04 février 2017

Résumé Bedous-Café-philo - 01/04/17 - La bienveillance, à quoi bon ?

Bedous café-philo_modifié-1

Le Café-philo de Bedous (vallée d'Aspe) du mois d'avril s'est tenu samedi 01 de 18h à 20h au café-librairie L'Escala (clic) sur le sujet suivant :

La bienveillance, à quoi bon ?

 

Présenté et animé par Véronique Barrail, professeure de philosophie, le sujet a été problématisé puis mis en discussion. 

Résumé de l'activité :

Le nourrisson est cet être dépendant qui a  besoin d’être éduqué pour devenir homme. Ne pourra advenir un moi que si d’autres le prennent en charge. Le stade du miroir marque cette reconnaissance effectuée par l’enfant de sa propre existence, cette identification qui est ensuite ( ou devrait être)  ouverture à l’autre. Se pose alors toute la question de cette relation, des liens qui se font et se défont, et construisent une société, la promesse d’un vivre-ensemble ( ou au contraire, le mettent à mal).
La question de l’autre n’est pas simple puisqu’il est autre-que-moi et je découvre ainsi l’altérité, parfois dérangeante et perturbatrice. Certes, je peux parfois construire avec l’autre des liens intimes, de confidence, établir une complicité profonde mais subsiste toujours cette distance infinitésimale qui me sépare de l’autre. Sauvegarder la possibilité de le rencontrer serait admettre que cette distance peut être comblée et qu’existe le fait d’avoir mal à sa douleur et de se réjouir de sa joie. C’est alors qu’apparaissent la sympathie,la compassion, voire la bienveillance.
Cette dernière étymologiquement signifie vouloir du bien à l’autre. Mais, si l’on regarde ce que Freud dit des êtres humains dans Malaise dans la culture, nous pouvons douter de  son émergence et même de son utilité, ce que semble indiquer le sujet. Si le spectacle des hommes ne montre que propension à l’agressivité et à la destruction, cela a-t-il même un sens de manifester de la bienveillance ? Ou faudrait-il au contraire concevoir que c’est parce que cette dernière fait défaut que l’homme est maintenu dans ses pulsions destructrices ? Faut-il la vouloir à tout prix ou y a-t-il un moment où la bienveillance n’en est plus et se mue en autre chose ? Si être bienveillant,c’est vouloir le bien de l’autre, quel est ce bien dont nous parlons ?
Que devrait-elle inaugurer ?
 
On remarque d’emblée la difficulté de la construire dans un monde hostile et l’on se demande si il y a toujours eu de l’agressivité parmi les hommes. Des travaux archéologiques ont révélé que les premiers chasseurs cueilleurs seraient morts de mort non violente et que l’agressivité arriverait au moment de la sédentarisation. Elle dépendrait alors des sociétés, du temps historique et il faudrait penser un contrat social qui évite le chaos relationnel. La question se pose un moment de savoir si la bienveillance est innée mais  après réflexion, elle semble  être du ressort de l’éducation, d’une sensibilisation par les parents. Mais qu’est-elle au juste ?
 
La difficulté est que “l’enfer est pavé de bonne intentions” et nous remarquons qu’il peut y avoir une fausse bienveillance .De même, n’induit-elle pas une hiérarchie entre celui qui aide et celui qui reçoit cette aide ?  Elle ne doit donc pas être liée à nos manques, suppose des limites au risque sinon d’imposer à l’autre ce dont il ne veut pas. La bienveillance peut parfois se transformer en maltraitance. Comment éviter cela ?
 
Elle doit nécessairement s’accompagner d’une écoute, d’une humilité et être désintéressée. La langue anglaise a le mot de “well wisher” pour désigner celui qui fait un acte anonyme de bienveillance. Il faut alors sortir du triangle infernal sauveur/victime/bourreau (aucun n’est bienveillant ) par la neutralité. Il s’agit d’écouter ce que l’autre a à exprimer, l’aide découlant de ce qu’il va demander et pour cela ne pas induire son  propre vécu. Carl Rodgers, psychothérapeute américain, suggère que le thérapeute doit avoir l’esprit d’un aventurier qui découvre un territoire. Mais alors, le bienveillance n’aurait–elle pas du sens autant pour celui qui reçoit que pour celui qui donne? Ce dernier reçoit une réponse à une question et un enrichissement personnel. De même, le bénévole renonce à quelque chose de purement égoiste.
 
Mais, on se demande alors s’il peut y avoir vraiment des actions désintéressées et pour certains, cela relève du sacré, signifiant la difficulté, voire l’impossibilité pour un humain. Cependant, ma vie n’est-elle pas impactée par le malheur des autres ?
Ainsi, elle permettrait de mettre de côté nos pulsions agressives, de favoriser le lien, de s’oublier soi-même. C’est être présent à l’autre mais aussi à soi. Chacun doit alors faire un travail sur lui. La solution est de s’éloigner de la charité pour se porter vers le respect afin d’avancer ensemble. Ainsi, s’il doit y avoir bienveillance, cette dernière se dira parfois en opposant un non, voire en sanctionnant mais toujours en expliquant.
Pour terminer, nous remarquons qu’elle est contre les valeurs ambiantes et qu’en cela ,elle peut être précieuse . Elle est authentique si elle a le soucis de l’autre, si elle lui permet de s’exprimer pleinement et de construire sa liberté. Elle élèverait autant celui qui la manifeste que celui qui la reçoit.  
Pour Métaphores, Véronique Barrail

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03 février 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 30/03/17 : La morale, un ramollissement ?

Apero philo

L' Apéro-philo du mois de mars s'est tenu le jeudi 30 de 18h45 à 21h au Dimanche à la campagne sur le sujet suivant :

La morale est-elle un ramollissement de la cervelle ?

Résumé de la soirée : 

1)   Le ramollissement est un processus pathologique de dégénérescence, assimilable au gâtisme, à la sénilité, à l’obscurcissement. Ici le terme vaut plutôt comme métaphore pour désigner un affaiblissement vital, une perte d’énergie intellectuelle et de puissance psychique. Il s’agit de voir si la morale, conçue comme normalisation des conduites, exerce une action délétère et nocive capable de compromettre le développement des individus et des groupes.

