08 juillet 2017

Résumé du Café-Philo du 11/07/17 : Prendre le monde au sérieux ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-Philo du mois de juillet s'est tenu le mardi 11 à 18h45 au Dimanche à la campagne. Comme d'habitude, le groupe présent a proposé une dizaine de sujets soumis au vote afin de déterminer la question de la soirée. Le sujet retenu fut : 

Peut-on prendre le monde au sérieux ?

La soirée fut animée conjointement par Marie-Pierre Carcau (philosophe) et Didier Karl (professeur de philosophie) 

Résumé de la soirée :

1    La réflexion débute par une remarque qui signale l’unicité du monde : « il n’y a qu’un monde » dans lequel l’humanité est inscrite qu’elle le veuille ou non, de sorte que ne pas le prendre au sérieux reviendrait à se tenir comme séparé, à l’écart,  vouloir lui échapper, ce qui serait impossible.

2    Ce préambule sous forme d’opinion a le mérite de rendre possible une succession de questions qui révèlent la complexité de ce sujet. Que signifie l’expression « prendre au sérieux ? » L’idée d’une attitude grave est convoquée conformément d’ailleurs à l’étymologie du mot sérieux (gravus : lourd, pesant en latin) par opposition à la légèreté, à la frivolité, à la désinvolture. Prendre les choses au sérieux, c’est considérer l’existence d’enjeux majeurs, essentiels.  Le verbe « prendre »  implique à la fois une décision et une tentative de maîtrise (saisir), idée qui sera approfondie un peu plus loin. Qu’y peut-il y avoir d’essentiel dans le monde ? Plusieurs niveaux apparaissent, l’individu et ses besoins, l’humanité considérée comme totalité, l’environnement ou la planète Terre dont les équilibres nous semblent de plus en plus précaires.

3    La définition du « monde »  fait problème et le groupe s’y arrête un moment. Qu’est-que le monde ? S’agit-il d’un objet, d’une matière, d’une situation ? Savons-nous réellement de quoi nous parlons ? L’idée selon laquelle le monde serait d’abord une représentation est avancée. Mais dans ce cas, il ne serait pas le réel en tant que tel mais une manière de le construire, de le penser, de l’imaginer, de le sentir en élaborant des  significations.  Le monde c’est initialement le Kosmos des grecs et étymologiquement le mundus des latins. Il désigne une unité constitutive ordonnée par les dieux ou le Logos dans laquelle, pour reprendre une formule de Koyré, « toutes les choses ont une place et chaque chose est à sa place ». Le monde comme système de significations organisé s’oppose à l’univers éclaté et sans bornes des physiciens, au hasard et au désordre. Il est l’expression intelligible de la raison à l’œuvre dans les choses, dans la réalité soumise à des lois immuables comme l’ont pensé les anciens. Mais là encore, nous faisons le constat qu’il s’agit d’une représentation à laquelle les Modernes n’adhèrent plus guère. Le monde unifié n’est-il pas une illusion et dans ce cas quel serait le sens véritable du sujet ?

4     Cependant, en observant le spectacle étrange des conduites humaines la question est relancée. N’y a-t-il pas en effet matière à rire comme Démocrite ou à pleurer comme Héraclite ? Le monde auquel nous assistons n’est-il pas une mascarade à l’image du jeu politique qui promet pour séduire et ne tient pas ses engagements ? se demande un participant.  « Est-ce que ce monde est sérieux ? » chante Francis Cabrel  dans une ballade qui témoigne de la terrible mise-à-mort d’un taureau dans l’arène théâtralisée de la corrida. Ce chant a le mérite d’indiquer que la tragédie est convertie en jeu, en danse, en festivité pour une foule qui jubile devant le spectacle du pire. Est-ce que ce monde est sérieux ? Pouvons-nous réellement prendre la mort de l’animal au sérieux et avec sa souffrance exhibée, notre pauvre sort de mortel dont nous sentons la précarité et ici, sur cette scène, sa facticité. Cette problématique ne sera pas approfondie même si nous pressentons que se joue (!)très certainement un aspect essentiel de la question : l’homme peut-il faire face au tragique de la vie sans fuir (et s’enfuir) dans le spectacle divertissant de la représentation ? Le verbe pouvoir qui initie le sujet de ce soir prend ici tout son sens (possibilité ou droit ?)

