05 février 2017

Résumé du Café-Philo - 11/04/17 - Légal et moral

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois d'avril s'est tenu le mardi 11 avril à 18h45 au café-restaurant Le Matisse (clic) à Pau. Le sujet voté par le groupe présent à la suite des propositions fut : 

Ce qui est légal est-il moral ?

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Résumé de la soirée :

1) Dans une société donnée, les lois sont inscrites dans le corpus du Droit positif. Leur fonction est de réguler les rapports entre les citoyens, les sociétés commerciales et autres, entre le citoyen et l’Etat. Ces lois sont votées dans une institution parlementaire et appliquées par décision politique. On peut donc définir la légalité comme la conformité à la loi positive. Est légal ce qui n’enfreint pas la loi.

2) La loi oblige et interdit. Ce qui échappe à l’obligation et à l’interdiction est indifférent au regard de la loi, et constitue le domaine de la liberté. Je peux faire tout ce que la loi n’interdit pas.

3) Par morale on entend un ensemble de règles prescriptives ou interdictrices qui, à un moment de l’histoire et dans une société donnée, font autorité, définissent quelques valeurs communes, même si elles sont souvent transgressées. Elles expriment le moralement souhaitable, et fournissent un argumentaire au jugement moral : « c’est bien, c’est mal ». Dès lors on peut s’interroger sur le problème : le légal est-il moral ? L’illégal peut-il être moral ? Le légal peut-il être immoral ? L’illégal est-il forcément immoral ?

4) On voit apparaître deux champs distincts. Le légal ne se réfère pas au jugement moral, il s’inscrit dans une logique conventionnelle, fonctionnelle, celle de la société civile. Le législateur ne se soucie pas des intentions morales ou immorales des intéressés, il dit le droit. Le moral se réfère à des jugements de valeur qui émanent de la tradition, généralement religieuse, qui au cours du temps se sont laïcisés, et agissent comme des référents plus ou moins acceptés par tous.

5) Deux tendances apparaissent à ce moment dans le groupe. Les uns identifient légal et moral, estimant qu’au fond ce ne sont que deux modalités de la même réalité de base. La morale est elle-même sociale, d’origine sociale et confirme l’orientation générale du droit positif. Les autres sont plutôt sensibles à ce que le légal peut comporter ou favoriser d’immoralité, voire d’iniquité : les lois racistes, sexistes, discriminatoires, d’autres qui brident la liberté, favorisent le riche au détriment du pauvre, le noble au détriment du roturier. « Selon que vous serez… ». En fait on voit que les lois expriment des rapports de force, renvoient davantage au champ politique qu’au champ de la moralité.

6) Si moralité il y a, elle est plutôt dans la conscience, collective et individuelle que dans le droit, encore qu’il faille nuancer, et reconnaître que le droit positif peut aussi, grâce à l’action des citoyens, évoluer dans le sens d’une certaine justice. La loi est « semper reformanda » éternellement à corriger et amender. En ce sens, la moralité qui se réclame d’une légitimité intemporelle peut nous aider à réviser la légalité, et à introduire un peu de justice et d’humanité dans les instances juridictionnelles.

Pour Métaphores, Guy Karl

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25 janvier 2017

Résumé de l'Atelier-philo du 08/03/17 : Cyniques : éthique et politique

Atelier-philo 2

 

L' Atelier-philo du mois de mars s'est tenu le 08 à 18h45 au Dimanche à la campagne à Pau sur le sujet suivant : 

Ethique et politique chez les Cyniques

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"Un tonneau, une lanterne, une besace, un franc-parler… telles sont les images traditionnellement associées aux Cyniques de l’Antiquité. Toutefois, leur philosophie refusait de s’attacher aux apparences et rejetaient les conventions sociales pour retrouver la nature même. C’est donc dans une perspective antisociale que les Cyniques nous exhortent à nous occuper de nous-mêmes et à faire de l’éthique le centre de nos études et de nos actions surtout.

Pourtant, en refusant de penser la question politique en tant que telle, ils y apportent une réponse atemporelle. En effet, le souci de soi, du bien agir n’est-ce pas la meilleure des politiques ? N’est-ce pas grâce aux comportements vertueux que l’on peut atteindre le bien commun ?

