Apero philo

L'Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de mai 2019 s'est tenu le jeudi 23 mai à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne (Pau) sur le sujet suivant : 

Sommes-nous propriétaires de notre corps ?

Résumé de la soirée :

Spontanément chacun dira oui : c’est mon corps, pas celui du voisin, je le vis de l’intérieur comme une présence constante, évidente, indiscutable. De lui je suis inséparable, comme je le vois, le sens dans la douleur et l’exultation. Mais cette impression immédiate ne décrit que le vécu subjectif, elle n’établit en rien une propriété. On pense d’emblée à des situations d’esclavage, ou de servage, où le corps est la propriété d’un maître, où l’esclave est privé de tout droit jusque dans le plus intime. Il importe de préciser la notion de propriété si l’on vent saisir l’esprit de la problématique.

Il faut distinguer la possession et la propriété : la possession relève de la force d’emprise, hors de tout cadre légal. La propriété est définie par le droit, coutumier ou positif. Code civil : « La propriété est le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu que l’on ne fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements ». On remarque que l’idée de propriété s’entend pour les choses, les objets, les biens meubles ou immeubles, et non pour les personnes. Pourtant, dans le passé, on achetait et vendait des êtres humains, considérés comme des « outils animés » (Aristote). Comme quoi le statut de la personne supposée avoir la propriété de son propre corps n’est pas un fait universel. En Europe il faudra attendre 1679 pour que le Parlement anglais vote l’ « Habeas corpus » qui garantit la liberté individuelle en dénonçant les abus de la monarchie absolue.

Il faut s’interroger dès lors sur les causes qui privent le sujet de la propriété de son propre corps.

On remarque d’abord des faits troublants où le corps fait l’objet de trafics mercantiles, où le sujet est dépossédé de son corps, ou se dépossède lui-même par appât du gain : prostitution par exemple. Plus largement on note une pression sociale de conformité qui oblige tout un chacun à se ranger dans la norme, vestimentaire ou comportementale. Police des corps et des conduites qui contribue à déposséder chacun d’un libre usage de sa liberté. Bien sûr ce n’est pas l’esclavage antique, ce n’est pas le corps tout entier qui est aliéné, mais une part de son usage.

Bien sûr c’est mon corps, mais ce corps est livré au regard de l’autre, qui peut en retour nous objectiver, nous figer dans une « essence », une image qui n’est pas la nôtre. Mon corps, existence privée, devient public malgré moi, il m’échappe dans le regard d’autrui.

Mais le problème le plus sérieux se situe au niveau politique, dans ces régimes qui ignorent le droit de la personne, banalisent la violence, l’incarcération arbitraire, le contrôle et la surveillance absolue, interdisent la sortie du territoire. Ou l’esclavagisme, la traite des Noirs (et des Blanches). Le servage qui attachait le serf à la terre, comme un meuble. Et les divers totalitarismes, bien sûr.

Certaines religions, par ailleurs, affirment que le corps de l’homme – et son âme – appartiennent aux dieux, qu’il n’est qu’un véhicule transitoire, et que c’est Dieu seul qui décide de l’heure du trépas. Cette position revient à interdire et condamner le suicide, et peut-être même l’euthanasie.

La question initiale : « sommes-nous propriétaires de notre corps » est décidément une question politique, et qui n’a de sens qu’à ce niveau. Si maintenant nous nous proposons d’examiner le rapport intime que nous entretenons avec notre propre corps l’idée de propriété est totalement inadéquate :

Notre corps n’est pas un objet que l’on possède. D’une part il semble animé d’une vie propre (respiration, digestion, rythmes, métabolisme etc) à laquelle nous n’avons guère d’accès, sans parler même des maladies qui se déclarent sans notre consentement, qui évoluent selon leur rythme, qui guérissent ou non. On peut agir bien sûr, et le « corps médical » s’y efforce, mais chacun voit bien que nous ne sommes pas vraiment maîtres de notre santé et de notre bien-être. Tout au plus peut-on apprendre à cohabiter prudemment. D’autre part nous sommes inséparablement liés au corps, d’une liaison naturelle, au point que ce qui affecte le corps nous affecte tout entier, comme un coup reçu, une blessure, un trauma etc. Par certains côtés j’ai un corps, par d’autres je suis mon corps, ou même, mon corps c’est moi. C’est par un artifice logique que nous distinguons le corps  et l’esprit, raidissant et objectivant les différences, alors que dans la vie vécue tout cela s’emmêle, s’entretient ensemble, échange et travaille à préserver la vie. Mais quand le corps nous lâche tout se lâche…

Pour Métaphores, Guy Karl