2)   La morale se définit comme un ensemble de règles qui visent à diriger l’activité des hommes. Il y a des morales diverses de par le monde et le temps qui toutes visent à la cohésion du groupe. « Chaque peuple a sa morale » écrit Durkheim, se plaçant résolument sur un plan sociologique. Mais certains auteurs, comme Kant, cherchent à concevoir une morale qui serait universelle, indépendante des conditions empiriques et sociales, en définissant le Bien par rapport au Mal, le Juste par rapport à l’Injuste. On se demandera toutefois si l’idée d’une morale universelle ne relève pas d’un vœu pieux, lorsqu’on considère l’extrême variété et contrariété des usages, des moeurs, des interdits, des normes et des valeurs. (Montaigne)

Apéro-philo 30 03 17

3)   Il faut préciser cette idée de règle. Distinguons d’abord les interdictions (interdits de l’inceste, du cannibalisme, du meurtre, à quoi s’ajoutent des interdits plus particuliers, alimentaires, sexuels etc) La force de l’interdit se mesure à la sanction qui pénalise la transgression. Puis il y a des obligations, devoirs, prescriptions diverses. Enfin des incitations optionnelles, qui créent le sentiment d’une obligation sans toutefois donner lieu à sanction sociale en cas de non-respect. Tout cela dessine un vaste ensemble de normes qui préexistent à l’individu, qui se présente comme une institution sociale, prescriptrice, impersonnelle et autoritaire.

4)   Nous chercherons d’abord à mieux cerner l’origine de la morale. Morale vient du latin « mores », les mœurs. C’est désigner sans ambages l’origine sociale. Dans le contexte d’une nature indifférente ou hostile le groupe est la seule chance de survie des individus. La morale serait d’abord la pression exercée sur l’individu pour qu’il renonce en partie à ses intérêts étroitement particuliers pour se soumettre aux intérêts généraux : collaborer à l’entreprise commune, accepter une répartition des tâches, contribuer à l’établissement de la sécurité. A quoi s’ajoute le souci de la transmission, qui suppose des règles : on interdit d’un côté pour obliger de l’autre comme on voit dans l’interdit de l’inceste qui oblige à l’exogamie. Ainsi naissent les normes, et les valeurs qui s’y attachent. A un stade plus évolué ces règles sont intériorisées par les individus et apparaîtront comme « naturelles » - voir la théorie du Surmoi chez Freud.

5)   Il en résulte évidemment un conflit psychique larvé ou apparent dans la conscience de l’individu, tenté également par le respect des règles et la transgression. D’où le conflit moral, qui sera développé abondamment dans la théologie et la littérature romanesque, puis dans la psychanalyse. C’est ici qu’on est tenté en effet de voir dans la morale un ramollissement de la cervelle, lorsque l’individu s’éprouve lui-même comme amoindri, castré par une loi inhumaine ou incompréhensible. C’est dire que chacun devrait examiner par soi et pour soi le sens de la morale, distinguer ce qui est irrecevable et caduc, et refonder la morale à la lumière de la raison. C’est à cette tâche que nous convoquent les réformateurs moraux, qui en appellent à une morale ouverte et dynamique (Bergson).

6)   Reste la question de l’éthique. Le terme éthique est forgé par les auteurs grecs pour désigner une recherche de l’excellence, surtout individuelle, à partir de la connaissance rationnelle de la nature. Si la morale est plutôt l’univers de l’hétéro-nomie (la loi de l’Autre) l’éthique serait le travail sur soi d’un individu qui se propose d’accéder à l’auto-nomie (la loi propre, celle que le sujet conscient et lucide se donne à lui-même). C’est ainsi qu’Epicure par exemple prend ses distances d’avec les « nombreux » pour se mettre à l’école de la nature, en comprendre la structure et fonder une existence libre et heureuse sur la connaissance. Spinoza de même construit l’image et le modèle de l’homme libre. C’est dans cette voie que la philosophie, et elle seule semble-t-il, a su concevoir et créer les conditions de l’excellence.

7)   En conclusion remarquons le caractère nécessaire et impérissable de la morale, en dépit de ses variations et remaniements, comme condition du lien social. Mais aussi, pour ceux qu’attirent la vita contemplativa et la formation de soi, la valeur émérite de l’éthique. Reste à penser le rapport entre ces deux domaines. Constatons simplement que les hommes de l’éthique sont rarement des agitateurs irresponsables, et encore moins des criminels notoires.

Pour Métaphores, Guy Karl

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26 janvier 2017

Résumé du Manhattan-philo - 15/03/17 : Vertus de la pauvreté ?

Manhattan-philo1

Le premier Manhattan-Philo s'est tenu le mercredi 15 mars 2017 au Manhattan-bar (clic), 5 rue Sully (quartier du château) à Pau à 18h45. Nous tenons vivement à remercier Laure, son mari et Carl pour leur chaleureux accueil dans leur établissement.

Cette nouvelle activité mensuelle du mercredi fut animée par Timothée Coyras, professeur de philosophie, qui vient de rejoindre pour notre plus grand plaisir l'équipe Métaphores.

La particularité du Manhattan-Philo consiste à proposer au groupe présent trois sujets relatifs à des domaines philosophiques distincts édités sur le blog. Chacun a pu voter en début de séance afin de déterminer le sujet de la soirée.

 Sujet 1 : Pourquoi le temps passe-t-il si vite ? 

Sujet 2 : La pauvreté a-t-elle des vertus ?

Sujet 3 : L'art a-t-il déjà tout dit ?

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Le sujet voté et retenu fut la question 2 : 

La pauvreté a-t-elle des vertus ?

Résumé de la soirée :

Pour ce premier Manhattan-philo, le public a choisi de réfléchir sur la question suivante : « la pauvreté a-t-elle des vertus ? ». Les deux autres sujets, qui avaient la préférence de certains, sont conservés pour la prochaine séance, où un nouveau sujet sera également proposé au choix, pour maintenir la présence de trois sujets.

J’ai tout d’abord établi deux distinctions afin de préciser le sens du sujet. Première distinction : la pauvreté se distingue de la misère. En effet, la misère est l’état de celui qui ne peut pas satisfaire ses besoins, et qui vit donc dans la faim, la maladie, le manque. La pauvreté, quant à elle, est l’état de celui qui n’a que le nécessaire pour vivre, sans confort, sans moyens pour améliorer son quotidien.

