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Le CAFE-PHILO de Bedous du mois de mai s'est tenu le samedi 13 à 18h au café l'Escala en vallée d'Aspe. Le sujet proposé pour la discussion fut : 

 

"Connais-toi toi-même ! élémentaire, mon cher Watson ? "

 

Présenté et animé par Véronique Barrail, professeure de philosophie, le sujet a été problématisé puis mis en discussion. Belle ambiance et 19 personnes pour participer à ce beau moment de pensée et de partage en vallée d'Aspe.

Résumé de la soirée : 

Résultat de recherche d'images pour "connais toi, toi même"

Connais-toi toi même !” : cette phrase inscrite sur le frontispice d’ un temple de Delphes et reprise par Socrate ne faisait  pas tant référence à une possible introspection qu’au fait de se confronter à sa condition d’être humain, à cet enjeu éthique qui demande de prendre conscience de sa propre mesure (condition de mortel) sans rivaliser avec les dieux. L’idée d’une identité viendra plus tard et avec elle, la possibilité d’une interrogation de ce moi qui nous accompagne tout au long de notre vie et auquel nous ne cessons de faire référence.Mais justement,quel est ce moi ? “Connais-toi toi même" : par quels  moyens ? Pour y trouver quoi ?
Le sujet “(élémentaire”) supposerait quelque chose de simple, formant une unité, une globalité, connue de façon immédiate, presque intuitivement. Quant à la référence à Sherlock Holmes, elle induirait (parce qu’il préfigure les méthodes de la police scientifique) que cette connaissance, si elle est possible pourrait être objective, certaine. Or, nous faisons parfois une toute autre expérience et, à la faveur de certaines circonstances, pouvons avoir l’impression de ne plus savoir qui nous sommes...
C’est René Descartes qui au XVII° siècle va inaugurer la philosophie du sujet. En se mettant à douter de tout afin de parvenir à une vérité indubitable, il arrive à la conclusion que pour ce faire, il faut penser, ce qui induit la conscience de soi ; l’âme est alors plus aisée à connaitre que le corps et nous serions des personnalités déterminées, dotées d’un corps et d’un esprit  qui en détiendrait les commandes. Faut-il alors envisager ce MOI comme une” boite noire “qui contiendrait qualités et défauts et qu’il suffirait d’interroger pour se connaitre ?
Mais, au XX° siècle, Freud avec la découverte de l’inconscient, vient remettre en question cette possible connaissance de soi en en faisant une prétention orgueilleuse. L’inconscient résisterait à se faire connaitre puisqu’il se construit par le refoulement et si nous l’avons refoulé, c’est donc que nous ne voulons pas en entendre parler...Ainsi,”le moi n’est pas maitre dans sa propre maison” et on ne devrait pas dire “je pense” mais “ça pense” (Nietzsche) ; (il est à noter que les dernières découvertes des neuro-sciences vont dans le même sens) . Si, comme J.Lacan l’affirmera  après Freud “le sujet est un trou dans le savoir”, quel est ce moi dont nous parlons ? l’identité ne serait-elle qu’un leurre et du coup, la première des aliénations? (car malgré cette découverte, nous ne cessons d’associer l’identité de chacun à ses pensées et de revendiquer notre propre identité).
Quel est donc ce moi auquel nous ne cessons de faire référence?
Que révèle de nous ce besoin d’identité ?
Vers quoi ouvrent les découvertes du XX°(Freud) et DU XXI°(neuro-sciences) ?

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Quelqu’un commence par remarquer que ce moi serait recouvert de toutes les programmations dont on l’a chargé  (éducation,la culture..) et que c’est souvent le mental(le résultat de tt cela ) qui parle en nous.Alors que les médias nous assènent : que pouvons-nous obtenir ?, il faudrait se demander : “que pouvons-nous être ? “ , “ que pouvons-nous apporter ? “. Nous avons aujourd’hui affaire à un moi hyper-narcissique , un Ego blessé , prisonnier des émotions .Soit on anesthésie le moi, soit on l’exacerbe et l’on s’identifie alors à des conventions sociales , normatives et aliénantes, sans jamais se retrouver face à soi-même  et sans plus interroger ce qui serait alors bon pour nous. Nous aurions alors peur d’être différents  et chercherions à être comme les autres.  mais alors, voulons-nous vraiment nous connaitre? voulons-nous vraiment savoir?
 
