Apero philo

L'Apéro-philo du mois d'octobre s'est tenu le mercredi 19 à 18h45 au café-restaurant le Dimanche à la Campagne, face au parc Beaumont à Pau. Le sujet proposé fut :

"L'homme est-il la mesure de toutes choses ?"

Résumé :

 1)   Protagoras (485–411) déclare : « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui existent, qu’elles existent, de celles qui n’existent pas, qu’elles n’existent pas ». Existe, selon lui, ce qui peut être senti, perçu, expérimenté, à partir de quoi chacun peut se former une opinion. D’une certaine manière toutes les opinions sont vraies, dans le concert infini des opinions. Ce qui n’existe pas c’est ce qui échappe à toute saisie perceptive, dont aucun savoir n’est possible. Cette seconde affirmation bouscule allègrement la tradition selon laquelle c’est le dieu qui est la mesure de toutes choses. Mais pour Protagoras l’existence des dieux est pour le moins sujette à interrogation, ce qui lui valut un procès et l’exil loin d’Athènes.

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 2)   « Toutes choses » sont incertaines parce qu’il n’y a pas de fondement. Dans le fameux mythe de la distribution originaire des qualités, par Zeus, les animaux sont heureusement pourvus, qui de griffes, qui de carapace, d’ailes ou de pattes agiles, seul l’homme est sans ressources naturelles, l’oublié de la création, démuni, surgissant vagissant et nu dans un monde qui n’a que faire de lui. L’homme est une erreur de la nature, privé d’instinct et de force naturelle. Ni les dieux ni la nature ne lui servent de fondement, il est condamné à tirer de soi-même les moyens de la survie, d’où la technique, le langage, le droit et l’institution politique. C’est l’homme qui, bon an mal an, fait la mesure des choses, distinguant le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le beau et le laid. C’est affirmer fortement qu’à défaut de la vérité c’est l’usage et la convention qui font mesure, et eux seuls. Montaigne se souviendra de cette leçon.

 3)   Mesure : c’est d’abord le bâton qui permet d’établir une distance, et donc de comparer des distances (le mètre, mètron). Mesurer c’est se servir d’un étalon pour calculer,comparer, fixer des rapports. Mais où trouverons-nous des critères de mesure si les dieux s’absentent, nous laissant livrés à nous-mêmes ? Seule la convention peut décider, fixer le critère, il est vrai de manière tout à fait arbitraire : qui justifiera la longueur du mètre, le découpant en centimètres et millimètres, ce qui ne fait que reporter le problème, jusqu’à cette béance du fondement. De même pour tout raisonnement, qui exige un autre raisonnement pour le fonder, et nous laisse pour finir dans l’incapacité de raisonner : on pose alors des axiomes ou des définitions, indémontrables, à titre de fondement conventionnel. De même pour les institutions humaines, qui, à l’examen, révèlent leur caractère arbitraire, lequel ne les empêche pas de fonctionner, comme on voit dans le droit : pour quoi la loi ? Parce que c’est la loi. On peut critiquer toutes les lois, mais on ne peut s’en passer si l’on veut sauver l’humanité.

 4)   Cela étant y a-t-il une « bonne loi » ? Dans l’absolu la question est idiote. Il y a des lois, conventionnelles et imparfaites. Tout au plus peut-on préférer certaines lois à d’autres, par exemple préférer la loi démocratique à la loi tyrannique. A défaut de « vrai » on tablera sur le préférable, le souhaitable, l’utile et l’efficace. C’est le choix de Protagoras : former des citoyens instruits, lucides et intelligents, qui savent manier la parole comme un pouvoir d’explication, de contestation, parole éminemment politique.

 5)   Le débat portera largement sur la question de la mesure. Le terme est ambigu en français, désignant tantôt un étalon purement géométrique ou physique - le mètron du grec – et tantôt une appréciation morale, « un homme mesuré » qualifiant l’équilibre, la tempérance, par opposition à la « démesure » du tyran, de l’avaricieux, de l’intempérant – l’hubris en grec. Question tout à fait sérieuse car si l’homme fait la mesure, rien ne l’empêche de basculer dans la démesure et de faire de la démesure même la mesure collective. Qui est fou quand tout le monde est fou ? ou pour dire comme Montaigne qu’est ce qui branle quand tout branle ? Par la phrase de Protagoras nous sommes plongés dans une incertitude universelle, où le vrai, le juste et le beau ne se distinguent du faux, de l’injuste et du laid que par la sagacité du législateur : d’où, encore une fois, la nécessité de l’éducation, de la formation morale et d’un gouvernement sage.

 6)   Un autre débat important se déroulera sur la question de la science. Dans un tel monde une science est-elle possible ? Evidemment, à condition de poser nettement que la science ne peut dire le vrai (on ne peut sortir de la représentation pour saisir le réel comme tel à la force du poignet), ce qui ne la prive pas d’un pouvoir de rectification : écarter patiemment les erreurs, les préjugés, les représentations caduques. On peut voir dans la méthode scientifique, plus que dans ses résultats, une école de formation de l’esprit, une discipline de pensée qui, à défaut de nous révéler un mystère qui nous échappera toujours, nous aide à épurer notre jugement. Le groupe évoque le fameux texte de Pascal sur les deux infinis (disproportion de l’homme) où l’on voit que tout centre se dérobe (« le centre est partout et la circonférence nulle part ») et que notre pauvre mesure, sans fondement mais indispensable, se perd dans le sans-mesure d’un univers colossal.

 7)   Nous n’avons pas la mesure du vrai, il y faudrait une puissance divine qui nous manque. Avec Protagoras l’homme, l’humanité, prend conscience de sa véritable position dans l’existence. On peut y voir une position nihiliste. On peut aussi y lire une leçon de courage. Nous voici responsables de ce que nous pensons et faisons. Il est de la première urgence de créer « de bonnes mesures » si nous voulons donner à l’humanité un espace et un temps pour la vie, qui ne peut être pour nous que le temps de la conscience.

 Pour Métaphores, Guy Karl