Deuxième distinction : être une vertu doit se distinguer d’avoir des vertus. Etre une vertu, c’est être une disposition à faire le bien. La générosité ou le courage, par exemple, sont des vertus. Avoir des vertus, c’est posséder des qualités qui ont des effets positifs d’un point de vue physique ou moral. Ainsi, la pauvreté telle que définie plus haut n’est pas une vertu, puisqu’on peut très bien être pauvre et vicieux, tout comme on peut être riche et vertueux. Mais il se pose la question de savoir si elle a des vertus. L’expérience de la pauvreté doit-elle seulement être vue comme quelque chose de négatif, ne peut-elle pas former l’homme sur le plan physique, moral, social, intellectuel ? L’enjeu de la question est intéressant dans une société qui fait de l’accroissement des richesses et de la fin de la pauvreté sa motivation politique fondamentale.

A partir de là, le public a commencé par critiquer l’angle de réflexion choisi. Pourquoi ne penser la pauvreté qu’en termes économiques ? La pauvreté est aussi un état d’esprit. C’est l’état de celui qui refuse de vivre selon les biens matériels, qui refuse l’accroissement de ses désirs. En ce sens, il s’agit d’une pauvreté « en esprit », proche de la vertu de tempérance, à bien distinguer de la pauvreté « d’esprit », qui renvoie à un esprit faible et capable de peu. Cette pauvreté en esprit, ou encore cet esprit de pauvreté, ce qui revient au même, peut permettre de lutter contre la dépression. Face au sentiment d’un monde incapable de satisfaire nos ambitions, l’esprit de pauvreté permet de se retrouver soi-même et de ne plus souffrir de ses désirs illimités.

Si l’on ramène la notion à sa dimension économique, puisque c’était mon point de départ, le public remarque qu’on ne peut pas répondre facilement à la question car la notion n’est pas facile à définir. La pauvreté se distingue-t-elle bien, au fond, de la misère ? Quand on parle du seuil de pauvreté, d’un point de vue économique, ne parle-t-on pas aussi du seuil de misère, d’un seuil de l’intolérable, en dessous duquel personne ne voudrait raisonnablement vivre ? De ce point de vue, la pauvreté n’est rien d’autre qu’une souffrance, qui n’a aucune vertu et que nul ne veut expérimenter. Par ailleurs, la pauvreté est aussi relative. Relative aux riches d’une part, mais aussi relative à une époque. Les riches d’hier seraient, toutes proportions gardées, les pauvres d’aujourd’hui. Ainsi, la réflexion sur la pauvreté économique revient à une réflexion sur les classes sociales, qui peut friser une forme d’indécence lorsqu’on ose se demander si, en fin de compte, la pauvreté apporte quelque chose de positif.

Pour autant, remarque un participant, la distinction entre misère et pauvreté a tout de même un sens. La misère est la souffrance liée à l’impossibilité de satisfaire ses besoins. La pauvreté, elle , renvoie à une vie réduite à ses besoins les plus simples. Or, de ce point de vue, la pauvreté a une vertu remarquable, qui est de nous ramener à l’essentiel. De quoi avons-nous vraiment besoin ? Voilà l’enseignement de la pauvreté. Elle nous dévoile tout le superflu que nous croyons nécessaire par habitude de confort. Tel un randonneur qui apprend à ne prendre que l’essentiel dans son sac, la pauvreté nous éloigne de tout ce qui encombre inutilement notre vie.

Mais la pauvreté ainsi pensée peut révéler d’autres vertus, qui sont soulignées. Tout d’abord, elle peut avoir des vertus créatrices, qui sont liés à la nécessité de se débrouiller, d’inventer, de pratiquer un système D, loin de la facilité de tout ce que l’argent peut nous offrir sans efforts. Par ailleurs, la pauvreté invite à la solidarité. La nécessité de partager, de s’entraider, sont des corrélatifs de la pauvreté, qui a de ce point de vue des vertus sociales.

Pendant que certains regrettent qu’on n’aborde pas assez la pauvreté sur le plan spirituel, et qu’on réduise trop la question à l’aspect matériel, une pause conviviale s’impose, qui laisse à chacun le loisir de reprendre ses esprits tout en appréciant l’ambiance du Mannhatan, où Laure nous accueille chaleureusement.

La seconde partie permet de revenir dans un premier temps sur le problème des besoins minimaux de l’homme, permettant d’appréhender la pauvreté. Ceux-ci ont une dimension subjective, certes, mais peuvent aussi faire l’objet d’une définition, pouvant servir à des modes de vie. Les cyniques, par exemple, à l’image de Diogène, vivent avec un simple manteau et un baton, en faisant l’expérience de l’autarcie jusqu’à ses limites. Là se trouve une pauvreté authentique, qui a pour le coup une vertu sur le plan de la sagesse. Les épicuriens, quant à eux, ne peuvent pas entrer dans cet esprit de recherche de pauvreté, car s’ils se restreignent aux besoins, ils n’excluent pas des plaisirs superflus occasionnels, et intègrent l’amitié et la philosopie dans le régime des besoins, loin de l’autarcie plus radicale des cyniques. Mais, à tout le moins, il s’agit bien de philosophies de vie fondées sur un refus de la richesse et du pouvoir, et en ce sens, sur une acceptation de la pauvreté.

Mais une autre perspective apparaît alors, dans la continuité du rapport entre pauvreté et sagesse. La pauvreté, comme absence d’avoir, se révèle ainsi comme la situation anthropologique par excellence. L’homme, se découvrant mortel, se découvre essentiellement dépossédé de tout. L’homme le plus riche n’emporte pas un sou dans la tombe, tandis que le temps emporte tout ce que nous croyons posséder fermement : travail, amis, santé, etc. De ce point de vue, la pauvreté n’est pas tant une situation que certains connaissent par opposition aux riches qui ne la subiraient pas, mais une situation universelle que certains refusent de voir en recherchant la richesse ou le divertissement. Cette prise de conscience de notre pauvreté originaire, métaphysique, nous ramène dés lors à cette vérité que l’essentiel est ailleurs que dans l’avoir.

En nous recentrant sur l’être, la pauvreté nous recentre sur que nous possédons en propre, c’est-à-dire la liberté, à partir de laquelle nous pouvons agir et créer, et ainsi , à l’image des artistes, laisser une trace sur terre. Cette pauvreté originaire, liée à la précarité essentielle de toute vie, nous permet ainsi de nous ressaisir comme sujets et de mener une vie plus authentique.

