité d’un côté, illustré par les pages grandioses de Pascal au XVIIè siècle, et le sort des hommes contraints de s’administrer eux-mêmes sans le secours de la transcendance ou d’une quelconque Providence. L’homme semble condamné à  faire face aux divers défis que lui impose la conscience de sa situation dans le monde, son « être-au-monde » marqué par l’ouverture à la liberté, c’est-à-dire le champ des possibles qui témoigne de sa dimension existentielle.

5    La réflexion s’oriente alors dans une perspective morale questionnant la responsabilité des hommes dans leurs actions, leurs attitudes face aux problèmes qui menacent la survie de l’espèce. La question éco-logique pointe comme pour rappeler qu’au-delà de la problématique existentielle, celle de la maison (Oikos)-mère, de la maison commune, se pose comme nouvelle figure métaphorique du monde. Ne pas prendre ces enjeux au sérieux reviendrait à faire montre d’une totale vanité et d’une dangereuse indifférence. Ainsi, l’homme d’aujourd’hui serait sommé de prendre en charge l’équilibre planétaire. Quelqu’un évoque la plasticité de l’intelligence des hommes, un autre, leur aptitude à inventer de nouveaux paradigmes pour répondre aux enjeux de notre temps.

6     La soirée s’achève sur un positionnement plus critique de l’animateur qui consiste à interroger cette forme particulière de nouvelle maîtrise que s’impose l’individu contemporain –individu marqué par un nouvel esprit de sérieux qui ferait de lui le garant de l'ordre naturel et du devenir général du monde. On peut se demander si cette attitude n’est pas le signe d’une nouvelle culpabilisation collective, d’une mauvaise conscience visant à faire peser sur chacun d’entre nous le poids écrasant d’un anthropocentrisme ravageur et d’un nihilisme  sournois. Au fond, la question posée au départ ne prête-t-elle pas précisément à rire devant le dérisoire et l’insignifiance de nos prétentions ? A l’esprit de sérieux, Nietzsche oppose le gai savoir dont le rire est l’expression vitale et dont la danse mobile et aérienne est la figure mobile. Alors que le sérieux enlise la pensée dans le remords et la lourdeur pétrifiée du devoir, rire libère et célèbre les forces de vie. « Prendre le monde au sérieux » serait dans cette perspective le symptôme d’une vitalité en berne, vaincue par des forces extérieures.  « Quiconque a sondé le fond des choses devine sans peine quelle sagesse il y a à rester superficiel » (Par delà bien et mal).

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 Pour Métaphores, Didier Karl

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29 avril 2017

Résumé Café-Philo 13/06/17 : Désirer l'impossible ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-Philo du mois de juin animé par Guy Karl s'est tenu le mardi 13 à 18h45 au Matisse. Le sujet voté par les participants à la suite des propositions fut :

Faut-il désirer l'impossible ?

1) Le groupe remarque d’emblée que ce « faut-il » est pour le moins singulier dans la mesure où désirer ne saurait, en toute logique, faire l’objet d’une injonction, d’un devoir ou d’une obligation. Exiger de quelqu’un qu’il désire n’est-ce pas le jeter dans un embarras inextricable, voire dans un jeu de double contrainte, comme lorsqu’on commande à quelqu’un d’être libre. On désire ou on ne désire pas. Cela dit, la question mérite cependant toute notre attention, en raison même de ce paradoxe initial qu’on ne peut écarter d’un revers de manche.

2) En général l’injonction invite à réfréner ses désirs, « à changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde « (Descartes). Une longue tradition morale nous enseigne les vertus de modération, de prudence, de mesure, en condamnant l’Ubris, cette démesure de l’insensé qui se précipite tête baissée dans la recherche effrénée du pouvoir et de la jouissance. Notre sujet prend résolument le parti inverse : désirez, n’hésitez pas à désirer l’impossible, transgressez gaillardement les impératifs désuets d’une morale de l’esclavage et de la lâcheté, libérez-vous ! Plus encore : ce serait l’apanage d’une sorte d’héroïsme moral que de pousser le désir aussi loin que le permet notre nature, sans craindre de courroucer les dieux ou de bousculer l’ordre du monde. Dans l’univers antique Alexandre n’est-il pas le héros du désir de l’impossible ?