Grâce aux analyses de Michel Foucault et après avoir découvert quelques anecdotes illustres des Cyniques de l’Antiquité, nous pourrons poursuivre la discussion en nous intéressant aux liens qui, hier comme aujourd’hui, se tissent autour de la morale et de la politique." (Julien Decker).

Animation, synthèse et résumé de la soirée par Guy Karl :

      Nous avons reçu avec plaisir Julien Decker, enseignant et doctorant en philosophie antique à l'université de Bordeaux, pour une présentation-débat sur le cynisme, et en particulier sur Diogène de Sinope, fondateur du mouvement. Je ne puis ici rendre compte de sa riche intervention si ce n’est très allusivement, en rapport avec les discussions de l’assemblée.

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 1)   Idée–source : « falsifier la monnaie » c’est-à-dire opposer aux usages, normes et lois en vigueur dans la société conçue comme artifice, les lois de nature : au « nomos, opposer la phusis ».

De plus ces coutumes et ces lois artificielles ne rendent pas heureux, entraînant tout un chacun dans le tourbillon de l’affairisme, du souci, de la quête éperdue des richesses, de la rivalité et de la guerre, de la gloire ou du pouvoir : biens illusoires et destructeurs, dont l’image canonique est Alexandre le Grand. S’y ajoute le culte du plaisir, dans lequel le cynique voit le piège par excellence, car il entraîne la mollesse et la lâcheté.

2)   L’entraînement physique et mental : le cynique prend modèle sur Héraklès, le héros libérateur et infatigable, le demi-dieu aux douze travaux. D’où le dénuement volontaire, le manteau, la besace, la barbe et le bâton. Il s’agit de s’endurcir contre tous les maux de l’existence, d’apprendre à tout supporter, pauvreté, coups du sort, rejet, exil, condamnation, et la mort même s’il le faut. La vertu est le fruit de l’exercice, et la condition du bonheur. C’est la voie courte et rude de la vertu, considérée comme excellence morale.

3)   L’Autarkeia : ne dépendre de personne, à l’image de l’animal qui sait satisfaire ses besoins dans le régime de la nature, d’où cette constante référence au « chien » (kunos) qui donne son nom au mouvement philosophique initié par Diogène le Chien. Mais aussi à l’image du dieu (Zeus en particulier) qui jamais ne manque de rien. Le « chien » cynique est à sa manière un chien céleste.

4)   Cette référence à l’animal soulèvera dans le groupe diverses objections, dans la mesure où présenter l’animal comme un modèle éthique ne va pas de soi : est-ce une idée sérieuse, une provocation, ou une métaphore ? Le débat permettra cependant de clarifier ce que les cyniques appellent la « nature », encore qu’il nous soit difficile aujourd’hui de sentir comment les Grecs entendaient ce terme.

5)   On se demande aussi si l’idéal cynique n’est pas trop exigeant, voire inaccessible. Si même il n’y a pas une contradiction à critiquer la tartufferie sociale et de se maintenir dans la société, notamment en vivant du don généreux des citoyens. Cela pose le problème des ordres mendiants en général. Là encore le moderne est désemparé devant la logique des Anciens.

6)   Impudence et impudeur : le cynique semble prendre plaisir à provoquer  par l’exhibition des activités du corps. Il veut choquer en provoquant un éveil salutaire, agir par l’exemple pour rétablir la légitimité de la nature, pervertie par des coutumes et des interdits absurdes. Cratès et Hipparchia copuleront sur l’agora. Diogène ignore toute privativité, considérant que tout acte est un acte public.

7)   La deuxième partie sera consacrée à la question politique. Diogène aurait écrit un traité sur la question, mais s’il a existé il est perdu. Il y aurait exposé une réflexion importante et novatrice sur le « cosmopolitisme » en se définissant, non comme le citoyen d’un Etat particulier, mais comme citoyen du monde (cosmo-politès). Manifestement il rêve d’un régime sans nations ni états, qui comprendrait tous les hommes et toutes les femmes de la planète  - notamment il affirme l’égalité des hommes et des femmes, à une époque résolument patriarcale et sexiste. Il dénonce l’esclavage, prône la liberté sexuelle intégrale et va même jusqu’à contester les interdits fondamentaux. Pensée révolutionnaire, insoumise, voire anarchisante – si toutefois on peut se permettre un tel anachronisme.