A ce point de la réflexion, qui s’est considérablement élevée au cours de cette seconde partie, j’ajoute enfin, en me référant au Banquet de Platon, que la pauvreté – entendue en son sens métaphysique –est aussi une condition de l’amour. En effet, dans le mythe conté par Diotime, qui initie Socrate aux mystères de l’amour, Eros, c’est-à-dire le désir amoureux – et non l’amour céleste ou divin figuré par Aphrodite –, a pour parents Poros, la richesse, et Pénia, la pauvreté. L’amour ne peut naître que chez celui qui reconnait d’abord son incomplétude, et qui ainsi prend conscience de sa pauvreté. Mais de là nait aussi un amour qui rend l’homme fertile, et pas seulement selon le corps, mais aussi selon l’âme. Ainsi, l’amour de la sagesse, qui caractérise Socrate, n’est possible que sur fond d’une reconnaissance tacite de son ignorance.

Pour conclure, une personne remarque que si la pauvreté n’a pas toujours des vertus, la réflexion sur la pauvreté, elle, ne manque pas de nous rendre plus riches.

Pour Métaphores, Timothée Coyras.  

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25 janvier 2017

Résumé de l'Atelier-philo du 08/03/17 : Cyniques : éthique et politique

Atelier-philo 2

 

L' Atelier-philo du mois de mars s'est tenu le 08 à 18h45 au Dimanche à la campagne à Pau sur le sujet suivant : 

Ethique et politique chez les Cyniques

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"Un tonneau, une lanterne, une besace, un franc-parler… telles sont les images traditionnellement associées aux Cyniques de l’Antiquité. Toutefois, leur philosophie refusait de s’attacher aux apparences et rejetaient les conventions sociales pour retrouver la nature même. C’est donc dans une perspective antisociale que les Cyniques nous exhortent à nous occuper de nous-mêmes et à faire de l’éthique le centre de nos études et de nos actions surtout.

Pourtant, en refusant de penser la question politique en tant que telle, ils y apportent une réponse atemporelle. En effet, le souci de soi, du bien agir n’est-ce pas la meilleure des politiques ? N’est-ce pas grâce aux comportements vertueux que l’on peut atteindre le bien commun ?

Grâce aux analyses de Michel Foucault et après avoir découvert quelques anecdotes illustres des Cyniques de l’Antiquité, nous pourrons poursuivre la discussion en nous intéressant aux liens qui, hier comme aujourd’hui, se tissent autour de la morale et de la politique." (Julien Decker).

Animation, synthèse et résumé de la soirée par Guy Karl :

      Nous avons reçu avec plaisir Julien Decker, enseignant et doctorant en philosophie antique à l'université de Bordeaux, pour une présentation-débat sur le cynisme, et en particulier sur Diogène de Sinope, fondateur du mouvement. Je ne puis ici rendre compte de sa riche intervention si ce n’est très allusivement, en rapport avec les discussions de l’assemblée.

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 1)   Idée–source : « falsifier la monnaie » c’est-à-dire opposer aux usages, normes et lois en vigueur dans la société conçue comme artifice, les lois de nature : au « nomos, opposer la phusis ».

De plus ces coutumes et ces lois artificielles ne rendent pas heureux, entraînant tout un chacun dans le tourbillon de l’affairisme, du souci, de la quête éperdue des richesses, de la rivalité et de la guerre, de la gloire ou du pouvoir : biens illusoires et destructeurs, dont l’image canonique est Alexandre le Grand. S’y ajoute le culte du plaisir, dans lequel le cynique voit le piège par excellence, car il entraîne la mollesse et la lâcheté.

2)   L’entraînement physique et mental : le cynique prend modèle sur Héraklès, le héros libérateur et infatigable, le demi-dieu aux douze travaux. D’où le dénuement volontaire, le manteau, la besace, la barbe et le bâton. Il s’agit de s’endurcir contre tous les maux de l’existence, d’apprendre à tout supporter, pauvreté, coups du sort, rejet, exil, condamnation, et la mort même s’il le faut. La vertu est le fruit de l’exercice, et la condition du bonheur. C’est la voie courte et rude de la vertu, considérée comme excellence morale.

3)   L’Autarkeia : ne dépendre de personne, à l’image de l’animal qui sait satisfaire ses besoins dans le régime de la nature, d’où cette constante référence au « chien » (kunos) qui donne son nom au mouvement philosophique initié par Diogène le Chien. Mais aussi à l’image du dieu (Zeus en particulier) qui jamais ne manque de rien. Le « chien » cynique est à sa manière un chien céleste.

4)   Cette référence à l’animal soulèvera dans le groupe diverses objections, dans la mesure où présenter l’animal comme un modèle éthique ne va pas de soi : est-ce une idée sérieuse, une provocation, ou une métaphore ? Le débat permettra cependant de clarifier ce que les cyniques appellent la « nature », encore qu’il nous soit difficile aujourd’hui de sentir comment les Grecs entendaient ce terme.

5)   On se demande aussi si l’idéal cynique n’est pas trop exigeant, voire inaccessible. Si même il n’y a pas une contradiction à critiquer la tartufferie sociale et de se maintenir dans la société, notamment en vivant du don généreux des citoyens. Cela pose le problème des ordres mendiants en général. Là encore le moderne est désemparé devant la logique des Anciens.

6)   Impudence et impudeur : le cynique semble prendre plaisir à provoquer  par l’exhibition des activités du corps. Il veut choquer en provoquant un éveil salutaire, agir par l’exemple pour rétablir la légitimité de la nature, pervertie par des coutumes et des interdits absurdes. Cratès et Hipparchia copuleront sur l’agora. Diogène ignore toute privativité, considérant que tout acte est un acte public.

7)   La deuxième partie sera consacrée à la question politique. Diogène aurait écrit un traité sur la question, mais s’il a existé il est perdu. Il y aurait exposé une réflexion importante et novatrice sur le « cosmopolitisme » en se définissant, non comme le citoyen d’un Etat particulier, mais comme citoyen du monde (cosmo-politès). Manifestement il rêve d’un régime sans nations ni états, qui comprendrait tous les hommes et toutes les femmes de la planète  - notamment il affirme l’égalité des hommes et des femmes, à une époque résolument patriarcale et sexiste. Il dénonce l’esclavage, prône la liberté sexuelle intégrale et va même jusqu’à contester les interdits fondamentaux. Pensée révolutionnaire, insoumise, voire anarchisante – si toutefois on peut se permettre un tel anachronisme.