4    Après la pause, nous convoquons l’analyse de Marcel Gauchet reprenant une formule de Max Weber : « le désenchantement du monde », la sécularisation des temps modernes liée au déclin des dieux et du monothéisme. Au monde sacralisé et unifié succèdent l’univers indifférent et illimité d’un côté, illustré par les pages grandioses de Pascal au XVIIè siècle, et le sort des hommes contraints de s’administrer eux-mêmes sans le secours de la transcendance ou d’une quelconque Providence. L’homme semble condamné à  faire face aux divers défis que lui impose la conscience de sa situation dans le monde, son « être-au-monde » marqué par l’ouverture à la liberté, c’est-à-dire le champ des possibles qui témoigne de sa dimension existentielle.

5    La réflexion s’oriente alors dans une perspective morale questionnant la responsabilité des hommes dans leurs actions, leurs attitudes face aux problèmes qui menacent la survie de l’espèce. La question éco-logique pointe comme pour rappeler qu’au-delà de la problématique existentielle, celle de la maison (Oikos)-mère, de la maison commune, se pose comme nouvelle figure métaphorique du monde. Ne pas prendre ces enjeux au sérieux reviendrait à faire montre d’une totale vanité et d’une dangereuse indifférence. Ainsi, l’homme d’aujourd’hui serait sommé de prendre en charge l’équilibre planétaire. Quelqu’un évoque la plasticité de l’intelligence des hommes, un autre, leur aptitude à inventer de nouveaux paradigmes pour répondre aux enjeux de notre temps.

6     La soirée s’achève sur un positionnement plus critique de l’animateur qui consiste à interroger cette forme particulière de nouvelle maîtrise que s’impose l’individu contemporain –individu marqué par un nouvel esprit de sérieux qui ferait de lui le garant de l'ordre naturel et du devenir général du monde. On peut se demander si cette attitude n’est pas le signe d’une nouvelle culpabilisation collective, d’une mauvaise conscience visant à faire peser sur chacun d’entre nous le poids écrasant d’un anthropocentrisme ravageur et d’un nihilisme  sournois. Au fond, la question posée au départ ne prête-t-elle pas précisément à rire devant le dérisoire et l’insignifiance de nos prétentions ? A l’esprit de sérieux, Nietzsche oppose le gai savoir dont le rire est l’expression vitale et dont la danse mobile et aérienne est la figure mobile. Alors que le sérieux enlise la pensée dans le remords et la lourdeur pétrifiée du devoir, rire libère et célèbre les forces de vie. « Prendre le monde au sérieux » serait dans cette perspective le symptôme d’une vitalité en berne, vaincue par des forces extérieures.  « Quiconque a sondé le fond des choses devine sans peine quelle sagesse il y a à rester superficiel » (Par delà bien et mal).

11 07 17

 Pour Métaphores, Didier Karl

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08 mai 2015

Résumé de l'Apéro-philo du 26/05/15 : jouissance et morale

Apero philo

 L' Apéro-philo s'est tenu mardi 26 mai au café associatif La Coulée douce (rue Berlioz, Pau), Cité des Pyrénées à 18h45.

 Le sujet proposé et traité fut : "Jouis et fais jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, telle est je crois, toute la morale" (Chamfort).

 Alors que la morale définit ordinairement les règles, valeurs et conduites imposées par le groupe (tu dois !), la formule du moraliste fait ici du seul plaisir partagé, de la seule jouissance commune, le principe de notre action. Etrange impératif de la jouissance ! Paradoxe ? Peut-on encore appeler morale une pratique centrée sur le seul plaisir et sur l'absence de souffrance ? Ne faut-il pas plutôt y voir une éthique ? Et que vaut cette injonction au plaisir, à moins qu'il s'agisse ici d'un appel, voire d'un conseil pour se délivrer des formes traditionnelles de la morale ? La formule est "choc" et ne manque pas d'interroger la valeur de la morale ou pour parler comme Nietzsche "la valeur de la valeur". D'un autre côté, la maxime de Chamfort n'anticipe-t-elle pas l'exigence contemporaine de la jouissance, nouvelle forme d'un "devoir" dont on peut se demander s'il elle n'est pas une modalité de la pathologie narcissique de notre temps ? (DK)

 Nicolas de Chamfort (1741 - 1794), Maximes et pensées

Résumé de la soirée :

Il serait sot de prétendre résumer une soirée si riche et si dynamique, aussi me contenterai-je de quelques notes, invitations à poursuivre soi-même la réflexion.

 1)   Chamfort balaie d’un revers de manche vingt siècles de morale répressive, où la conformité aux normes est jugée « morale » - d’autant que « morale » est étymologiquement ce qui qualifie les « mœurs » (latin : mores). La première forme de morale est sociale et conventionnelle. C’est plus tard que les philosophes évoqueront la possibilité d’une morale personnelle (Aristote, Epicure, Stoïciens etc).

