20 mai 2019

Résumé Manhattan-Philo - 05/06/19 : Malheur des uns, bonheur des autres

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de juin s'est tenu le mercredi 5 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés pour cette soirée :

Sujet 1 : Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ?

Sujet 2 : Qu'est-ce qu'être fort ?

Le sujet voté par le groupe présent fut :

 

Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ?

Résumé de la soirée :

 Pour cette soirée philosophique au Manhattan, le public a choisi de débattre autour de la question suivante : « Le malheur des uns peut-il faire le bonheur des autres ? ».

L’adage qui veut que le malheur des uns fasse le bonheur des autres trouve un écho dans des doctrines philosophiques. J’indique ainsi que Lucrèce mentionne l’expérience de celui qui, sur le rivage, regarde les marins pris dans la tempête et éprouve ainsi vivement le confort de sa position, par contraste avec leur inconfort. Schopenhauer prend d’ailleurs cet exemple pour illustrer sa thèse pessimiste : le bonheur n’est rien de positif, il n’est que l’absence de douleur. Toutefois, il est étrange qu’un bonheur puisse se fonder sur le malheur d’autrui, ce qui donnerait une origine peu morale, en quelque sorte, au bonheur. Faut-il être aussi cynique ? Le bonheur peut-il vraiment reposer sur le malheur des autres ? Quel est le sens de cette formule ?

En s’emparant de la parole, le public a dessiné plusieurs chemins pour répondre à cette interrogation. Si le bonheur peut être éprouvé au contact du malheur d’autrui, c’est tout d’abord parce que le bonheur est une notion relative. Nous sommes heureux relativement à ce qu’ont et sont les autres. Etre heureux, c’est avoir plus que la moyenne, être privilégié par rapport à la moyenne. C’est pour cela que lorsqu’on se compare, « on se console », selon le mot de Talleyrand cité par un participant. On dira aussi qu’ « il y a pire », qu’ « il y a plus malheureux que nous », etc.

D’autre part, si le bonheur peut être lié au malheur d’autrui, c’est que dans la nature même il y a une loi de compétition, que l’on retrouve dans le monde du travail ou du commerce, en vertu de laquelle un même objet ne peut pas être possédé par tous, et qu’il faut ainsi se battre pour l’obtenir. De la sélection naturelle darwinienne au désir mimétique mis en lumière par René Girard en passant par l’anthropologie libérale individualiste, nombreuses sont les doctrines qui pointent, avec ou sans cynisme, cet état de conflit permanent où les vainqueurs sont peu, et les vaincus, nombreux. Le bonheur de quelques élus repose ainsi sur l’échec – ou la misère – de tous les autres. Un participant, parlant d’expérience, révèle ainsi comment les commerçants se réjouissent de la faillite du commerce voisin.

Mais au fond, quel est ce bonheur qui repose sur la comparaison et la compétition ? Est-ce là tout ce à quoi l’homme peut aspirer ? Le public a ainsi proposé d’autres voies pour penser le bonheur. Le bonheur reposerait non sur une comparaison ou une victoire, mais sur la concrétisation d’un désir profond, par exemple. Par ailleurs, le schéma de compétition est insuffisant. La nature, fait remarquer quelqu’un, fonctionne aussi sur le mode de la coopération, et aucune société ne peut réussir sans une telle coopération. Le bonheur, ici, ne peut être que partagé, la réussite de tous étant conditionnée par la réussite de chacun. L’empathie, ainsi, montre comment nous avons développé une faculté de souffrir de la souffrance des autres, et de nous réjouir de leur joie, afin justement de rendre possible une telle coopération créatrice. Renversant ainsi la perspective initiale, il devient alors possible de dire, pour un participant, que le malheur des autres peut faire notre bonheur en ceci que leur malheur, excitant en nous l’empathie, nous pousse à coopérer, à redresser leur peine, et à faire notre joie en faisant la leur.

P.S.

Cette soirée était aussi pour moi ma dernière soirée en tant qu’animateur au Manhattan. Heureux d’avoir pu passer ces deux années en compagnie de personnalités riches et diverses qui ont contribué à ces soirées, je passe le relais à Didier et David, qui sauront perpétuer l’ambiance particulière de ces moments philosophiques. Je remercie particulièrement l’association Métaphores pour sa confiance et Laure pour son accueil toujours chaleureux au bar le Manhattan.

 Pour Métaphores, Timothée Coyras

 

 

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09 janvier 2016

Résumé du Café-philo du 09/02/16 : Se passer d'un dieu ?