8)   Le débat qui suit interroge le mode d’action, et les finalités : Diogène exerce-t-il une véritable action novatrice ? Change-t-il quelque chose dans l’ordre de son temps ? Est-il un penseur politique, ou plutôt, dans la lignée lointaine de Socrate, un éveilleur éthique – à la manière socratique ou de Pyrrhon, ou comme le fut ailleurs un Bouddha ou un Tchouang Tseu ?

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9)   Reste l’originalité d’une démarche d’éveil qui a su mettre le corps, et non l’esprit, ou le langage, au premier plan de la méthode : entraînement physique, monstration par le geste, mime et ricanement, aboiement et morsure, rire tonitruant, bref quelque chose de pantagruélique, dont on retrouve les traces dans les savoureuses anecdotes collectées par Diogène Laerce (l’autre Diogène, sans rapport avec le premier) dans son livre : « Vies et sentences des philosophes illustres »

10)  Pour finir encore un merci chaleureux à Julien qui nous a instruit et mené dans les parages énigmatiques et drolatiques d’une pensée éternellement vivante.

 Pour Métaphores, Guy Karl

 

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21 janvier 2017

Résumé du Café-philo 14/02/17 - L'enfance est-elle une erreur ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois de février s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au café Le Matisse (clic). Le sujet traité après propositions des participants et à la suite d'un vote fut :

L'enfance est-elle une erreur ?

1)    La problématique de ce sujet sera très difficile à cerner, et tout au long des débats, les intervenants se demanderont quel en est exactement l’enjeu. En effet, un enfant ne se demande pas si l’enfance est une erreur, seul un adulte, dans un regard rétroactif, peut juger après coup que l’enfance est une erreur. Mais pourquoi une erreur, si chaque humain est condamné à vivre l’enfance avant que de devenir adulte. L’enfance est nécessaire et inévitable, en quoi dès lors serait-elle une erreur ?

2)    L’adulte dira par exemple : l’enfance manque de raison, souffre d’un jugement immature, est porté à croire toutes sortes de fadaises et de chimères, de se plonger dans les fictions, les fantaisies, les contes, et de confondre le réel et l’imaginaire. S’agit-il d’une disposition naturelle, ou bien n’est-ce pas aussi l’effet de l’éducation familiale qui véhicule des histoires et des mythes, auxquels l’enfant est porté à croire ? Un participant signale que l’enfant peut faire preuve, par ailleurs, d’une singulière lucidité en posant les questions qui fâchent : pourquoi ceci, pourquoi cela, et pourquoi et pourquoi. En fait l’enfance n’est pas réductible à un jugement unilatéral.

3)    On évoque le caractère d’inachèvement de l’enfance, qui nécessite l’action éducative, formatrice, laquelle ne va pas aussi sans une certaine altération de sa nature. C’est ce rapport, qui est aussi un paradoxe, que le groupe va interroger : nature et culture, capacités natives et influences éducationnelles. Faut-il corriger l’enfant (attention : le mot a un double sens !) ce qui signifie qu’il est à dresser, dompter, instruire, comme si de nature il était paresseux, vicieux, « pervers polymorphe » - ou à l’inverse faut-il souplement l’accompagner  dans son développement ? Ici se heurtent les thèses et les auteurs, qui se partagent entre « réformateurs » et « accompagnateurs ». Pour simplifier : Kant et Rousseau.

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4)    Suit une longue parenthèse sociologique et historique : le concept d’enfance est lui-même une donnée récente, du siècle de Rousseau, car auparavant l’enfance n’était pas vraiment considérée pour soi ; l’enfant était un adulte en miniature, très tôt mêlé à la vie civile et professionnelle. De plus on passait brusquement de l’âge enfantin à l’âge adulte. Le concept d’adolescence est lui aussi fort tardif, alors qu’il est aujourd’hui évident. Pour ces époques révolues, on peut dire qu’alors l’enfance était bien une erreur qu’il s’agissait de rectifier par l’éducation et la religion. Ce n’est plus le point de vue contemporain, qui donne parfois, à l’inverse, dans une sorte d’admiration béate de l’enfance, considérée comme « innocence », liberté, spontanéité, créativité. Autre mythe sans doute, qu’il importe d’interroger.

5)    Au total nous découvrons que la question posée n’a pas beaucoup de sens. En effet, il est moins question de l’enfance en tant que telle que des représentations que l’adulte s’en fait. Nous avons tous été des enfants, l’enfance est un moment de l’histoire personnelle, nécessaire et inévitable, qui en soi ne pose pas de problème. Le problème existe pour le parent qui éduque : considère-t-il son enfant comme un petit animal qu’il faut dresser, comme un pervers polymorphe qu’il faut redresser, comme une erreur de la nature, ou comme un accident fâcheux, ou comme un être en devenir qui a besoin de nourriture physique et psychique, de sécurité et d’amour, et qui, à ces conditions, peut se développer et accéder à une certaine maturité intellectuelle et psychique ?

6)    Je dirais volontiers que cette idée d’erreur est une invention de psychologue mal inspiré ou d’un philosophe grincheux qui a oublié qu’il était enfant que d’être homme.

Pour Métaphores, GK

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27 mars 2016

Résumé du Café-philo du 10/05/16 : Promesse et liberté

CAFE-PHILO

Le Café-philo du mois de Mai s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café associatif de La Coulée douceCité des Pyrénées29 bis rue Berlioz à Pau. Le sujet voté par le groupe présent fut : 

Promettre, est-ce perdre sa liberté ?

Animation et synthèse : Guy Karl (Philosophe)

 1)    Promettre est un acte de parole qui, au présent, engage la foi, la confiance, la créance en un acte futur : « demain je  rembourserai mes dettes ». Cet engagement se fait dans une relation intersubjective, l’un promet à l’autre, s’engage devant lui, met en jeu sa bonne foi, demande à être jugé sur sa bonne foi.