8)   Le débat qui suit interroge le mode d’action, et les finalités : Diogène exerce-t-il une véritable action novatrice ? Change-t-il quelque chose dans l’ordre de son temps ? Est-il un penseur politique, ou plutôt, dans la lignée lointaine de Socrate, un éveilleur éthique – à la manière socratique ou de Pyrrhon, ou comme le fut ailleurs un Bouddha ou un Tchouang Tseu ?

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9)   Reste l’originalité d’une démarche d’éveil qui a su mettre le corps, et non l’esprit, ou le langage, au premier plan de la méthode : entraînement physique, monstration par le geste, mime et ricanement, aboiement et morsure, rire tonitruant, bref quelque chose de pantagruélique, dont on retrouve les traces dans les savoureuses anecdotes collectées par Diogène Laerce (l’autre Diogène, sans rapport avec le premier) dans son livre : « Vies et sentences des philosophes illustres »

10)  Pour finir encore un merci chaleureux à Julien qui nous a instruit et mené dans les parages énigmatiques et drolatiques d’une pensée éternellement vivante.

 Pour Métaphores, Guy Karl

 

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26 mars 2016

Résumé Atelier-philo du 04/05/16 - Que vise la politique ?

Atelier-philo

L' Atelier-philo s'est déroulé le mercredi 04 mai à 18h45 au café-restaurant "Un dimanche à la campagne", Allée Alfred de Musset, face au parc Beaumont à Pau pour aborder la question suivante : 

Que vise la politique ?

Actualité de Machiavel, Hobbes et Rousseau

Nous avons accueilli à cette occasion Marie-Pierre Carcau, ancienne élue locale (13 années) et philosophe de formation, spécialiste de Hobbes et de Hannah Arendt. La soirée fut animée conjointement par Didier Karl, professeur de philosophie, vice-président de l'association Métaphores. Les deux animateurs ont présenté les enjeux à travers deux interventions de vingt minutes chacune avant de donner la parole au public pour une discussion ouverte et problématisée. Cet atelier a eu, plus qu'à l'accoutumée, une exigence de formation philosophique, l'accent étant volontairement mis au départ sur des théories politiques majeures dont nous avons interrogé la portée et la signification pour notre temps. 

         La politique concentre aujourd'hui et peut-être plus que jamais des enjeux contradictoires. D'un côté, la classe politique semble faire l'objet d'un profond discrédit et d'un désintérêt croissant de la part des citoyens, mettant à mal le sens de la représentation et la vitalité attendue par une démocratie active ; de l'autre, l'idée politique reste attachée à des passions fondamentales, à des contenus profondément ancrés dans la psyché qui mettent en jeu le rapport de l'individu au vivre ensemble, la question du sens et de la visée du pouvoir politique, l'expression raisonnée et contradictoire des opinions, le destin du pays. Le rapport des hommes à la pratique comme aux idées politiques est tout sauf évident. L'objectif de cette soirée consiste à revenir sur ces questions essentielles et sur les finalités de la politique en partant de trois théories philosophiques fondatrices dont nous esquisserons rapidement les contours.

         Avec Machiavel, Hobbes et Rousseau, nous nous demanderons s'il faut réduire la politique à de pures stratégies de conquête et de maintien au pouvoir, à des techniques dont les institutions seraient paradoxalement les garantes. Ou bien, est-il encore concevable de penser et de définir des Idées politiques comme autant de finalités acceptables pouvant prendre la figure, peut-être désuète, d'un "bien commun" ? (DK)

 

Résumé de la soirée : 