Puis, l’on remarque que il y a quelque chose en nous que nous n’interrogeons pas suffisamment, c’est le corps. Il faudrait aider à décrypter ce que dit le corps, lequel dit des choses sur nous. Il faudrait ressentir au lieu de penser Pendant la guerre 14-18, les soldats dépressifs étaient considérés comme déserteurs ou simulateurs et cet exemple montre comment le corps des individus peut dire des choses qui ne font pas plaisir au corps social. Or ,si nous ne le prenons pas en considération et ne nous intéressons qu’au mental, le corps devient un objet . D’ailleurs, la médecine se mêle des mal-être humains( en masquant ce qu’il a à nous dire)par des traitements chimiques. De même ,fait-on l’hypothèse que nous pourrions mieux nous connaitre par notre imaginaire.
Mais, du coup, nous constatons que corps et esprit sont intimement liés et que si le corps révèle certaines choses de nous, c’est alors parce qu’ils sont une seule et même chose et qu’il n’y a pas lieu de les opposer. De plus, force est de constater que nous changeons, nous évoluons et quelqu’un fait alors remarquer que cela est un obstacle de taille à une connaissance de soi ...
nous sommes dans un mouvement perpétuel et si il y a connaissance,elle serait infinie .Le moi serait alors une fiction qui n’existe pas ,un dessaisissement car nous n’avons à faire qu’à des sensations,  des images mentales qui changent constamment. On voit bien que l’identité est liée à la mémoire puisqu’une personne amnésique ne sait pas qui elle est.Nous pourrions alors être quelqu’un de différent avec le même récit initial mais en tous cas, nous inventons un moi auquel nous nous référons .Ce moi n’est qu’une fiction que nous exprimons avec des mots et que l’on pense ainsi pouvoir circonscrire alors qu’il est insaisissable, indéterminé.
Pourtant, nous sentons bien que nous existons ! c’est dans ce flux de sensations, le fait que je me frotte à autrui, au monde qui me donne une présence. Il faut un contact, quitte à ce que cela soit un affrontement pour pouvoir m’éprouver moi-même, créer une résonnance. Nous saisissons ici toute l’énigme et la contradiction que nous sommes : puisque nous sommes les seuls à nous habiter de l’intérieur avec notre corps, nous devrions pouvoir nous connaitre et cependant, nous ne nous pensons qu’avec les mots qui viennent des autres.
Le moi est signe de ce qui met en défaut notre représentation et cette injonction de se connaitre soi-même est plus que paradoxale.  La sagesse consiste alors en une certaine humilité, à renoncer à quelque chose qui est de l’ordre de l’énigme et si nous sommes présence , la question sera de savoir comment aider l’autre à trouver les outils pour avoir cette présence et se désaliéner d’une quête d’identité impossible. De même qu’il faudrait apprendre à voir un tableau tel que le peintre a voulu le peindre , il faudrait faire de même avec nous et comprendre que nous ne sommes que ce que nous faisons, une modalité de présence au monde, une création. C’est alors ne plus confondre l’individualisme (qui nous transforme en consommateurs et marchandises) et l’individuation (cette capacité qu’il nous faut retrouver de faire parler la langue, la forme qu’elle prend en nous, par laquelle nous découvrons notre propre puissance).

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Cette inconsistance de ce moi, cette non-coincidence  avec soi est signe de  l’inachèvement irréductible de l’être humain et promesse d’une création  incessante. Plutôt qu’un connais-toi toi même, un “prends soin de toi”( L.Foucault) invitation à un devenir, un mouvement jamais achevé, signe d’un élan vital , rebelle à tout abus de pouvoir  parce” qu’il n’existe aucun être derrière l’agir, le faire, le devenir” (Nietzsche) et que si tout est impermanence(Héraclite), “devenir n’est pas mourir à petit feu, ou se morfondre mais se réaliser à l’infini.”  
Pour Métaphores,
Véronique Barrail