 2)    Toutefois il faudrait distinguer, en droit positif, ce qui relève d’un contrat, dont le manquement est passible de poursuites judiciaires, de la promesse proprement dite, acte privé, qui, hormis quelques cas extra-ordinaires, ne concerne pas le droit. Notre débat portera donc exclusivement sur la promesse.

 3)    On promet « quelque chose » à quelqu’un, fût-ce à soi-même dans une division entre ce qu’on est et ce qu’on décide de devenir. Promettre suppose donc toujours une tension entre le présent, où se fait la promesse, et un futur où la promesse est tenue, ou non – ce qui arrive fréquemment. Promettre c’est parier sur l’avenir, c’est supposer possible le paiement de la dette, c’est affirmer une constance, une permanence, une continuité, que rien ne garantit : illusion, vanité, orgueil, naïveté, on peut s’interroger sur les motivations, les intentions qui commandent la promesse, mènent à cet acte qui peut apparaître comme une perte de liberté. Qui peut me garantir que demain je sentirai, penserai comme je fais aujourd’hui ? Pourquoi m’enfermer moi-même dans une décision que demain  je pourrai regretter ?

 4)    D’aucuns insistent sur la dimension de prévisibilité, laquelle crée de la sécurité : celui qui promet, outre ce qu’il promet (l’objet de la promesse) demande qu’on lui prête de nobles intentions, par quoi s’engage une relation de confiance, fondement d’une relation durable. C’est la foi, la fiance, la fidélité. D’autres estiment que c’est là un leurre, un acte de magie reposant sur la surévaluation du langage : « la promesse n’engage que celui qui l’écoute».

 5)    Apparaît en ce point une ligne de fracture dans le groupe qui s’approfondira jusqu’au terme du débat. Pour les uns la liberté consiste à disposer de soi, et dès lors à ne pas s’engager trop vite, au motif que rien ne dure, que le temps emporte tout, y compris les plus belles motivations, et que ce serait folie de mettre sa confiance dans les autres (Machiavel)  ou de se croire soi-même exempt du changement universel. D’autres rejettent cette conception spontanée de la liberté en affirmant la primauté de principe de la liberté morale qui insiste sur l’obligation de dominer le chaos des pulsions et des intérêts immédiats pour agir selon une certaine loi intérieure, qui nous placerait au-dessus de la pure instinctualité.  En fait la question est de savoir si la liberté est une donnée immédiate qu’il faudrait préserver contre les risques d’empiètement, les contraintes et les obligations, ou si au contraire elle est ce travail de libération par lequel on se transforme soi-même pour gagner en liberté intérieure et extérieure.

 6)    On pourrait conclure en soulignant le fait qu’il ne faudrait pas promettre à la légère, ne pas promettre l’impossible, et que le temps reste notre maître à tous.

Pour Métaphores, GK

 

Cette soirée, riche et amicale, s'est poursuivie, pour ceux qui le désiraient, d'une manière particulièrement concentrée dès qu'il s'est agi de se heurter à la complexité des menus ; lecture difficile et choix douloureux au regard des promesses faites aux autres ou à soi-même. (DK)

 

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Pour en savoir plus sur l'activité, cliquez à gauche sur le lien qu'est-ce que le café-philo.

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16 septembre 2015

Résumé de l'Apéro-philo du 24/09/15 : Sans foi ni loi

Apero philo

 L' Apéro-Philo, activité libre et gratuite, du jeudi 24 septembre 2015 s'est tenu à 18h45 au Café-Suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant : 

"Sans foi ni loi, est-ce possible ?"

         "Dans le secret du coeur chacun rêve vraisemblablement d'une condition de totale indépendance, sans containte ni inféodation d'aucune sorte, considérant que c'est cela la liberté véritable, et que, malheureusement, elle s'échappe à mesure que l'on croit s'en approcher. On incrimera la société, l'ordre politique et juridique, la morale et la tradition, sans voir qu'il existe peut-être quelque mystérieuse raison intérieure à l'état de dépendance relative où nous sommes tous. Il faudra se demander si le souhait de liberté est un véritable désir, et si un désir peut se constituer sans l'appui de quelque obstacle. Si tout est possible existe -t-il encore du possible ?" 

Apero-philo 24 10 15

Juste avant de démarrer cette belle soirée au Café-suspendu ; d'autres participants vont rapidement nous rejoindre. 

Résumé de la soirée :

1)   Dire de quelqu’un qu’il est « sans foi ni loi » c’est exprimer une condamnation sans appel. Pourtant, tous les jours, nous déplorons de tels comportements, en particulier lorsqu’ils sont le fait de dirigeants qui transgressent les lois qu’ils ont eux-mêmes votées !

 2)   Le sujet nous invite à un examen minutieux des idées de foi et de loi, et à dégager leur fonction dans la vie sociale, morale, et personnelle. Si l’on prétend s’en passer bascule-t-on instantanément dans la violence de nature ?

 3)   L’idée de « foi » est très riche : du latin fides, la confiance, nous avons, en français : fiance, confiance, fidélité, se fier, se confier, confidence, fiabilité. Elle exprime une sorte de prêt, de crédit, de « créance » que l’on accorde à quelqu’un. Ce sentiment trouve sa source dans les impressions les plus archaïques du nouveau-né, qui s’en remet, pour pouvoir vivre, à la puissance tutélaire qui le nourrit et le protège. Sans foi comment se construire et se développer ? La foi religieuse, si elle existe, vient bien plus tard. On peut s’en passer, mais est-il possible de se passer des relations de confiance qui structurent notre vie et la rendent vivable ?

 4)   Question : à quel besoin répond la foi ? Si l’on y regarde de près, il n’y a rien de sûr, de pérenne, de stable ni dans le monde ni dans les autres, ni en nous-même. Face au chaos universel la foi construit un abri précaire, à la fois indispensable et dérisoire on donne sa foi, dans la parole, dans le serment, dans la promesse. Par la foi on engage sa personne, et l’on espère une foi en retour. Et quand la foi tombe (déception, deuil, humiliation etc) il ne reste que la loi pour faire barrage à l’effondrement, ou à la déflagration générale.

 5)   La foi pose un Autre, le suppose et se fie à lui. Mais ce n’est là qu’un moment de la maturation, si toutefois on espère fonder la foi sur soi, sur la vérité d’un sujet conscient de soi et qui s’affirme comme tel.