 I)            Machiavel : le politique comme technique de régulation

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           C'est en procédant à une étude des enjeux politiques développés dans le Prince par Machiavel que la question de "la gestion des affaires humaines", pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt, prend tout son sens. Contrairement aux apparences, la politique est d'abord une pratique dissimulée, cachée, une "cuisine" dont la stratégie et les ingrédients véritables n'apparaissent que rarement et qui vise autant que faire se peut, la stabilité du corps social et la régulation des passions et des appétits qui les motivent. Les outils du pouvoir politique sont de l'ordre du langage, de la mise en scène et de l'image car le prince ne peut échapper à la représentation, ce qui constitue les manifestations extérieures de "l'agir politique". Ces techniques ne suffisent pas. Il leur faut un élément crucial d'articulation qui lie les éléments précédents à une conscience des enjeux : c'est "la vérité effective de la chose", l'art de voir la réalité humaine, le monde et les intérêts qui l'animent non pas à partir des valeurs attendues mais tels qu'ils sont. Avec Machiavel, il ne s'agit pas de rêver l'homme et de soumettre la politique aux caprices de l'imaginaire comme aux exigences folles de la morale mais de l'appréhender anthropologiquement en supprimant les lunettes mentales qui empêchent de « voir la réalité nue et sans voile » (Bergson).

il nous a semblé utile de rappeler 3 points essentiels : 

1)    La politique est conscience de la guerre et la guerre est partout - même dans la paix, sous la forme d'une conflictualité latente qui cherche à s'exprimer par tous les moyens. La société est tout sauf homogène. Il est rappelé que Machiavel est le premier penseur d'une "lutte des classes" parce que les Grands, le Prince et le Peuple n'ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes objectifs. Toute la subtilité du jeu politique réside dans la prise en compte de ces intentionnalités contradictoires à laquelle s'ajoute une défiance spontanée vis-à-vis des hommes en général qui sont "toujours prêts à user de leur méchanceté sitôt qu'ils en trouvent l'occasion." Autant dire qu'il n'est pas simple de gouverner.

2)    De plus, le jeu ne se joue pas à trois mais à quatre. Machiavel place sur l'échiquier politique "fortuna", "ce qui ôte ou donne aux hommes l'occasion d'agir", autrement dit, le hasard comme puissance naturelle imprévisible, capable de tout dévaster : sécheresse, inondations, crise soudaine, autant d'aléatoires qui viennent perturber voire menacer la partie. Tout homme politique sérieux doit envisager la fortune dans sa stratégie selon l'adage bien connu, "gouverner c'est prévoir". Et, en politique, il s'agit de prévoir le pire.

3)    Les qualités et les vices sont parfaitement interchangeables sur le plan politique. Leur valeur propre se mesure à leur efficacité dans une circonstance donnée. La morale ne soumet plus la politique. Celle-ci s'affranchit du devoir pour viser le pragmatisme et l'utilité. Ce qui détermine l'usage de la cruauté ou du mensonge, de la générosité et de la vérité, c'est "la qualité des temps" et le sens de l'opportunité (le Kaïros). La politique est amorale (pas d’immoralisme chez Machiavel), tel est le sens du machiavélisme.

En somme l'art politique (la virtù) se mesure à la seule efficacité face au défi de la stabilité du corps social. Que vise la politique ? Avec Machiavel, moyens et fin sont inséparables de sorte que : "qui veut la fin veut les moyens",  ou encore « si le fait l’accuse (le prince), le résultat l’excuse ». Voilà toute la politique. 

 

II) La politique : sécurité et/ou liberté ?

Marie-Pierre Carcau est ensuite intervenue pour présenter d’une part la modernité de Hobbes et de l’autre, quelques éléments du projet de Rousseau. Concernant le philosophe anglais, quatre points ont été avancés :

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1)    L’affect principal qui détermine la nécessité politique est la peur. Le pacte social naît pour l’auteur du Léviathan d’une angoisse de la mort. L’Etat moderne résulte de cette angoisse dans l’objectif de mettre fin à « la guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun » qui caractérise l’état de nature.

2)   C’est pourquoi le pouvoir doit être fort. Sa force est liée à un dessaisissement, à un abandon de la souveraineté individuelle pour constituer la souveraineté absolue de l’Etat. Dans cette configuration, il n’y a pas de citoyen mais seulement des sujets. La politique n’est donc pas un exercice collectif mais un renoncement à une liberté naturelle dangereuse pour tous comme pour soi. Cependant, l’individu ne renonce pas à tout car il existe des « droits inaliénables » comme le droit à la vie, à la mobilité et à la jouissance de ses biens que le souverain doit garantir.

