Démocrite par Vélasquez

L'APERO PHILO du mois de juillet, dernière activité avant la pause estivale,s'est tenu le jeudi 16 juillet 2020 à partir de 18h45 au Restaurant Le Dimanche à la Campagne à Pau.

Cette activité libre et gratuite fut animée par Guy Karl, philosophe, et modérée par Nicole. Comme d'habitude pour les apéros philo, autour d'une question : Cultiver le gai savoir ?

Guy vous propose par le texte qui suit une poursuite de la discussion :

 

 

          Le texte qui suit n'est pas à proprement parler un résumé, mais plutôt un prolongement, dans lequel le lecteur reconnaîtra des éléments traités en groupe, mais qui se construit comme un effort de synthèse visant à dégager le véritable enjeu de la question. C'est aussi un appel à d'autres contributions qui pourront enrichir le débat.

     Les Abdéritains, craignant pour la santé mentale de Démocrite, adressent une supplique à Hippocrate pour qu'il consente à venir soigner le vieux sage : "La grande sagesse dont il est plein a fait de lui un malade. (...) Oublieux de tout, et de lui-même pour commencer, il reste éveillé jour et nuit, trouvant dans les grandes et les petites choses autant de sujets d'hilarité, et estimant que la vie entière n'est rien. (...) De plus notre homme prend l'Hadès et ce qui s'y passe comme objet de ses recherches, dont il garde trace écrite ; il assure que l'air est plein de simulacres, il écoute la voix des oiseaux, il se relève souvent la nuit et semble chanter à mi-voix ; parfois il prétend voyager dans l'infini, et qu'il y a d'innombrables Démocrites semblables à lui". (Hippocrate, Sur le rire et la folie, Collection rivages)

    Fantastique ! Voilà en quelques touches rapides et précises le portrait du Gai Sage, ou du Gai Savant, de l'homme souverainement détaché de toutes les valeurs et opinions courantes, poursuivant, débusquant la vérité multiforme et mobile, aussi bien dans le vol des oiseaux que dans le tourbillon des astres, des comètes et des atomes. On le soupçonne de visiter l'Hadès – de chercher le secret de la vie et de la mort, de franchir impieusement les frontières sacrées du vivant. Démocrite, que ses contemporains surnommaient “La science” était incontestablement l'esprit le plus universel de l'Antiquité - comme en témoigne la liste impressionnante des livres qu'il a consacrés aux sujets les plus variés, de l'astronomie à la météorologie, de la biologie, de l'anatomie à la médecine etc.

     Démocrite c'est l'incarnation du savoir. Mais plus encore du savoir gai : son hilarité est proverbiale, si résolue, si universelle qu'elle a pu passer pour une forme de démence : "il rit de tout et de tous, et de lui-même au premier chef". Son esprit large et puissant embrasse toute chose, en discerne l'origine, la forme et le contour, voit en toute chose le mouvement qui embrasse tout, le tourbillon vertigineux qui l'amène à l'existence et la dissout irrévocablement, qui fait que rien ne dure, que rien ne résiste à l'action du temps, et que tout se transforme.

     Savoir tragique ? Oui si l'on considère le mouvement et le devenir à l'aune du désir de permanence, de stabilité, si l'on veut s'assurer des choses et de soi comme d'un bien solide et permanent. Ce désir-là est en effet battu en brèche, renversé par le spectacle du mouvement perpétuel. Peut-être faut-il consentir à la douleur de cette perte-là, faire le deuil de nos désirs non plus chers. Mais l'on voit d'emblée que Démocrite a largement dépassé ce stade : il peut rire de tout parce que rien ne possède d'être, de substance et de permanence, et que dès lors l'esprit, libre de toute attache, vogue souverainement détaché à la surface du monde, ouvert à toutes les occurrences, à toutes les offrandes, à toutes les occasions de se réjouir, jouissant sans retenue du divin kaïros – comme fait le poète à qui vient un mot inespéré, une consonance insolite, une belle trouvaille.

     Le gai savoir est une gaïté savante, qu'il faut bien distinguer de la gaïté naïve, spontanée d'un heureux tempérament. Il est bien possible que dans un premier temps le savoir attriste : il culbute nos illusions et nous mène insensiblement dans le royaume du négatif. La belle humeur n'est plus, les choses paraissent incertaines et grises. Mais l'exemple lumineux de Démocrite, et à sa suite d'Anaxarque et de Pyrrhon, nous enseigne un au de-là de la tristesse, laquelle, à tout prendre, est encore une forme particulière d'attachement. Mais quand le deuil est consommé, rien n'attache plus l'esprit qui pourra s'ébattre comme un aigle dans la lumière du ciel.

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