3) On pourrait se demander QUI, quel personnage conceptuel, quelle tradition philosophique ou politique pourrait soutenir une telle position immoraliste. La question restera ouverte : qu’en dira le lecteur ?

4) Suit une interrogation sur le désir et l’objet, voire la cause du désir. Le bon sens nous recommande de désirer le possible. Mais dans notre for intérieur les choses se passent autrement. Quoi de plus séduisant, de plus alléchant, de plus excitant que l’impossible ? Nos rêves, nos fantaisies et nos rêveries, si nous les observons de plus près, regorgent d’images, de constructions mentales qui mettent l’impossible en scène : voir revenir les morts, goûter à la vie éternelle, ne pas vieillir, être en plusieurs endroits en même temps, flotter dans les nuages et parler au soleil etc. Il faut croire que l’impossible, dont chacun a une prénotion plus ou moins claire, hante notre psyché comme une tentation permanente, une séduction. A croire que l’impossible serait, en fin de compte, la cause du désir, ce qui met en branle la faculté désirante : l’impossible crée le manque, lequel inspire le désir.

5) Mais la notion d’impossible pose problème. Ce qui est impossible aujourd’hui sera peut-être possible demain. Hier on était homme ou femme, on ne pouvait changer de sexe. Aujourd’hui on le peut. A extrapoler cette constatation on pourrait en venir à croire que rien n’est impossible à terme. On choisirait son sexe et son genre, on se rendrait immortel par la technique, on pourrait voyager à la vitesse de la lumière, visiter les univers les plus reculés etc. Je proposerai l’idée d’un impossible radical pour faire contrepoids à cette fantasmagorie délirante. L’impossible est la marque du réel : à vouloir gommer le réel on sombre en effet dans cette Ubris que condamnaient les Grecs. L’immortalité est le privilège des dieux, de même que l’ubiquité, ou la puissance. Mais eux-mêmes étaient limités par une force plus haute encore : le Destin ou la Moïra. L’impossible, de quelque manière qu’on l’aborde, est une catégorie essentielle qui définit la nature spécifique de l’homme, qui n’est pas un dieu, ni Dieu, limité dans ses pouvoirs même s’ils sont considérables, limité dans ses connaissances, et au final soumis à la loi de nature, même si, là encore, il a su et pu augmenter et affiner son savoir et son pouvoir.

6) Il y a deux modèles entre lesquels il faut choisir. Le premier nous propose de considérer les progrès comme illimités, et dès lors l’impossible deviendrait possible. Le second admet volontiers le progrès et l’élargissement du domaine du possible, mais pose l’impossible comme une borne infranchissable : mortalité, savoir limité, puissance limitée.

7) Si l’on considère le second modèle que devient alors le désir ? Il est vain de croire qu’il acceptera de se borner au possible, même si la raison, le jugement, l’entendement acceptent volontiers de s’y ranger. On assiste alors à une tension interne, que nous connaissons tous peu ou prou, entre la raison qui se tient dans le possible, quitte à l’élargir, et y agit rationnellement (technique, science, politique, économie etc) et d’autre part le désir qui se nourrit de l’aspiration à l’impossible, se manifeste et se libère dans le rêve et la rêverie, sans prétendre changer l’ordre du monde. Equilibre instable, problématique, mais infiniment préférable à l’errement de la psychose, où dans l’effacement de la raison, dans le déni du réel, le sujet se perd irrémédiablement dans le délire.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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01 avril 2017

Résumé Café-philo du 09/05/17 : Peur, petite mort de l'esprit ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-Philo du mois de mai animé par Guy Karl s'est tenu le mardi 09 à 18h45 au Matisse. Le sujet voté par les participants à la suite des propositions fut :

 

"La peur est-elle la petite mort de l'esprit ?"

sumé :

1)      La peur est une émotion, sans doute la plus primitive et la plus universelle dans le monde vivant. Chaque organisme lutte pour maintenir sa vie dans un environnement souvent hostile. Il suffit dès lors qu’apparaisse une menace pour que le vivant recoure à des techniques de survie. La peur signe la perception de ce danger, elle est un signal d’alarme nécessaire, mais insuffisant par soi : au-delà de la peur il faut fuir ou combattre. L’action doit suivre la réaction émotionnelle, question de survie.