 6)   De la loi aucune société ne peut se passer. Mais la loi est imparfaite, son application dubitable. Elle est à la fois nécessaire et contestable : d’où le « semper reformanda », toujours à réformer. La vision historique nous protège d’un fétichisme naïf, d’un légalisme étroit et procédurier.

 7)   A partir de ces considérations on peut conclure que la loi assure, imparfaitement, un certain ordre social, qu’il importe peut-être de réformer, que la foi est plus fondamentale que la loi, si par foi on entend, non les dogmes de la religion, mais la confiance fondamentale (mais incertaine) accordée à l’autre, et à soi-même en retour, et que la liberté, si elle existe, nous permettrait de nous accommoder des normes sans nous y aliéner.

 8)   A titre personnel, en fin de séance, je me suis permis une petite envolée dans la mystique, évoquant Lao-Tseu, Bouddha, Pyrrhon – et ce fabuleux Diogène, asocial notoire, pour faire miroiter une autre perspective, celle d’un dégagement des entraves de notre monde et de notre intelligence ordinaire, vers les horizons de la grande nature, Li-T’ai-Po, poète ch’an, amant de la lune et de la dive bouteille, voir Omar Khayam, astronome et poète persan, tous assez fous pour être sages, décidément irrécupérables. Mais il faut ajouter que ceux-ci, pour être de fameux gaillards sans foi ni loi, n’ont jamais violenté personne, trahi personne, ni volé ni guerroyé – ce qui laisse à entendre que ces « sans foi ni loi » avaient remarquablement intégré une foi et une loi dont il ont su, mûrissant, se passer.

 9)   « On peut se passer du père, à condition de s’en servir » (Lacan)

 Belle soirée, excellente ambiance ! Merci à tous ! Il est bien vrai qu’il faut tout ensemble – et tous ensemble - « rire et philosopher ».

 Pour Métaphores, GK

 

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08 mai 2015

Résumé de l'Apéro-philo du 26/05/15 : jouissance et morale

Apero philo

 L' Apéro-philo s'est tenu mardi 26 mai au café associatif La Coulée douce (rue Berlioz, Pau), Cité des Pyrénées à 18h45.

 Le sujet proposé et traité fut : "Jouis et fais jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, telle est je crois, toute la morale" (Chamfort).

 Alors que la morale définit ordinairement les règles, valeurs et conduites imposées par le groupe (tu dois !), la formule du moraliste fait ici du seul plaisir partagé, de la seule jouissance commune, le principe de notre action. Etrange impératif de la jouissance ! Paradoxe ? Peut-on encore appeler morale une pratique centrée sur le seul plaisir et sur l'absence de souffrance ? Ne faut-il pas plutôt y voir une éthique ? Et que vaut cette injonction au plaisir, à moins qu'il s'agisse ici d'un appel, voire d'un conseil pour se délivrer des formes traditionnelles de la morale ? La formule est "choc" et ne manque pas d'interroger la valeur de la morale ou pour parler comme Nietzsche "la valeur de la valeur". D'un autre côté, la maxime de Chamfort n'anticipe-t-elle pas l'exigence contemporaine de la jouissance, nouvelle forme d'un "devoir" dont on peut se demander s'il elle n'est pas une modalité de la pathologie narcissique de notre temps ? (DK)

 Nicolas de Chamfort (1741 - 1794), Maximes et pensées

Résumé de la soirée :

Il serait sot de prétendre résumer une soirée si riche et si dynamique, aussi me contenterai-je de quelques notes, invitations à poursuivre soi-même la réflexion.

 1)   Chamfort balaie d’un revers de manche vingt siècles de morale répressive, où la conformité aux normes est jugée « morale » - d’autant que « morale » est étymologiquement ce qui qualifie les « mœurs » (latin : mores). La première forme de morale est sociale et conventionnelle. C’est plus tard que les philosophes évoqueront la possibilité d’une morale personnelle (Aristote, Epicure, Stoïciens etc).

 2)   Chamfort invite à retrouver la loi de nature qui nous enjoint de rechercher le plaisir et de fuir la douleur (« jouis et ne fais de mal…). Il semble se diriger vers une éthique hédoniste, où le plaisir est proposé comme une nouvelle norme « morale », pour l’individu affranchi, dans une relation d’échange gratifiante (« fais jouir ») avec autrui. Jusque-là on pourrait lire la citation comme une nouvelle formulation de l’épicurisme : plaisir, mesure, amitié.

 3)   Mais la formulation présente un étrange paradoxe : pourquoi, si la recherche du plaisir est naturelle, en faire une injonction « morale » ? On pourrait penser que toute référence à la morale est inutile s’il suffisait de suivre la loi de nature, l’inclination instinctive –mais alors se pose la question de la limite : jusqu’où jouir ? D’où la référence à la question du « mal » : ne pas faire de mal, ni à soi ni à personne, remarque de bon sens si l’on considère la tendance égoïste, narcissique, voire perverse qui semble exister chez beaucoup. La morale que l’on écarte d’une côté revient de l’autre : la limite doit être posée, pour le bien de l’individu lui-même, et pour celui de l’autre.

 4)   Le vrai problème posé par la phrase est dans le verbe « jouir ». En version soft on traitera du jouir comme d’une forme intense du plaisir – ce que nous avons fait jusqu’ici – et cela ne pose pas de problème insurmontable, ni pour le sujet, ni pour la société. Mais si l’on entend « jouir » dans le sens d’une expérience violente, d’un dépassement des limites, d’une exaltation et d’une exultation, le problème révèle une singulière acuité. Chamfort ne dit pas « prends du plaisir », il dit « jouis », et quoi qu’on en puisse dire, les deux formulations ne sont pas équivalentes. S’il s’agit bien de jouissance nous sommes en face d’une réalité psychique d’un autre ordre, celui de l’excès, de l’extrême, du passage au-delà de la limite, Freud dirait - « au-delà du principe de plaisir » ce qui nous convie à une réflexion sur les pulsions, leur nature, leur visée, et leur éventuelle maîtrise. Si le sujet veut jouir, jusqu’où ? Et voici, à nouveau, la morale, mais aussi le droit, dont la fonction plénière est justement de limiter la jouissance (Le groupe évoque à ce sujet le danger de la perversion).

 5)   En somme, plaisir ou jouissance, il s’agit toujours en dernier ressort d’une lutte entre l’instinct, l’inclination, la pulsion, le désir  et la loi, sous quelque forme qu’elle se présente.

