CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'octobre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne. Après le vote des participants, le sujet retenu fut :

Pourquoi suivons-nous des règles ?

Résumé de la soirée

En effet nous les suivons pour l’essentiel, en dépit de nos contrariétés, mécontentements et critiques variées. Il faut croire qu’il existe quelque raison « supérieure » à ce fait, qui mérite examen.

1)   On commence par tenter une définition générale de la règle. En premier lieu la règle c’est la régularité, la périodicité, la constance dans le temps. Définition minimale et faible, car elle ne distingue pas ce qui est de l’ordre de la nature et de la culture. Au sens strict la règle est un fait culturel majeur, voire premier. Elle prescrit un comportement, en interdit un autre : c’est une régulation qui s’impose au corps social et aux individus (interdit de l’inceste par exemple, considéré comme fondement de l’ordre culturel).

2)   Pour qu’un système puisse fonctionner il faut des règles : règles de la langue, règles du jeu par ex. On voit que ces règles sociales sont conventionnelles, qu’elles évoluent dans le temps, qu’elles sont certes imparfaites et amendables, mais qu’on ne peut s’en passer.

3)   On remarque toutefois que souvent elles sont mal vécues  par les individus qui se plaignent de perdre leur liberté, comme si, par de là leur pure fonctionnalité, elles charriaient des normes morales, des valeurs, des exigences, comme si elles définissaient un « bien » moral, une norme de respectabilité, et pour finir une normalisation universelle. La règle évoque aussi la ligne droite tracée arbitrairement, la rectitude, voire la rigidité ou la normopathie. Faut-il dès lors adopter les règles, ou plus simplement s’y adapter ?

4)   Estimant que cette définition générale est suffisante on en revient à la question du pourquoi. D’abord on suit la règle par peur des sanctions. Toute obligation implique sanction (Durkheim) positive ou négative. Ensuite il y a cette évidence que la société ne peut fonctionner sans elles, qu’il faut un cadre général qui règle les échanges de toute nature, économiques, politiques, matrimoniaux, symboliques, culturels etc. Chacun renonce, en principe, à la violence pour que les autres en fassent autant. Rousseau : obéir à la loi pour n’avoir pas à obéir aux autres. La règle crée un espace de relation valable pour le groupe en tant que tel, mais aussi pour l’individu lui-même, qui, s’il n’y consent point, bascule dans l’anomie, le narcissisme échevelé, l’illusion de toute puissance, voire dans la psychose. Lévy-Strauss le dit explicitement : nous avons le choix entre l’aliénation sociale (l’adaptation) et l’aliénation psychiatrique.

5)   Après la pause, l’examen porte plus spécifiquement sur la relation difficile entre la règle sociale et la singularité individuelle. En particulier sur la différence essentielle entre l’hétéro-nomie (régime psychique où la règle est posée de l’extérieur par l’Autre comme une contrainte subie) et l’auto-nomie (régime psychique où c’est le sujet lui-même qui se donne à lui-même la règle de la conduite). La situation du sujet humain, dans les premières années, est telle que c’est forcément l’autre qui régule et normative. Cette situation peut durer indéfiniment – infantilisme, immaturité psychique, névroses etc . Il faut à la fois des conditions favorables et une vraie volonté de liberté pour que le sujet puisse évoluer vers l’autonomie, laquelle est sans doute plus accessible sur le plan de la conduite individuelle que sur le plan politique.

6)   Plutôt que de dire que « nous suivons les règles » on peut estimer que nous devons apprendre à nous réguler d’après elles, en les amendant quand c’est nécessaire. Après tout nous faisons évoluer les lois, les règlements, les normes, qui ne sont jamais pleinement satisfaisants mais dont nous ne pouvons nous passer. Il faut apprendre à vivre « parmi les autres », en acceptant qu’il faille une régulation des échanges et en tentant de nous positionner comme sujet dans le système symbolique de la société.

7)   En conclusion on pourra se demander quel est cet étrange animal qui vient au monde inachevé, prématuré, souffrant d’une immaturité psychique telle qu’il ne peut ni vivre, ni évoluer, ni se développer sans le secours d’une tutelle, qui, si elle est en principe passagère, se révèle le plus souvent définitive. La liberté psychique et morale est le fruit d’un long travail et d’une laborieuse conquête, mais elle n’est pas impossible. Comme dit Spinoza « tout ce qui est beau est difficile autant que rare ».

Pour Métaphores,

Guy Karl