CAFE-PHILO

Le dernier café-philo s'est tenu mardi 09 février au café associatf "La Coulée douce", Cité des Pyrénées à Pau (29 bis rue Berlioz) à 18h45. Le sujet voté démocratiquement par les participants à la suite des propositions initiales fut :

A quoi faudrait-il renoncer pour se passer d'un dieu ?

 

Résumé de la soirée :  

1)    Question en tiroir, ou comme dans les poupées russes, un niveau en cache un autre : pour pouvoir se passer d’un dieu il faudrait préalablement savoir renoncer, mais renoncer à quoi ? La question ne porte pas directement sur le « dieu », sa nature, son existence ou son inexistence, mais sur ce fondement, ce socle invisible sur lequel la croyance est édifiée. On pourrait questionner : pourquoi voulez-vous croire, plutôt que : à quoi croyez-vous ?

2)    En fait tout le début de la séance est très naturellement consacrée à l’examen des termes, sans que la problématique puisse clairement émerger – ce qui est assez naturel, vue l’ambiguïté de la question. On remarque d’abord l’utilité politique de Dieu, garant de la loi, de l’autorité voire de l’ordre social. Voltaire : « Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer ». La modernité a su pourtant se passer d’un fondement théocratique de l’Etat, en inventant le concept de « souveraineté du peuple ». Le dieu de la religion n’est plus indispensable au fonctionnement des démocraties modernes. En ce sens on peut se passer de Dieu, et des dieux.

3)    Nouvelle direction de recherche : la croyance apporte l’apaisement, le réconfort, la « chaleur », la sécurité, voire un sentiment de communauté. Y renoncer c’est faire l’expérience de la séparation, de la solitude, du « délaissement », se sentir jeté dans un monde de hasards, sans idéal ni boussole. Sans compter la question de la mort, qui donne un relief dramatique au destin de chacun. Peut-on dès lors renoncer à ce qui fonde (ou fondait jadis) l’existence ?

4)    Nouvelle direction : si le Dieu traditionnel de l’Occident a perdu de sa signification, on voit fleurir un panthéon baroque de dieux substitutifs : sportifs, personnages publics, idoles, gourous, sorte de kaléidoscope bariolé qui semble satisfaire certains besoins sociaux. Mais il y a des idéaux plus redoutables, des forces réelles qui déterminent la vie présente : l’Etat, la Justice, la Loi – et l’idole des idoles : l’argent. Formes dégradées du religieux, formes profanes qui contiennent encore en elles quelque chose de la puissance du sacré.

5)    Le sujet se précise lentement : l’enjeu, c’est l’autonomie. Comment accéder à l’autonomie du jugement, à la singularité personnelle si l’on consent à la soumission au Grand Autre, quelle que soit sa nature ? Donc qu’est ce qui fonde notre soumission, à quels besoins répond la soumission ?

6)    La fin de séance reprend l’articulation entre « renoncer » et « se passer de ». Pour se passer de quelqu’un (un père par ex) il faut d’abord avoir été en contact, avoir évolué à son côté. Lacan disait très justement pour qualifier la maturation du fils : « se passer du père - à condition de s’en servir ». S’en servir d’abord, s’en passer ensuite. Peut-être peut-on considérer l’histoire de l’humanité comme le long apprentissage de la liberté au contact des maîtres successifs, qu’il faut abandonner. Cet abandon, à son tour, suppose des renoncements, à la sécurité, à un certain bien-être infantile : tout le problème est de s’assurer, en échange de ces pertes, des gains réels et symboliques où s’expriment la liberté et l’inventivité.

Pour Métaphores ,  GK

 

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08 mai 2015

Résumé de l'Apéro-philo du 26/05/15 : jouissance et morale

Apero philo

 L' Apéro-philo s'est tenu mardi 26 mai au café associatif La Coulée douce (rue Berlioz, Pau), Cité des Pyrénées à 18h45.

 Le sujet proposé et traité fut : "Jouis et fais jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, telle est je crois, toute la morale" (Chamfort).