 6)   On pourrait conclure ( ?) en souhaitant que le sujet humain passe d’une obéissance revendicative et ressentimenteuse à la loi (hétéronomie) à une acceptation lucide, voire à une affirmation personnelle de la loi pour soi (Autonomie). Mais c’est là une conclusion toute personnelle qui n’a pas été formulée comme telle au cours de la soirée.

PS : remarquons qu’à la même époque paraît « L’art de jouir » d’un certain La Mettrie. Sans parler de Sade, dont Chamfort semble se séparer nettement. Le XVIII est un siècle de fermentation intellectuelle intense, qui nous interpelle encore aujourd’hui.

 Pour Métaphores,  Guy Karl

 

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10 décembre 2014

Résumé du Café-philo du 11/12/14 : Fuite et lâcheté

Café-philo

 

 

Le café-philo du 11 décembre 2014 s'est tenu chez Pierre (Restaurant , 14 rue Barthou à Pau). Le sujet voté et traité dans la soirée par le groupe présent fut :

Fuir est-ce une lâcheté ?

       D’emblée se pose la question morale : fuir ses responsabilités, ses obligations, n’est-ce pas faire preuve de lâcheté ?

      Cette condamnation immédiate ne va pas de soi : la fuite est une conduite polyvalente, susceptible d’interprétations plurielles : en face du danger imminent le vivant réagit soit par la fuite soit par l’affrontement, en fonction de ses forces propres face à l’adversité. Elle est donc naturelle, instinctive et salvatrice. Dans des cas moins dramatiques elle peut être une position de repli provisoire, qui permet d’évaluer la situation, et le cas échéant de revenir à la charge quand la situation est plus favorable. Si elle n’est jamais glorieuse en soi, elle peut être la marque d’une certaine intelligence.  Qui n’a jamais fui, à tort ou à raison ?

     Il est des fuites qui sont paradoxalement courageuses, voire nécessaires : quitter un régime oppressant, quitter un mari violent, rompre une relation toxique, cela demande de la résolution, cela ne va jamais sans regret ni arrachement douloureux. On laisse derrière soi quelque chose de soi-même, que l’on ne retrouvera plus. Songeons aux malheureux qui fuient la misère et l’oppression pour chercher ailleurs des conditions plus favorables, et qui pleurent peut-être leurs parents et leur pays perdus.

     Parfois, on ne fuit pas une réalité objectivement menaçante, mais la représentation que l’on s’en fait : dans ce cas il faudrait interroger cette menace intérieure, image, fantasme ou autre qui fait fuir, et qu’il serait plus opportun de considérer en face : dans ce cas le courage serait plutôt de s’arrêter pour réfléchir, et faire le ménage. Ce qu’on évite revient toujours sous une forme ou une autre, et souvent en pire.  Fuir c’est gagner du temps, mais pour en faire quoi ? Fuite en avant, fuite dans l’imaginaire, dans le rêve, l’alcool ou la drogue, ce n’est qu’une solution provisoire, si le problème subsiste. Le réel nous rattrape toujours. La thèse pascalienne du divertissement est alors évoquée. Peut-on réellement ne pas fuir ? Le réel est-il supportable ?

   Mais alors, pourquoi parler de lâcheté ? La lâcheté ne serait-elle qu’un relâchement de l’attention, qu’une distanciation momentanée – ou une « couardise », à entendre comme la stratégie de la peur : le couard «  a la queue basse » comme le chien qui craint la colère du maître. Le guerrier courageux affronte, le couard se dérobe. Et nous revoilà confrontés au jugement moral.

     A ce moment éclate une sorte de « rixe » intellectuelle qui agite soudain le groupe, partagé entre une conception strictement légaliste (le droit juge les actes et non l’intention morale ou immorale) et les tenants d’une position adverse qui estiment que le droit est pénétré de part en part par des considérations morales. On condamnera le délit de fuite parce qu’il est condamné par le droit, mais plus subtilement parce qu’il est contraire aux préceptes moraux qui soutiennent notre société, pour laquelle chacun est responsable de ses actes et doit « répondre » de ses faits et gestes devant la société. Peut-on séparer ce qui relève du droit et ce qui relève de la morale ? Constatons que dans les faits l’opinion juge sévèrement la fuite, et si chacun pour soi est relativement clément à l’égard de ses propres fuites – encore que le fameux Surmoi veille à générer le sentiment de culpabilité – il est volontiers impitoyable à l’égard de la fuite chez les autres.

     Un troisième niveau de réflexion est proposé, celui qui consiste à pouvoir se tenir en deça du bien et du mal, à considérer comme un authentique travail de libération, comme un véritable effort de raison, le fait de comprendre que l'idée de responsabilité qui structure les deux points de vue antérieurs (moral et juridique) c'est-à-dire l'organisation sociale repose sur une forme d'illusion, de causalité magique reliant le sujet à son acte. N'y a-t-il pas là un impensé ? Comprendre que la chaîne des responsabilités est lâche depuis toujours, qu'elle se dilue dans l'inassignable, que la tension à laquelle nous tenons dissimule "une branloire pérenne -comprendre tout cela reviendrait à adopter un point de vue métaphysique et éthique : "tout fuit comme l'eau et le vent". Si tout fuit et si tout se tient à distance de soi-même (y compris soi-même), pourra-t-on encore condamner la fuite et dire à autrui ou se dire à soi-même :"tu es lâche" ? Dans les faits, peut-on réellement se hisser au niveau d'une telle intuition qui interroge la source de nos valeurs -la valeur de nos valeurs dirait Nietzsche- et nos besoins sociaux les plus impérieux, sans menacer l'édifice social tout entier ?

    La soirée s’achève – il le faut bien – sur ce débat inabouti, et qui devra être repris, notamment dans l’atelier à venir sur la justice.

    Soirée riche en questions et en suggestions : on découvre que le sujet est bien plus complexe et difficile qu’il n’y paraissait de prime abord.

     Vous êtes invités à poursuivre la discussion en utilisant la rubrique "commentaires" ci-dessous. L'équipe des animateurs de Métaphores se réjouit à l'idée d'approfondir les enjeux amorcés dans le cadre du Café.

             Pour Métaphores, GK et DK

Pour en savoir plus sur l'esprit et le projet du café-philo, cliquez ici.

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