CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de décembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h45 comme le mois dernier au Palais Beaumont à Pau. Il fut animé par Guy Karl et modéré par Nicole. Le sujet voté par les participants fut : 

Pourquoi haïssons-nous le silence ?

Résumé :

1)   Curieusement, ce sujet est choisi par des personnes qui déclareront par la suite qu’elles ne haïssent en rien le silence, et que même elles peuvent le chérir à l’occasion. Cette problématique de la haine a dû intriguer. Elle pose la question de savoir en quoi le silence  - mais lequel ? – peut inspirer la crainte, ou l’effroi, qui à leur tour détermineraient cet affect de haine.

2)   D’emblée le silence est posé comme l’opposé du bruit, ou comme suspension momentanée du bruit. Si le bruit est partout, envahissant, subi comme parasitage, il peut être bon de se retirer, de faire silence, de se recueillir, de méditer. Interruption salutaire, retour à soi. D’autres à l’inverse trouvent dans le bruit comme « fond de monde » un sentiment agréable de sécurité. On peut haïr le bruit, on peut haïr le silence : affaire de préférence personnelle.

3)   Plus qu’une absence de bruit – toujours relative – on peut appréhender le silence comme absence de son : le son est ce que produit la voix humaine. Dès lors le silence peut s’interpréter comme une suspension de la parole, qui peut inquiéter (« pourquoi ne répond-il pas ? est-il fâché ? »), ou intriguer, ou interroger. Nous voici dans le champ complexe de l’intersubjectivité. Silence et parole sont liés comme le « silence » à la note de musique. Si on ne peut parler sans interruption, on ne peut davantage se taire indéfiniment. Il en résulte que chacun des deux éléments ne prend sens et valeur que par sa relation à l’autre. On ne saurait haïr le silence de manière absolue : c’est telle situation, tel contexte, telle intention, qui dans le silence, peuvent devenir objet de haine. Ce silence serait un défaut de parole, un manquement, une imperfection, que la parole vraie pourrait en principe élucider.

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4)   Mais alors la haine du silence ? Cette expression ne prend sens qu’à condition de radicaliser la rupture, comme dans le cas d’un mutisme définitif, d’un emprisonnement, d’une privation sensorielle. Alors règne le « le silence de mort ». Le silence n’est vraiment redoutable que dans ces situations limites, où nous expérimentons une déroute du langage, une impossibilité de signifier, une rencontre avec une altérité absolue. Le silence est alors l’absence de signifiants, et l’absence de sens. On évoque Pascal, et le silence des espaces infinis qui plongent l’auteur dans l’effroi. Les planètes ne parlent pas, c’est en vain que nous interrogeons les astres. Nous voici en présence de la mutité absolue, altérité radicale et définitive.

5)   Plus loin encore, on se demandera ce qu’il en est d’un dieu que l’on invoque, et qui ne dit rien. Dès lors, comment ne pas répondre par un « froid silence/ Au silence éternel de la divinité » ? (Vigny, Le mont des oliviers).

6)   En somme nous aimons le bruit du monde, le vacarme des affaires, le tourbillon de la vie mondaine, qui, s’il nous agace parfois, a pour avantage de nous divertir – de nous détourner de ce qui serait l’épreuve insupportable d’un manque de sens, qui se laisse entrevoir dans le manque de signifiants, entendons dans le fait que le langage ne peut tout dire, tout englober dans sa sphère, et qu’au-delà ou en de ça de ce monde interprété, se profile une réalité toute autre dont nous ne savons rien, qui échappe à nos prises, et qui de toute manière est plus puissante que nous. Nous avons le choix, pour finir, entre l’effroi pascalien, et la tranquille acceptation du sage chinois qui s’en remet au Tao : «  Ne fais rien, et le Tao fera tout pour toi ».

Pour Métaphores, Guy Karl