 2)   Chamfort invite à retrouver la loi de nature qui nous enjoint de rechercher le plaisir et de fuir la douleur (« jouis et ne fais de mal…). Il semble se diriger vers une éthique hédoniste, où le plaisir est proposé comme une nouvelle norme « morale », pour l’individu affranchi, dans une relation d’échange gratifiante (« fais jouir ») avec autrui. Jusque-là on pourrait lire la citation comme une nouvelle formulation de l’épicurisme : plaisir, mesure, amitié.

 3)   Mais la formulation présente un étrange paradoxe : pourquoi, si la recherche du plaisir est naturelle, en faire une injonction « morale » ? On pourrait penser que toute référence à la morale est inutile s’il suffisait de suivre la loi de nature, l’inclination instinctive –mais alors se pose la question de la limite : jusqu’où jouir ? D’où la référence à la question du « mal » : ne pas faire de mal, ni à soi ni à personne, remarque de bon sens si l’on considère la tendance égoïste, narcissique, voire perverse qui semble exister chez beaucoup. La morale que l’on écarte d’une côté revient de l’autre : la limite doit être posée, pour le bien de l’individu lui-même, et pour celui de l’autre.

 4)   Le vrai problème posé par la phrase est dans le verbe « jouir ». En version soft on traitera du jouir comme d’une forme intense du plaisir – ce que nous avons fait jusqu’ici – et cela ne pose pas de problème insurmontable, ni pour le sujet, ni pour la société. Mais si l’on entend « jouir » dans le sens d’une expérience violente, d’un dépassement des limites, d’une exaltation et d’une exultation, le problème révèle une singulière acuité. Chamfort ne dit pas « prends du plaisir », il dit « jouis », et quoi qu’on en puisse dire, les deux formulations ne sont pas équivalentes. S’il s’agit bien de jouissance nous sommes en face d’une réalité psychique d’un autre ordre, celui de l’excès, de l’extrême, du passage au-delà de la limite, Freud dirait - « au-delà du principe de plaisir » ce qui nous convie à une réflexion sur les pulsions, leur nature, leur visée, et leur éventuelle maîtrise. Si le sujet veut jouir, jusqu’où ? Et voici, à nouveau, la morale, mais aussi le droit, dont la fonction plénière est justement de limiter la jouissance (Le groupe évoque à ce sujet le danger de la perversion).

 5)   En somme, plaisir ou jouissance, il s’agit toujours en dernier ressort d’une lutte entre l’instinct, l’inclination, la pulsion, le désir  et la loi, sous quelque forme qu’elle se présente.

 6)   On pourrait conclure ( ?) en souhaitant que le sujet humain passe d’une obéissance revendicative et ressentimenteuse à la loi (hétéronomie) à une acceptation lucide, voire à une affirmation personnelle de la loi pour soi (Autonomie). Mais c’est là une conclusion toute personnelle qui n’a pas été formulée comme telle au cours de la soirée.

PS : remarquons qu’à la même époque paraît « L’art de jouir » d’un certain La Mettrie. Sans parler de Sade, dont Chamfort semble se séparer nettement. Le XVIII est un siècle de fermentation intellectuelle intense, qui nous interpelle encore aujourd’hui.

 Pour Métaphores,  Guy Karl

 

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10 décembre 2014

Résumé du Café-philo du 11/12/14 : Fuite et lâcheté

Café-philo

 

 

Le café-philo du 11 décembre 2014 s'est tenu chez Pierre (Restaurant , 14 rue Barthou à Pau). Le sujet voté et traité dans la soirée par le groupe présent fut :

Fuir est-ce une lâcheté ?

       D’emblée se pose la question morale : fuir ses responsabilités, ses obligations, n’est-ce pas faire preuve de lâcheté ?

      Cette condamnation immédiate ne va pas de soi : la fuite est une conduite polyvalente, susceptible d’interprétations plurielles : en face du danger imminent le vivant réagit soit par la fuite soit par l’affrontement, en fonction de ses forces propres face à l’adversité. Elle est donc naturelle, instinctive et salvatrice. Dans des cas moins dramatiques elle peut être une position de repli provisoire, qui permet d’évaluer la situation, et le cas échéant de revenir à la charge quand la situation est plus favorable. Si elle n’est jamais glorieuse en soi, elle peut être la marque d’une certaine intelligence.  Qui n’a jamais fui, à tort ou à raison ?