3)    Le pacte social donne naissance à une entité qui pose le problème de la décision en matière politique. Faut-il concevoir l’action politique comme un arbitraire pur ? Quelle place pour des conseillers ? Quelle place pour le peuple ? La politique n’est-elle pas le lieu où s’exerce paradoxalement un pouvoir rationnel (légal selon Max Weber) sur un fond d’irrationalité théocratique (on peut penser à certains pouvoirs monarchiques des présidents français) ?

4)   Enfin, la visée politique s’incarne dans une valeur primordiale : la sécurité. « Salus populi ultima lex ». Le pouvoir ne tire sa légitimité que dans la mesure où il répond à l’angoisse de la mort par une neutralisation des passions humaines. Ainsi, se pose tout l’enjeu contemporain du rapport entre sécurité et liberté. Dans la perspective de Hobbes, l’individu est une menace potentielle que l’Etat a pour tâche de désamorcer. C'est au nom de la sécurité que le pouvoir surveille l'individu toujours suspecté d'être malveillant. On place des caméras partout dans les villes, on surveille internet, on infiltre les manifestations etc. On peut penser ici aux analyses de Deleuze et de Foucault relatives aux sociétés de contrôle et de surveillance. Jusqu'où la sécurité peut-elle pénétrer l'espace public et privé ?

Rousseau répond point par point aux enjeux précédents.

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1)     Pour Rousseau, l’insécurité est d'abord construite socialement. Elle est un fait social lié à une forme de perversion de la loi au service de la force ou de vils intérêts. La passion illimitée d’accumulation de richesses (hybris) en est aujourd’hui un exemple patent. On légifère sur tout mais pas sur les limites de l'enrichissement. L’hypothèse de l’état de nature ne peut donc pas servir de justification pour une politique sécuritaire et autoritaire d’autant qu’on peut imaginer un homme parfaitement indéterminé à l’état naturel, ni bon ni méchant, amoral et indifférent aux passions que les institutions encouragent dans leur dérèglement.

2)     Au pacte, on préfèrera un contrat, plus rationnel et non plus lié à la peur ou à l’angoisse, comme affect négatif. La politique est un fait rationnel positif qui repose dans le Contrat social, non pas sur un dessaisissement mais sur la compréhension active d’un intérêt général. Il n’y a donc plus de sujets mais des citoyens soucieux de définir ce qui vaut pour tous et qui échappe à l’intérêt privé, à l’image d’une sécurité sociale universelle, d’une retraite garantie, d’une éducation nationale, d’une santé publique, d’une loi au service d’un bien commun.

3)    Dans ce cadre, la citoyenneté est active, dynamique et inaliénable. Comment penser aujourd’hui la mise en œuvre d’une extension citoyenne qui ne s’accommode plus de la privatisation du champ politique, de sa confiscation par des « professionnels » ou des « experts » ? Comment sortir de la flatterie, de la séduction et de la démagogie lorsque les pouvoirs sont le fait d’une représentation qui représente des intérêts privés ou partisans ?

4)     En ce sens, avec Rousseau, la liberté est le bien le plus précieux, à condition d’entendre sous ce terme un acte de raison par lequel le citoyen obéit à des lois qu’il veut parce qu’elles sont au service de l’intérêt général et non au service de quelques corporations ou classes particulières. Mais pour parvenir à cette compréhension de la chose publique (république), il faut une éducation à la citoyenneté, un acte inaugural de correction des passions et d’élaboration de certaines idées régulatrices sans lesquelles la politique se dissout dans le règne de la force cherchant partout à se faire passer pour le droit. Et nous savons que la force est d'abord du côté de ceux qui ont les moyens de l'exercer (le Prince et les Grands : classe politique et les conseillers, la médiacratie, les partenaires et soutiens économiques, les financiers etc.). 

 

III)      Quelques éléments de discussion

 La discussion fut très riche et il est impossible d'en rendre compte de manière exhaustive. Quelques remarques et questions de fond :

-  Si les Etats recherchent prioritairement la sécurité, pourquoi ont-ils tous tendance à pratiquer l’expansionnisme en courant le risque de leur propre destruction ? N’est-ce pas qu’en réalité, l’Etat serait encore l’expression d’une passion dissimulée sous le voile de sa rationalité apparente ? La sécurité civile s’accommode assez bien d’un accroissement de la richesse et des biens par capitalisation, lesquels servent en retour à sécuriser les risques. On peut comprendre pourquoi il y a politiquement des guerres utiles, au service d’une sécurité dans le rapport à la « fortune ».

