Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois d'octobre s'est tenu mercredi 4 octobre à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. Comme annoncé sur le blog, les 3 sujets édités ci-dessous ont été soumis au vote le soir de l'activité.  La soirée fut animée comme d'habitude par Timothée Coyras, professeur de philosophie.

Sujet 1 : Les fous ont-ils perdu la raison ? 

Sujet 2 : Faut-il arrêter de se plaindre ?

Sujet 3 : Le cinéma est-il plus vivant que la littérature ?
Le sujet choisi par les participants fut :

 Faut-il arrêter de se plaindre ? 

Résumé de la soirée : 

Pour ce Manatthan-philo du mois d’octobre, le public a choisi de parler de la plainte. « Faut-il arrêter de se plaindre ? » a donc été la question directrice de notre soirée.

La plainte signifie, étymologiquement et en son sens le plus élémentaire, l’expression d’une souffrance. Dans la plainte résonne un mal vécu, qui appelle une réaction de la part de l’auditeur. Cette douleur peut-être légère ou profonde, physique ou morale, individuelle ou collective. Pour autant, la plainte a une connotation négative dans la mesure où les personnes qui se plaignent communiquent leurs affects et étendent leur tristesse. La plainte aurait ainsi une dimension antipathique. Par ailleurs, se plaindre fait que le plaignant s’appitoie lui-même sur son sort, redoublant peut-être ainsi la tristesse. Ne faut-il pas arrêter de se plaindre, afin d’être plus heureux, malgré les difficultés et les épreuves de la vie ?

A partir de là, le public a pris la parole et je dois saluer la qualité des différentes interventions qui ont émaillé la soirée. Tout d’abord, un travail de définition et de distinction a été fait. Se plaindre a été distingué de « porter plainte », car porter plainte renvoie à un acte juridique, qui n’indique pas, par ailleurs, que la personne manifeste bruyamment sa douleur. La plainte est donc davantage un acte spontané, qui a une dimension privée. Mais ne peut-elle pas être publique, voire collective ?

A cette question, un intervenant répond négativement. La plainte doit être distinguée de la protestation. Protester, c’est porter activement une revendication légitime afin d’obtenir satisfaction. La protestation est ainsi souvent collective. La plainte est quant à elle d’ordre privée. C’est une personne, avec ses souffrances singulières, qui se plaint.

La plainte relève par ailleurs davantage du pathos que du logos, remarquent plusieurs personnes. Notamment avec cette idée que ce qui caractérise la plainte, c’est le ton du discours davantage que le contenu signifiant. Il est dés lors possible d’exprimer une douleur sans se plaindre.

La plainte peut-être vue négativement, de ce fait, en ce qu’elle introduit une emprise affective sur l’autre, remarque quelqu’un. La plainte n’a d’ailleurs de sens que dans une adresse, une direction. Se plaindre tout seul est dés lors impossible.

Mais la plainte n’est-elle pas le signal non conscient d’un problème plus grave ? Se demande quelqu’un. Elle est ainsi un symptome de quelque chose qui n’est pas manifeste. Par exemple, les agriculteurs se sont plaint des conditions climatiques avant qu’on ne prenne au sérieux le changement climatique. Par ailleurs, il n’est pas raisonnable de vouloir condamner la plainte immédiate, le cri de douleur de ceux qui vivent des drames profonds, comme la perte des êtres chers.

D’où vient alors la critique de la plainte ? Peut-être, remarque quelqu’un, d’un aspect culturel. Par exemple, Simone de Beauvoir explique que les filles sont éduquées dans un esprit de fragilité, contrairement aux garçons. Dans cette mesure, ce sont les garçons qui doivent cesser de se plaindre, au risque de perdre leur virilité. Les filles, par contre, ont toute licence pour le faire.

A qui s’adresse la plainte ? Que masque-t-elle ? Une personne entreprend de dévoiler les présupposés de la plainte. Se plaindre, c’est présupposer que le monde devrait être autrement. On s’adresse ainsi à un ordre supposé du monde, à un cosmos qui n’est pas dans l’ordre qui devrait être le sien.

S’est aussi développée une analyse psychologique de la plainte. La plainte n’est-elle pas une façon d’exister ? Voire de jouir du bénéfice de ses symptomes ? Le plaignant redouble-t-il sa douleur en l’évoquant objectivement, ou bien au contraire s’en décharge-t-il d’une manière agréable sur autrui ? Le public tend ainsi à penser que la plainte a davantage un bénéfice psychologique pour le plaignant. Mais pointe aussi du doigt le risque de l’enfermement dans la plainte et l’impuissance que cela génère.

Pour sortir de la spirale de la plainte, il apparait alors deux solutions au public. L’action, tout d’abord, mais aussi la symbolisation de la plainte et plus spécifiquement la création artistique. Barbara, dans ses chansons ( on peut penser à « la solitude », lamentation de la femme seule), se sert de la plainte comme d’un moteur esthétique. De même que Bacon, dans ses peintures de la chair, donne à voir une souffrance sous une forme sublimée.

En conclusion, il apparaît qu’il ne faut pas arrêter de se plaindre.  Au fond, celui qui est lassé des plaintes d’autrui s’en… plaint, comme l’a très bien remarqué un intervenant. La plainte peut-être maladive, certes, intrusive, désagréable, mais elle est une dimension de notre humanité qui n’est pas à rejeter dans l’indifférence stoïcienne. Elle n’est parfois que l’unique façon de montrer que l’on souffre, et que l’on est encore en vie. Elle est l’écho de la fragilité des corps et des âmes. A condition d’être toujours prêts à agir, la plainte est même l’indispensable point de départ vers une amélioration, vers une guérison, et pourquoi pas, même, vers la joie. 

Pour Métaphores,

Timothée Coyras