2)      Pourquoi « une petite mort » ? L’expression est généralement utilisée pour qualifier l’orgasme, moment d’intensité accompagné d’une sorte de suspension de la conscience, d’interruption des processus ordinaires de l’esprit. Dans la peur intense on peut être saisi d’une sorte de stupeur, de sidération, voire de paralysie, qui ne vont pas sans évoquer la suspension orgastique, avec la volupté en moins. On perd la tête, on s’affole, on est incapable de réfléchir et de raisonner, et là où une adaptation supérieure et créative serait nécessaire, le sujet bascule dans une inadaptation catastrophique. C’est bien une petite mort.

3)      La peur est une réaction à la menace, mais s’il y a des objets réels qui sont effectivement dangereux, d’autres sont parfaitement imaginaires. L’objet est imaginaire mais la peur est réelle. Comme ces enfants qui tremblent dans le noir peuplant le monde de chimères et de monstres effrayants. On insiste au passage sur le cas des phobies, qui résistent indéfiniment à l’analyse rationnelle, vécues comme une sorte de honte incompréhensible par celui qui en est la victime. Peur, mais de quoi, de quel « objet » plus singulier et indéfinissable que celui que l’on désigne comme cause ?

café-philo 9 mai 17

4)      Plus profondément, dans la mesure où l’homme est plus conscient que l’animal, il rencontre des peurs que l’animal ne semble pas connaître, et qui lui révèlent en creux la singularité de sa condition : peur de mourir, peur de tomber malade, peur des châtiments infernaux, du jugement des dieux, etc. Karl Jaspers avait examiné le rôle essentiel des « situations limites » dans la constitution d’une conscience philosophique. La peur accompagne souvent l’étonnement, comme dans le vertige et l’effroi devant l’immensité du monde, dont le chien n’aura jamais aucune idée. La peur serait ainsi le début de la sagesse. Remarquons au passage qu’une telle peur, instruite et raisonnée, est une marque éminente de l’esprit et non le signe de sa disparition.

5)      Si la peur éveille à la philosophie, elle peut à l’inverse être méthodiquement distillée par les pouvoirs, religieux, politiques, idéologiques, pour contenir la révolte des peuples et leur cacher les privilèges des puissants sous une logorrhée manipulatrice. Dieu garant de l’ordre moral. Sans compter les menaces de châtiments, quand « la justice » se met au service de l’iniquité. Rappelons le rôle éminent des Lumières pour combattre l’obscurantisme et la réaction, pour l’émancipation des peuples et des citoyens. Combat à jamais nécessaire. Le pouvoir illégitime entretient la peur pour sauver le pouvoir.

6)      Retour au sujet après la pause : faut-il entendre la peur comme une suspension de l’esprit ? Oui, si la peur empêche de penser et d’agir. Alors apparaît une nouvelle question : que  pouvons-nous pour la réduire, à défaut de s’en libérer complètement, ce qui est sans doute hors de notre portée ? Quel est le pouvoir de l’esprit, de quelle puissance d’analyse disposons-nous pour en découvrir et révéler les ressorts, les objets et les causes ? Question difficile, si l’on ne veut pas se contenter d’une fanfaronnade ou d’un déni. Remarquons les travaux, pour finir, entrepris dès l’Antiquité par les penseurs pour affiner les méthodes, éclairer les enjeux, puis, dans la Modernité, des investigations en direction de l’inconscient, où il faut certainement chercher et débusquer les véritables causes. La peur cache la peur : derrière une peur repérable, une autre se cache, qu’il faut repérer à son tour. Ce n’est pas d’une inoffensive araignée que l’on a peur, mais alors de quoi ? Un de nos jeunes participants eut ce mot remarquable : « peur de soi ». Le vrai monstre, pour chacun, c’est soi-même.

