CAFE-PHILO (2)

Le Café-Philo du mois de mai animé par Guy Karl s'est tenu le mardi 09 à 18h45 au Matisse. Le sujet voté par les participants à la suite des propositions fut :

 

"La peur est-elle la petite mort de l'esprit ?"

sumé :

1)      La peur est une émotion, sans doute la plus primitive et la plus universelle dans le monde vivant. Chaque organisme lutte pour maintenir sa vie dans un environnement souvent hostile. Il suffit dès lors qu’apparaisse une menace pour que le vivant recoure à des techniques de survie. La peur signe la perception de ce danger, elle est un signal d’alarme nécessaire, mais insuffisant par soi : au-delà de la peur il faut fuir ou combattre. L’action doit suivre la réaction émotionnelle, question de survie.

2)      Pourquoi « une petite mort » ? L’expression est généralement utilisée pour qualifier l’orgasme, moment d’intensité accompagné d’une sorte de suspension de la conscience, d’interruption des processus ordinaires de l’esprit. Dans la peur intense on peut être saisi d’une sorte de stupeur, de sidération, voire de paralysie, qui ne vont pas sans évoquer la suspension orgastique, avec la volupté en moins. On perd la tête, on s’affole, on est incapable de réfléchir et de raisonner, et là où une adaptation supérieure et créative serait nécessaire, le sujet bascule dans une inadaptation catastrophique. C’est bien une petite mort.

3)      La peur est une réaction à la menace, mais s’il y a des objets réels qui sont effectivement dangereux, d’autres sont parfaitement imaginaires. L’objet est imaginaire mais la peur est réelle. Comme ces enfants qui tremblent dans le noir peuplant le monde de chimères et de monstres effrayants. On insiste au passage sur le cas des phobies, qui résistent indéfiniment à l’analyse rationnelle, vécues comme une sorte de honte incompréhensible par celui qui en est la victime. Peur, mais de quoi, de quel « objet » plus singulier et indéfinissable que celui que l’on désigne comme cause ?

café-philo 9 mai 17

4)      Plus profondément, dans la mesure où l’homme est plus conscient que l’animal, il rencontre des peurs que l’animal ne semble pas connaître, et qui lui révèlent en creux la singularité de sa condition : peur de mourir, peur de tomber malade, peur des châtiments infernaux, du jugement des dieux, etc. Karl Jaspers avait examiné le rôle essentiel des « situations limites » dans la constitution d’une conscience philosophique. La peur accompagne souvent l’étonnement, comme dans le vertige et l’effroi devant l’immensité du monde, dont le chien n’aura jamais aucune idée. La peur serait ainsi le début de la sagesse. Remarquons au passage qu’une telle peur, instruite et raisonnée, est une marque éminente de l’esprit et non le signe de sa disparition.

5)      Si la peur éveille à la philosophie, elle peut à l’inverse être méthodiquement distillée par les pouvoirs, religieux, politiques, idéologiques, pour contenir la révolte des peuples et leur cacher les privilèges des puissants sous une logorrhée manipulatrice. Dieu garant de l’ordre moral. Sans compter les menaces de châtiments, quand « la justice » se met au service de l’iniquité. Rappelons le rôle éminent des Lumières pour combattre l’obscurantisme et la réaction, pour l’émancipation des peuples et des citoyens. Combat à jamais nécessaire. Le pouvoir illégitime entretient la peur pour sauver le pouvoir.

6)      Retour au sujet après la pause : faut-il entendre la peur comme une suspension de l’esprit ? Oui, si la peur empêche de penser et d’agir. Alors apparaît une nouvelle question : que  pouvons-nous pour la réduire, à défaut de s’en libérer complètement, ce qui est sans doute hors de notre portée ? Quel est le pouvoir de l’esprit, de quelle puissance d’analyse disposons-nous pour en découvrir et révéler les ressorts, les objets et les causes ? Question difficile, si l’on ne veut pas se contenter d’une fanfaronnade ou d’un déni. Remarquons les travaux, pour finir, entrepris dès l’Antiquité par les penseurs pour affiner les méthodes, éclairer les enjeux, puis, dans la Modernité, des investigations en direction de l’inconscient, où il faut certainement chercher et débusquer les véritables causes. La peur cache la peur : derrière une peur repérable, une autre se cache, qu’il faut repérer à son tour. Ce n’est pas d’une inoffensive araignée que l’on a peur, mais alors de quoi ? Un de nos jeunes participants eut ce mot remarquable : « peur de soi ». Le vrai monstre, pour chacun, c’est soi-même.

Pour Métaphores,

GK