-   Si l’Etat cherche à maintenir le corps social dans une unité à partir d’un pacte ou d’un contrat, on peut interroger la réalité de ces opérateurs politiques. Où se trouve ce pacte ? Où est le contrat ? Qui a signé pareilles déclarations ou textes fondateurs ? Nous aurions alors affaire plus à des mythologies modernes liées à la naissance des Etats qu'à des réalités historiquement datées. De même, le citoyen n'est-il pas qu'une abstraction ? La discussion se prolonge en soulignant le caractère moral et implicite de ces opérations attendues par la vie en commun et l'organisation politique.

-   De fait, c’est l’origine même de la loi qui est interrogée. N''obéit-on pas à la loi d’abord parce qu’elle est loi et non parce qu’elle est juste ? Montaigne est convoqué pour rappeler « le fondement mystique de l’autorité » et du pouvoir dont la nature ultime est insaisissable et sans réalité tangible.

-  Que peuvent la politique, la loi et le droit face aux intérêts capitalistes mondialisés, face à la finance lorsqu’on sait que certaines multinationales pèsent plus par leurs richesses que des Etats constitués ? Faut-il pour autant renoncer à la mise en œuvre du droit, de la loi et des principes de justice qui sont censés les accompagner ? Le point de vue de l'avocate présente est ici intéressant pour rappeler certains éléments fondateurs du droit et leurs applications effectives sur le terrain judiciaire. La politique permet encore de lutter contre la violence et les passions à condition de s’en donner les moyens et de souligner la nécessité du courage dans des domaines où la corruption est évidemment une tentation forte. La loi, comme le soutient Hegel, est la position du tiers, seule capable de mettre fin aux conflits, à la vengeance ou à la perversion des relations. Renoncer à la chose publique, n'est-ce pas renoncer à la loi commune qui protège malgré tout et donne à méditer le sens de la liberté ?

-  La discussion s’achève sur un enjeu passionnant, celui de la définition d’une « sagesse politique du lâcher prise ». Ici, l’œuvre politique se confond avec une démarche profondément éthique en ce sens où elle pratique un non-agir créatif, respectueux de la dynamique des flux, des saisons, de la nature et des choses qui se font d’elles-mêmes sans requérir la moindre volonté. Mais une telle politique est évidemment le fait du sage. Et il n’est pas sûr que notre époque soit sensible à cette sagesse de l’impermanence qui a, quoiqu’on en pense, toujours le dernier mot…

Merci à Marie-Pierre et à tous les participants pour cette soirée d'une haute tenue philosophique. N'hésitez pas à prolonger la discussion ci-dessous dans les commentaires.

Pour Métaphores, DK

 

 

 

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16 septembre 2015

Résumé de l'Apéro-philo du 24/09/15 : Sans foi ni loi

Apero philo

 L' Apéro-Philo, activité libre et gratuite, du jeudi 24 septembre 2015 s'est tenu à 18h45 au Café-Suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant : 

"Sans foi ni loi, est-ce possible ?"

         "Dans le secret du coeur chacun rêve vraisemblablement d'une condition de totale indépendance, sans containte ni inféodation d'aucune sorte, considérant que c'est cela la liberté véritable, et que, malheureusement, elle s'échappe à mesure que l'on croit s'en approcher. On incrimera la société, l'ordre politique et juridique, la morale et la tradition, sans voir qu'il existe peut-être quelque mystérieuse raison intérieure à l'état de dépendance relative où nous sommes tous. Il faudra se demander si le souhait de liberté est un véritable désir, et si un désir peut se constituer sans l'appui de quelque obstacle. Si tout est possible existe -t-il encore du possible ?" 

Apero-philo 24 10 15

Juste avant de démarrer cette belle soirée au Café-suspendu ; d'autres participants vont rapidement nous rejoindre. 

Résumé de la soirée :

1)   Dire de quelqu’un qu’il est « sans foi ni loi » c’est exprimer une condamnation sans appel. Pourtant, tous les jours, nous déplorons de tels comportements, en particulier lorsqu’ils sont le fait de dirigeants qui transgressent les lois qu’ils ont eux-mêmes votées !