Pour Métaphores,

GK

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05 février 2017

Résumé du Café-Philo - 11/04/17 - Légal et moral

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois d'avril s'est tenu le mardi 11 avril à 18h45 au café-restaurant Le Matisse (clic) à Pau. Le sujet voté par le groupe présent à la suite des propositions fut : 

Ce qui est légal est-il moral ?

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Résumé de la soirée :

1) Dans une société donnée, les lois sont inscrites dans le corpus du Droit positif. Leur fonction est de réguler les rapports entre les citoyens, les sociétés commerciales et autres, entre le citoyen et l’Etat. Ces lois sont votées dans une institution parlementaire et appliquées par décision politique. On peut donc définir la légalité comme la conformité à la loi positive. Est légal ce qui n’enfreint pas la loi.

2) La loi oblige et interdit. Ce qui échappe à l’obligation et à l’interdiction est indifférent au regard de la loi, et constitue le domaine de la liberté. Je peux faire tout ce que la loi n’interdit pas.

3) Par morale on entend un ensemble de règles prescriptives ou interdictrices qui, à un moment de l’histoire et dans une société donnée, font autorité, définissent quelques valeurs communes, même si elles sont souvent transgressées. Elles expriment le moralement souhaitable, et fournissent un argumentaire au jugement moral : « c’est bien, c’est mal ». Dès lors on peut s’interroger sur le problème : le légal est-il moral ? L’illégal peut-il être moral ? Le légal peut-il être immoral ? L’illégal est-il forcément immoral ?

4) On voit apparaître deux champs distincts. Le légal ne se réfère pas au jugement moral, il s’inscrit dans une logique conventionnelle, fonctionnelle, celle de la société civile. Le législateur ne se soucie pas des intentions morales ou immorales des intéressés, il dit le droit. Le moral se réfère à des jugements de valeur qui émanent de la tradition, généralement religieuse, qui au cours du temps se sont laïcisés, et agissent comme des référents plus ou moins acceptés par tous.

5) Deux tendances apparaissent à ce moment dans le groupe. Les uns identifient légal et moral, estimant qu’au fond ce ne sont que deux modalités de la même réalité de base. La morale est elle-même sociale, d’origine sociale et confirme l’orientation générale du droit positif. Les autres sont plutôt sensibles à ce que le légal peut comporter ou favoriser d’immoralité, voire d’iniquité : les lois racistes, sexistes, discriminatoires, d’autres qui brident la liberté, favorisent le riche au détriment du pauvre, le noble au détriment du roturier. « Selon que vous serez… ». En fait on voit que les lois expriment des rapports de force, renvoient davantage au champ politique qu’au champ de la moralité.

6) Si moralité il y a, elle est plutôt dans la conscience, collective et individuelle que dans le droit, encore qu’il faille nuancer, et reconnaître que le droit positif peut aussi, grâce à l’action des citoyens, évoluer dans le sens d’une certaine justice. La loi est « semper reformanda » éternellement à corriger et amender. En ce sens, la moralité qui se réclame d’une légitimité intemporelle peut nous aider à réviser la légalité, et à introduire un peu de justice et d’humanité dans les instances juridictionnelles.

Pour Métaphores, Guy Karl

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02 février 2017

Résumé Café-philo - 21/03/17 Superstition et sottise

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois de mars s'est tenu le mardi 21 mars 2017 à 18h45 au Matisse à Pau. Le sujet voté par les participants à la suite des propositions fut :

La superstition est-elle une affaire de sots ?

Soirée hautement sympathique avec un groupe assez restreint mais très dynamique sur un sujet qui nous a réservé de belles surprises. Les échanges furent très intéressants. Merci à Benjamin pour son accueil toujours très agréable au Matisse et pour l'excellent repas dans son établissement.

21 03 17

Résumé :

1)   Spontanément on a envie de répondre oui, dans la mesure où tout un chacun se défend d’avoir recours à des croyances et des pratiques superstitieuses. Mais l’observation objective fait voir que la superstition est fort répandue, qu’elle est omni-présente dans certaines cultures traditionnelles, et que dans l’ère de la modernité elle survit allègrement et cohabite étrangement avec les idées et les comportements les plus rationnels. On se demandera donc pourquoi elle survit à la critique et à quels besoins ou désirs elle donne satisfaction.

