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          L'apéro-philo du mardi 23 décembre s'est tenu sur le sujet suivant :

 

        Sujet : "Un homme sans folie est-il si sage qu'il croit ?"

          La soirée débute par la lecture de quelques extraits du Pseudo Hippocrate : « Du rire et de la folie », récit drolatique de la supposée « folie » de Démocrite. On y découvre que les habitants de la Cité d'Abdère ont fait venir le très fameux Hippocrate, pour diagnostiquer l'état du grand sage, créateur de la théorie des atomes. Celui-ci, saisi d'un rire étrange et récurrent devant les activités de ses contemporains et agissant de manière inintelligible, suscite leur inquiétude. Comment la sagesse d'un tel homme peut-elle cohabiter avec cette incompréhensible hilarité ? Le sage serait-il devenu fou ? Sagesse et folie seraient-elles comme l'eau et l'huile, deux réalités immiscibles ou se conditionnent-elles mutuellement ? Mais alors à quel niveau ? Et de quelle façon ? Voilà qui pose plutôt bien les termes de notre discussion de ce soir. 

        Nous écartons d’emblée la folie pathologique, la psychose, pour examiner la folie « ordinaire ». Mais celle-ci relève-t-elle d’une définition univoque ? Tantôt excès, exubérance, exaltation, démesure, déraison, conduite hors-norme, voire scandaleuse, tantôt inventivité géniale, elle déplace nos catégories, interroge l’idée même de raison : est-il bien raisonnable de suivre en tout la raison si celle-ci nous condamne au plus plat conformisme et à la stérilité de la répétition ? Face à la folie de l’excès il y a la folie inverse de la platitude et de la normopathie. Folie triste face à la folie gaie.

       Retour au sujet – Il nous faut interroger cette "croyance"  initiale qui nous porte à construire une image stéréotypée de la vie sage, incarnée dans l'impératif de la domination et de la maîtrise de soi. Cette pseudo-sagesse ne désigne-elle pas en nous la force des conditionnements initiaux, le régime de la peur, l'angoisse devant le risque de vivre une vie qu'aucune norme ne contient réellement ? Se croit sage l’homme qui ignore en lui-même la présence d’une folie intime, invisible, inapparente, suite au refoulement massif du désir, des pulsions inconscientes, sous la contrainte de la normalité sociale. De fait un homme sans folie est une impossibilité, visage mortifère du renoncement à vivre de sa propre singularité. 

        Il y a du mouvement dans la nature –organisation et désorganisation, et de même dans la psyché : la vie est changement, impermanence, fluctuation. Vivre c’est assumer la mobilité. Faire et défaire, recommencer, faire autrement à l'image de la création artistique et du génie qui retiennent un moment notre attention. 

       Et la sagesse ? Ce serait une erreur de ramener la sagesse à une pure et simple soumission à la raison, au prix d’une sorte de désubjectivation : triomphe de la pulsion de mort. Mais ce serait une erreur tout autant dramatique de s'abandonner à un désir d'illimitation, de se laisser absorber par la fascination d'une folie de la démesure, de l'Hybris ravageuse. Sans doute, y a-t-il à humaniser le désir, à tenter de le penser quelque peu en l'inscrivant dans le jeu de la culture vivante.  La vraie sagesse, si elle existe, implique la prise en compte de la folie intime, avec son ambivalence constitutive, avec son risque, mais aussi, par la connaissance, l’action modératrice et éclairante de la raison. Difficile dialectique, travail infini. C’est dire que l’accès à la sagesse est le programme d’une vie entière, et que ce programme est rarement réalisé.

                   GK et DK

 

Les commentaires et idées relatives au sujet sont les bienvenus.  

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