 2)   Le sujet nous invite à un examen minutieux des idées de foi et de loi, et à dégager leur fonction dans la vie sociale, morale, et personnelle. Si l’on prétend s’en passer bascule-t-on instantanément dans la violence de nature ?

 3)   L’idée de « foi » est très riche : du latin fides, la confiance, nous avons, en français : fiance, confiance, fidélité, se fier, se confier, confidence, fiabilité. Elle exprime une sorte de prêt, de crédit, de « créance » que l’on accorde à quelqu’un. Ce sentiment trouve sa source dans les impressions les plus archaïques du nouveau-né, qui s’en remet, pour pouvoir vivre, à la puissance tutélaire qui le nourrit et le protège. Sans foi comment se construire et se développer ? La foi religieuse, si elle existe, vient bien plus tard. On peut s’en passer, mais est-il possible de se passer des relations de confiance qui structurent notre vie et la rendent vivable ?

 4)   Question : à quel besoin répond la foi ? Si l’on y regarde de près, il n’y a rien de sûr, de pérenne, de stable ni dans le monde ni dans les autres, ni en nous-même. Face au chaos universel la foi construit un abri précaire, à la fois indispensable et dérisoire on donne sa foi, dans la parole, dans le serment, dans la promesse. Par la foi on engage sa personne, et l’on espère une foi en retour. Et quand la foi tombe (déception, deuil, humiliation etc) il ne reste que la loi pour faire barrage à l’effondrement, ou à la déflagration générale.

 5)   La foi pose un Autre, le suppose et se fie à lui. Mais ce n’est là qu’un moment de la maturation, si toutefois on espère fonder la foi sur soi, sur la vérité d’un sujet conscient de soi et qui s’affirme comme tel.

 6)   De la loi aucune société ne peut se passer. Mais la loi est imparfaite, son application dubitable. Elle est à la fois nécessaire et contestable : d’où le « semper reformanda », toujours à réformer. La vision historique nous protège d’un fétichisme naïf, d’un légalisme étroit et procédurier.

 7)   A partir de ces considérations on peut conclure que la loi assure, imparfaitement, un certain ordre social, qu’il importe peut-être de réformer, que la foi est plus fondamentale que la loi, si par foi on entend, non les dogmes de la religion, mais la confiance fondamentale (mais incertaine) accordée à l’autre, et à soi-même en retour, et que la liberté, si elle existe, nous permettrait de nous accommoder des normes sans nous y aliéner.

 8)   A titre personnel, en fin de séance, je me suis permis une petite envolée dans la mystique, évoquant Lao-Tseu, Bouddha, Pyrrhon – et ce fabuleux Diogène, asocial notoire, pour faire miroiter une autre perspective, celle d’un dégagement des entraves de notre monde et de notre intelligence ordinaire, vers les horizons de la grande nature, Li-T’ai-Po, poète ch’an, amant de la lune et de la dive bouteille, voir Omar Khayam, astronome et poète persan, tous assez fous pour être sages, décidément irrécupérables. Mais il faut ajouter que ceux-ci, pour être de fameux gaillards sans foi ni loi, n’ont jamais violenté personne, trahi personne, ni volé ni guerroyé – ce qui laisse à entendre que ces « sans foi ni loi » avaient remarquablement intégré une foi et une loi dont il ont su, mûrissant, se passer.

 9)   « On peut se passer du père, à condition de s’en servir » (Lacan)

 Belle soirée, excellente ambiance ! Merci à tous ! Il est bien vrai qu’il faut tout ensemble – et tous ensemble - « rire et philosopher ».

 Pour Métaphores, GK

 

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04 mai 2015

Résumé de l'Atelier-philo du 20/05/15 : libertés et économie

Atelier-philo

 

L'atelier-philo animé par David Pourille s'est tenu au bar le Van Gogh (15 rue Latapie à Pau) mercredi 20 mai à 18h45. Il s'est agi de faire dialoguer pour cette troisième séance la philosophie et l'économie. Nous avons eu le plaisir d'accueillir à cette occasion, François-Xavier Fonséca, doctorant en économie, pour aborder le sujet suivant : 

Quelles libertés sous l'impact des marchés économiques aujourd'hui ?