2)   Recherche de définition : la superstition serait une forme particulière de la croyance – on suppose qu’il existerait un ordre invisible, supranaturel et agissant qui viendrait interférer dans l’ordre profane des faits empiriques et constatables, pour y provoquer des malheurs ou des bonheurs imprévisibles. Ensuite la superstition implique des attitudes, des gestes, des comportements visant à éviter des catastrophes : fer à cheval à la porte des fermes, sorcellerie etc. Ignorer et transgresser ces gestes rituels « porte malheur ». La superstition est donc un comportement socialement normé, un fait social qui relève de l’analyse sociologique, voire ethnologique. Et par un autre côte c’est aussi un fait psychique qui intéressera le psychologue ou le psychiatre : la superstition met en mouvement des affects puissants : l’effroi, la peur, l’angoisse, la crainte, l’espoir, le soulagement etc. C’est sans doute dans cette gamme de sentiments intenses qu’il faut voir la cause de sa persistance. Ces affects sont d’autant plus puissants qu’ils s’articulent à l’ignorance des véritables causes agissantes. (Spinoza)

3)   On proposera donc une définition d’ensemble : une construction imaginaire reposant sur l’interprétation irrationnelle des faits entraînant certains comportements ritualisés visant à prévenir le malheur ou susciter le bonheur qui résulterait de l’irruption du surnaturel dans la sphère du naturel.

4)   On remarque également que cette lecture irrationnelle de la « réalité » consiste à percevoir et à interpréter des « signes » venus d’ailleurs, comme si l’autre monde faisait signe vers celui-ci et exigeait des réponses appropriées. Les sociétés traditionnelles, qui n’avaient pas le secours de la science rationnelle pour comprendre le monde, ne pouvaient guère faire autrement que de projeter sur la nature des forces occultes, des esprits tout-puissants avec lesquels il fallait composer, en les invoquant et les faisant agir magiquement au service de l’homme : c’était le rôle du chaman. Notons qu’Auguste Comte avait fait une remarquable étude de cette disposition initiale de l’esprit humain dans la « Loi des trois états ».

5)   La superstition : une sottise ? Si l’on se place du point de vue de la raison, des sciences modernes, certainement. C’est l’univers de la magie, de la sorcellerie, de la déraison, voire du délire. Une survivance regrettable des âges anciens où domine la peur du surnaturel. Mais il faut noter aussi que les hommes de l’ancien temps n’étaient pas nécessairement des sots, et que d’une certaine manière ils parvenaient à vivre dans ce monde difficile avec le secours de la superstition. D’autre part, comment expliquer la persistance de la superstition dans le monde moderne, astrologie, horoscope, médiums, gourous etc ? L’irrationnel est une constante de l’être humain, au même titre que la raison. Edgar Morin, pour qualifier l’homme disait : « homo sapiens demens ». La disparition de l’irrationnel n’est pas pour demain.

6)   La question, au bout du compte, est de savoir comment relier ces deux ordres aussi invincibles l’un que l’autre dans une existence humaine qui éviterait le rationalisme étriqué et prétentieux autant que l’immersion dans un irrationnel sans norme ni mesure.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

21 janvier 2017

Résumé du Café-philo 14/02/17 - L'enfance est-elle une erreur ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois de février s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au café Le Matisse (clic). Le sujet traité après propositions des participants et à la suite d'un vote fut :

L'enfance est-elle une erreur ?

1)    La problématique de ce sujet sera très difficile à cerner, et tout au long des débats, les intervenants se demanderont quel en est exactement l’enjeu. En effet, un enfant ne se demande pas si l’enfance est une erreur, seul un adulte, dans un regard rétroactif, peut juger après coup que l’enfance est une erreur. Mais pourquoi une erreur, si chaque humain est condamné à vivre l’enfance avant que de devenir adulte. L’enfance est nécessaire et inévitable, en quoi dès lors serait-elle une erreur ?