     Il est des fuites qui sont paradoxalement courageuses, voire nécessaires : quitter un régime oppressant, quitter un mari violent, rompre une relation toxique, cela demande de la résolution, cela ne va jamais sans regret ni arrachement douloureux. On laisse derrière soi quelque chose de soi-même, que l’on ne retrouvera plus. Songeons aux malheureux qui fuient la misère et l’oppression pour chercher ailleurs des conditions plus favorables, et qui pleurent peut-être leurs parents et leur pays perdus.

     Parfois, on ne fuit pas une réalité objectivement menaçante, mais la représentation que l’on s’en fait : dans ce cas il faudrait interroger cette menace intérieure, image, fantasme ou autre qui fait fuir, et qu’il serait plus opportun de considérer en face : dans ce cas le courage serait plutôt de s’arrêter pour réfléchir, et faire le ménage. Ce qu’on évite revient toujours sous une forme ou une autre, et souvent en pire.  Fuir c’est gagner du temps, mais pour en faire quoi ? Fuite en avant, fuite dans l’imaginaire, dans le rêve, l’alcool ou la drogue, ce n’est qu’une solution provisoire, si le problème subsiste. Le réel nous rattrape toujours. La thèse pascalienne du divertissement est alors évoquée. Peut-on réellement ne pas fuir ? Le réel est-il supportable ?

   Mais alors, pourquoi parler de lâcheté ? La lâcheté ne serait-elle qu’un relâchement de l’attention, qu’une distanciation momentanée – ou une « couardise », à entendre comme la stratégie de la peur : le couard «  a la queue basse » comme le chien qui craint la colère du maître. Le guerrier courageux affronte, le couard se dérobe. Et nous revoilà confrontés au jugement moral.

     A ce moment éclate une sorte de « rixe » intellectuelle qui agite soudain le groupe, partagé entre une conception strictement légaliste (le droit juge les actes et non l’intention morale ou immorale) et les tenants d’une position adverse qui estiment que le droit est pénétré de part en part par des considérations morales. On condamnera le délit de fuite parce qu’il est condamné par le droit, mais plus subtilement parce qu’il est contraire aux préceptes moraux qui soutiennent notre société, pour laquelle chacun est responsable de ses actes et doit « répondre » de ses faits et gestes devant la société. Peut-on séparer ce qui relève du droit et ce qui relève de la morale ? Constatons que dans les faits l’opinion juge sévèrement la fuite, et si chacun pour soi est relativement clément à l’égard de ses propres fuites – encore que le fameux Surmoi veille à générer le sentiment de culpabilité – il est volontiers impitoyable à l’égard de la fuite chez les autres.

     Un troisième niveau de réflexion est proposé, celui qui consiste à pouvoir se tenir en deça du bien et du mal, à considérer comme un authentique travail de libération, comme un véritable effort de raison, le fait de comprendre que l'idée de responsabilité qui structure les deux points de vue antérieurs (moral et juridique) c'est-à-dire l'organisation sociale repose sur une forme d'illusion, de causalité magique reliant le sujet à son acte. N'y a-t-il pas là un impensé ? Comprendre que la chaîne des responsabilités est lâche depuis toujours, qu'elle se dilue dans l'inassignable, que la tension à laquelle nous tenons dissimule "une branloire pérenne -comprendre tout cela reviendrait à adopter un point de vue métaphysique et éthique : "tout fuit comme l'eau et le vent". Si tout fuit et si tout se tient à distance de soi-même (y compris soi-même), pourra-t-on encore condamner la fuite et dire à autrui ou se dire à soi-même :"tu es lâche" ? Dans les faits, peut-on réellement se hisser au niveau d'une telle intuition qui interroge la source de nos valeurs -la valeur de nos valeurs dirait Nietzsche- et nos besoins sociaux les plus impérieux, sans menacer l'édifice social tout entier ?

    La soirée s’achève – il le faut bien – sur ce débat inabouti, et qui devra être repris, notamment dans l’atelier à venir sur la justice.

    Soirée riche en questions et en suggestions : on découvre que le sujet est bien plus complexe et difficile qu’il n’y paraissait de prime abord.

     Vous êtes invités à poursuivre la discussion en utilisant la rubrique "commentaires" ci-dessous. L'équipe des animateurs de Métaphores se réjouit à l'idée d'approfondir les enjeux amorcés dans le cadre du Café.

             Pour Métaphores, GK et DK

Pour en savoir plus sur l'esprit et le projet du café-philo, cliquez ici.

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