         Seize personnes ont participé à cet atelier aux échanges riches et dynamiques. Après une brève présentation par les deux co-animateurs, le public s’est largement prononcé en faveur d’un déclin de nos libertés face aux marchés et aux agents économiques.

     François-Xavier a présenté les marchés comme des réseaux de contrats entre agents économiques, réseaux qui peuvent s’étendre à des zones de libre-échange comme l’union économique et monétaire européenne. Au sein de ces marchés, l’arbitrage, comme faculté de faire des choix économiques rationnels, témoignent de l’existence de libertés. Néanmoins, l’ampleur des marchés créant des superstructures de marchéisation, les agents économiques eux-mêmes peuvent percevoir ces composantes économiques comme des entraves à leurs libertés. En somme, des libertés économiques peuvent constituer des structures réduisant rétroactivement ces mêmes libertés économiques.

        Le co-animateur « philosophe » et auteur de ce résumé a présenté les marchés, ces lieux de rencontre entre vendeurs (l’offre) et acheteurs (la demande), comme une interaction d’agents économiques concrets, les entreprises, ayant pour finalité commune la rationalisation de la maximisation des profits. En outre, ces marchés, avec leurs buts et leurs normes propres (l’intérêt privé), tendent à supplanter le pouvoir politique (l’intérêt général) de par leur pouvoir d’actions et d’influences sur les décideurs politiques. Or ceci pose un problème majeur car le pouvoir politique (et judiciaire) a lui-seul la légitimité (du moins dans les textes constitutionnels) d’imposer les lois qui garantissent les libertés de chacun ; que ces libertés soient de créer, contempler, agir, investir, modifier son environnement ou encore sa propre vie… En somme, le pouvoir politique qui garantit les libertés par la loi n’a plus, ou de moins en moins, le pouvoir.

      Dès lors deux questions ont été proposées : tout d’abord « que deviennent nos libertés dans ces conditions ? », ensuite « quelles nouvelles libertés peuvent être inventées ? » ; le but de l’atelier étant, au-delà de l’échange d’idées et d’arguments, d’inviter les participants à devenir force de propositions ou de solutions concrètes.

       A la première question, un très large consensus s’est imposé sauf pour deux personnes. Les prises de paroles ont affirmé, à des degrés différents, tant l’affaiblissement voire la disparition du pouvoir politique face au pouvoir économique, que l’affaiblissement de notre possibilité de choisir voire la disparition de nos libertés. A été affirmée aussi la disparition de la place de l’homme sous la domination de la recherche du profit. Les causes de ces phénomènes se situeraient historiquement dans la chute du bloc communiste qui a laissé place libre au capitalisme, et, idéologiquement dans une bataille d’idées et de jeux de langage visant à faire croire que l’économie libérale a triomphé et est seule à pouvoir réussir. Les objections ont porté sur la permanence du pouvoir politique par les législations qu’il produit : code du travail, normes de production standardisée européennes, droits internationaux…

      A la seconde question, plus brièvement développée, le public a répondu en explorant des domaines où les marchés ne peuvent pénétrer et en trouvant des moyens de réaffirmer les libertés individuelles. Dans le domaine social, l’humain ne semble pas quantifiable et pouvoir répondre à une loi concurrentielle de l’offre et de la demande. En outre, pour réaffirmer les libertés, il faudrait reconquérir un pouvoir dissuasif qui échoit aux peuples ; se ressaisir du vote ; dire non aux spéculations sur ce qui est vital à la vie humaine. Enfin, l’auteur de ces lignes a proposé en conclusion une invention de nouvelles libertés par la repossession du temps de non travail (l’otium, le temps de liberté) afin d’être créateur hors du système de marchéisation, car « partout où il y a la joie, il y a création ; plus riche est la création, plus profonde est la joie », - Henri Bergson.

      Nous tenons particulièrement a remercié François-Xavier Fonseca de sa présence et pour ses participations aux débats qui ont permis d’éclaircir un thème si complexe. 

                   Pour Métaphores, DP

 

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Posté par metaphores 64 à 14:45 - - Commentaires [26] - Permalien [#]
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