2)    L’adulte dira par exemple : l’enfance manque de raison, souffre d’un jugement immature, est porté à croire toutes sortes de fadaises et de chimères, de se plonger dans les fictions, les fantaisies, les contes, et de confondre le réel et l’imaginaire. S’agit-il d’une disposition naturelle, ou bien n’est-ce pas aussi l’effet de l’éducation familiale qui véhicule des histoires et des mythes, auxquels l’enfant est porté à croire ? Un participant signale que l’enfant peut faire preuve, par ailleurs, d’une singulière lucidité en posant les questions qui fâchent : pourquoi ceci, pourquoi cela, et pourquoi et pourquoi. En fait l’enfance n’est pas réductible à un jugement unilatéral.

3)    On évoque le caractère d’inachèvement de l’enfance, qui nécessite l’action éducative, formatrice, laquelle ne va pas aussi sans une certaine altération de sa nature. C’est ce rapport, qui est aussi un paradoxe, que le groupe va interroger : nature et culture, capacités natives et influences éducationnelles. Faut-il corriger l’enfant (attention : le mot a un double sens !) ce qui signifie qu’il est à dresser, dompter, instruire, comme si de nature il était paresseux, vicieux, « pervers polymorphe » - ou à l’inverse faut-il souplement l’accompagner  dans son développement ? Ici se heurtent les thèses et les auteurs, qui se partagent entre « réformateurs » et « accompagnateurs ». Pour simplifier : Kant et Rousseau.

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4)    Suit une longue parenthèse sociologique et historique : le concept d’enfance est lui-même une donnée récente, du siècle de Rousseau, car auparavant l’enfance n’était pas vraiment considérée pour soi ; l’enfant était un adulte en miniature, très tôt mêlé à la vie civile et professionnelle. De plus on passait brusquement de l’âge enfantin à l’âge adulte. Le concept d’adolescence est lui aussi fort tardif, alors qu’il est aujourd’hui évident. Pour ces époques révolues, on peut dire qu’alors l’enfance était bien une erreur qu’il s’agissait de rectifier par l’éducation et la religion. Ce n’est plus le point de vue contemporain, qui donne parfois, à l’inverse, dans une sorte d’admiration béate de l’enfance, considérée comme « innocence », liberté, spontanéité, créativité. Autre mythe sans doute, qu’il importe d’interroger.

5)    Au total nous découvrons que la question posée n’a pas beaucoup de sens. En effet, il est moins question de l’enfance en tant que telle que des représentations que l’adulte s’en fait. Nous avons tous été des enfants, l’enfance est un moment de l’histoire personnelle, nécessaire et inévitable, qui en soi ne pose pas de problème. Le problème existe pour le parent qui éduque : considère-t-il son enfant comme un petit animal qu’il faut dresser, comme un pervers polymorphe qu’il faut redresser, comme une erreur de la nature, ou comme un accident fâcheux, ou comme un être en devenir qui a besoin de nourriture physique et psychique, de sécurité et d’amour, et qui, à ces conditions, peut se développer et accéder à une certaine maturité intellectuelle et psychique ?

6)    Je dirais volontiers que cette idée d’erreur est une invention de psychologue mal inspiré ou d’un philosophe grincheux qui a oublié qu’il était enfant que d’être homme.

Pour Métaphores, GK

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06 janvier 2017

Résumé Café-philo 10/01/17 : Se raconter des histoires

 CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo de Pau s'est tenu en janvier le mardi 10 à 18h45 au café le Matisse(clic). Comme d'habitude, le sujet a été voté et choisi par le groupe présent :

"Le plus malheureux des hommes est celui qui ne se raconte plus d'histoires."

L'animation et les synthèses furent assurées par Guy, philosophe et la modération par Nicole

Résumé de la soirée :

1)   Quel rapport entre ces deux éléments : "le plus grand malheur" – « ne plus se raconter d’histoires » ? Un penseur comme Pascal aurait peut-être soutenu l’inverse, considérant que se raconter des histoires relève d’une pratique du divertissement, destinée à occulter la misère de l’homme, et que le vrai bonheur ne saurait consister à fuir dans les chimères. Remarquons d’emblée que l’expression « se raconter des histoires » est généralement considérée comme négative : illusion, erreur, complaisance à soi, fuite dans l’imaginaire. Mais le sujet renverse ces jugements en présentant cette activité narrative comme une nécessité pour ne pas devenir « le plus malheureux des hommes ». Qu’est-ce qu’une « histoire » - quel est ce « raconter », et se raconter "à soi-même" - quelle en est la fonction dans l’économie psychique de l’individu et des sociétés ?