 Alors que la morale définit ordinairement les règles, valeurs et conduites imposées par le groupe (tu dois !), la formule du moraliste fait ici du seul plaisir partagé, de la seule jouissance commune, le principe de notre action. Etrange impératif de la jouissance ! Paradoxe ? Peut-on encore appeler morale une pratique centrée sur le seul plaisir et sur l'absence de souffrance ? Ne faut-il pas plutôt y voir une éthique ? Et que vaut cette injonction au plaisir, à moins qu'il s'agisse ici d'un appel, voire d'un conseil pour se délivrer des formes traditionnelles de la morale ? La formule est "choc" et ne manque pas d'interroger la valeur de la morale ou pour parler comme Nietzsche "la valeur de la valeur". D'un autre côté, la maxime de Chamfort n'anticipe-t-elle pas l'exigence contemporaine de la jouissance, nouvelle forme d'un "devoir" dont on peut se demander s'il elle n'est pas une modalité de la pathologie narcissique de notre temps ? (DK)

 Nicolas de Chamfort (1741 - 1794), Maximes et pensées

Résumé de la soirée :

Il serait sot de prétendre résumer une soirée si riche et si dynamique, aussi me contenterai-je de quelques notes, invitations à poursuivre soi-même la réflexion.

 1)   Chamfort balaie d’un revers de manche vingt siècles de morale répressive, où la conformité aux normes est jugée « morale » - d’autant que « morale » est étymologiquement ce qui qualifie les « mœurs » (latin : mores). La première forme de morale est sociale et conventionnelle. C’est plus tard que les philosophes évoqueront la possibilité d’une morale personnelle (Aristote, Epicure, Stoïciens etc).

 2)   Chamfort invite à retrouver la loi de nature qui nous enjoint de rechercher le plaisir et de fuir la douleur (« jouis et ne fais de mal…). Il semble se diriger vers une éthique hédoniste, où le plaisir est proposé comme une nouvelle norme « morale », pour l’individu affranchi, dans une relation d’échange gratifiante (« fais jouir ») avec autrui. Jusque-là on pourrait lire la citation comme une nouvelle formulation de l’épicurisme : plaisir, mesure, amitié.

 3)   Mais la formulation présente un étrange paradoxe : pourquoi, si la recherche du plaisir est naturelle, en faire une injonction « morale » ? On pourrait penser que toute référence à la morale est inutile s’il suffisait de suivre la loi de nature, l’inclination instinctive –mais alors se pose la question de la limite : jusqu’où jouir ? D’où la référence à la question du « mal » : ne pas faire de mal, ni à soi ni à personne, remarque de bon sens si l’on considère la tendance égoïste, narcissique, voire perverse qui semble exister chez beaucoup. La morale que l’on écarte d’une côté revient de l’autre : la limite doit être posée, pour le bien de l’individu lui-même, et pour celui de l’autre.

 4)   Le vrai problème posé par la phrase est dans le verbe « jouir ». En version soft on traitera du jouir comme d’une forme intense du plaisir – ce que nous avons fait jusqu’ici – et cela ne pose pas de problème insurmontable, ni pour le sujet, ni pour la société. Mais si l’on entend « jouir » dans le sens d’une expérience violente, d’un dépassement des limites, d’une exaltation et d’une exultation, le problème révèle une singulière acuité. Chamfort ne dit pas « prends du plaisir », il dit « jouis », et quoi qu’on en puisse dire, les deux formulations ne sont pas équivalentes. S’il s’agit bien de jouissance nous sommes en face d’une réalité psychique d’un autre ordre, celui de l’excès, de l’extrême, du passage au-delà de la limite, Freud dirait - « au-delà du principe de plaisir » ce qui nous convie à une réflexion sur les pulsions, leur nature, leur visée, et leur éventuelle maîtrise. Si le sujet veut jouir, jusqu’où ? Et voici, à nouveau, la morale, mais aussi le droit, dont la fonction plénière est justement de limiter la jouissance (Le groupe évoque à ce sujet le danger de la perversion).

 5)   En somme, plaisir ou jouissance, il s’agit toujours en dernier ressort d’une lutte entre l’instinct, l’inclination, la pulsion, le désir  et la loi, sous quelque forme qu’elle se présente.

 6)   On pourrait conclure ( ?) en souhaitant que le sujet humain passe d’une obéissance revendicative et ressentimenteuse à la loi (hétéronomie) à une acceptation lucide, voire à une affirmation personnelle de la loi pour soi (Autonomie). Mais c’est là une conclusion toute personnelle qui n’a pas été formulée comme telle au cours de la soirée.

PS : remarquons qu’à la même époque paraît « L’art de jouir » d’un certain La Mettrie. Sans parler de Sade, dont Chamfort semble se séparer nettement. Le XVIII est un siècle de fermentation intellectuelle intense, qui nous interpelle encore aujourd’hui.

 Pour Métaphores,  Guy Karl

 

Pour en savoir plus sur cette activité, cliquez sur la rubrique correspondante à gauche : qu'est-ce que ?

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