2)   Le groupe propose un rapprochement entre le rêve et l’histoire que l’on se raconte. Le rêve est une nécessité physiologique et psychologique, de la même manière, dans le récit que l’on se fait on exprime sa subjectivité : roman personnel ou familial, souvenirs, désirs, attachements, détestations, l’univers psychique est mobilisé dans un scénario, une action, des personnages réels ou fictifs, un environnement etc, dans lesquels le sujet se projette, résout ou non des problèmes, en tout cas s’efforce à recréer du sens dans le désordre de son existence. Le vrai problème serait plutôt que tel ou tel se laisser aller sans réserve à l’imaginaire, et se mette à délirer en perdant tout rapport à la réalité commune.

3)   Il faut interroger le « se » qui figure dans l’énoncé : se raconter à soi-même  c’est se parler en se posant à la fois comme l’auteur et l’auditeur, dans un dédoublement  réflexif. On repérera une tension interne entre les événements du récit en tant que tels, et l’intention qui préside à leur évocation : je peux raconter en répétant indéfiniment, comme dans le trauma, ou raconter pour décider d’une autre orientation, en modifiant le sens du passé dans la perspective d’un avenir autre. C’est ce qui passe en principe en psychothérapie : que ferai-je de ce qu’on a fait de moi ?

4)   Toute histoire est forcément subjective : on ne peut tabler sur sa « vérité ». Elle se remanie, se transforme en fonction du présent. Aussi la vraie question est moins celle de la véracité « objective » du récit que celle de la fonction que le sujet entend lui faire jouer. En théorie on pourrait indéfiniment remanier les histoires, qui ne sont jamais finies, source de bonheur ou de malheur selon que j’y puise des raisons de gémir (passions tristes) ou des raisons de me réjouir. En somme le sujet a une responsabilité personnelle dans l’usage qu’il fait de ses histoires.

5)   D’un côté l’histoire que l’on se raconte est éminemment personnelle (c’est mon histoire) de l’autre elle se tient dans un rapport indirect à la « réalité », entendue ici comme univers commun du langage, des représentations collectives, des valeurs morales et autres qui conditionnent inévitablement la subjectivité. On raconte dans un monde social, quoi qu’on en dise. Voyez Rousseau dans les Confessions, autobiographie et pamphlet tout à la fois. Les histoires sont des mises en scène qui situent le sujet dans un contexte social où il cherche à poser sa différence irréductible.

6)   Reste un dernier point.  Qu’est ce qui nous protègera du délire, si les histoires ne sont que des aménagements imaginaires ? On remarquera que les grandes mythologies, qui sont les histoires que les peuples se racontent à eux-mêmes, tout en donnant la part belle à l’action, au désir, à la quête etc, débouchent généralement sur un abîme, un point obscur, qui est le signe par où le réel se présentifie : Achille indéfiniment victorieux, et invincible, est abattu par une flèche qui lui brise le talon. Petite faiblesse inaperçue qui le rattache au sort commun. Les mortels meurent, voilà la leçon par de là toutes les imaginations de puissance ou de pouvoir. Le réel, qu’il ne faut pas confondre avec la réalité, celle du monde commun des hommes, c’est ce quelque chose qui fait que cela cloche, et qui nous ramène à l’humilité de notre condition.

7)   Concluons que l’homme est ainsi fait qu’il ne peut pas ne pas se raconter d’histoires. Mais toutes les histoires ne se valent pas. Certaines font miroiter des chimères. D’autres se proposent de situer correctement le sujet dans son présent et son avenir, tout en assumant l’insertion problématique dans la réalité commune. Enfin la seule vraie histoire, et la plus difficile, est celle qui ménage au réel sa part, comme un trou dans la structure de la représentation.

Pour Métaphores, GK

 

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