13 mars 2017

Résumé du Manhattan-philo - 19/04/17 : Pourquoi le temps passe-t-il si vite ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo du mois d'avril s'est tenu le 19 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. Animé par Timothée Coyras, professeur de philosophie, le Manhattan-Philo a proposé les 3 sujets édités ci-dessous et qui ont été soumis au vote le soir de l'activité.  

Sujet 1 : Pourquoi le temps passe-t-il si vite ? 

Sujet 2 :  L'art a-t-il déjà tout dit ?

Sujet 3 : Que peut-on espérer de la politique ?
Le sujet retenu par l'assemblée nombreuse et impliquée fut : 
 Pourquoi le temps passe-t-il si vite ? 
Résumé de la soirée :

Pour ce second Manatthan-philo, les participants avaient le choix entre trois sujets. Malgré la présence d’un sujet d’actualité : « Que peut-on espérer de la politique ? », le public a choisi – sans doute à raison – de prendre de la hauteur sur les événements, et de réfléchir sur le temps.

Pourquoi le temps passe-t-il si vite ? Cette question naît d’une plainte fréquente : la vie passerait trop vite. Nous n’avons pas le temps de profiter d’une jeunesse qui file, d’enfants qui grandissent trop vite, ni de mener à terme nombre de projets qui sont dévorés par Chronos avant même d’avoir pris forme. Sénèque a consacré un traité à cette question : « De la brièveté de la vie », où le philosophe se demande si au fond, c’est bien la vie qui est brève ou nous qui ne savons pas gérer notre temps. Ceci servira de cadre au débat. Qu’est-ce qui explique cette brièveté éprouvée de la vie, et y a-t-il moyen d’y remédier ? Je précise ainsi qu’il ne s’agira pas de réfléchir sur une quelconque rapidité intrinsèque du temps physique, objectif – question par ailleurs peut-être dénuée de sens d’un point de vue physique, et ce malgré la théorie de la relativité restreinte – mais bien de partir du temps vécu, du temps de la vie tel que nous l’éprouvons et l’habitons.

Le public se saisit d’emblée de la parole et remarque dans un premier temps que la conscience du temps varie selon les âges de la vie. L’enfant, qui est tout entier au présent, n’a pas conscience de l’écoulement et de sa mesure, et chaque journée, chaque instant, prend pour lui les proportions de l’éternité, pur présent sans passé ni futur. Au contraire, en grandissant, nous prenons conscience de notre finitude, nous avons en tête l’horizon de la fin des choses, et surtout de notre propre fin. Cette conscience de l’échéance entraine une dé-présentification, une projection dans la temporalité et, par suite, une conscience de l’écoulement du temps. L’adulte sait que les vacances ont une fin, et qu’elles sont trop courtes, il les voit filer et voit tout ce qu’il n’a pas pu faire. L’enfant, lui, ne pensera au retour à l’école que le jour même de la rentrée. Là est toute la différence. Le problème de la rapidité du temps est ainsi le problème du manque de temps, qui est dés lors envisagé comme un bien consommable, dont on manquerait toujours. La préoccupation incessante accélère le temps, tandis que l’ennui, le désoeuvrement, donnent aux journées des proportions incommensurables. « L’ennui, fruit de la morne incuriosité, prend les proportions de l’immortalité », nous dit Baudelaire.

On peut même se demander, remarque un participant, à quoi ressemblerait en fin de compte une durée acceptable pour le temps : ni trop longue, ni trop courte ; ni trop lente, ni trop rapide. Question qui permet de remarquer que le temps est toujours éprouvé par des affects joyeux ou tristes, qui lui confèrent rapidité ou lenteur. Un participant remarque ainsi que les émotions jouent un rôle primordial dans la perception de l’écoulement du temps. La joie rend le temps imperceptible. La gêne, par contre, lui confère une lenteur oppressante.

Un paradoxe apparaît soudain : quand on vit intensément quelque chose, ça passe vite. Mais cela s’imprime plus fortement et durablement dans la mémoire, et par suite cela perdure davantage dans le temps. Tandis que ce qui est ennuyeux et sans intérêt passe lentement, mais ne laissera aucune marque. De longues journées sans intérêt ont donc, paradoxalement, la temporalité la plus brève.

Cette relation essentielle du temps vécu à la mémoire est l’occasion pour un participant de remarquer – en s’appuyant sur des travaux scientifiques – que la rapidité de l’écoulement du temps est  due à un ratio entre le temps vécu et le temps restant à vivre. Plus on a vécu, plus les journées passent vite. Le temps s’accélérerait ainsi sous l’effet de la mémoire et de la proximité de l’échéance finale. De ce point de vue, c’est toujours en se distanciant d’un pur présent – le présent d’éternité – qu’on prend conscience du temps et qu’on l’anticipe ou le regrette.

Le débat prend alors un autre tournant. En revenant sur les termes même du sujet, on peut se demander tout d’abord, remarque quelqu’un, s’il est bien correct de dire que « le temps passe ». En effet, le temps est toujours là, mais c’est nous, plutôt, qui passons. Si le temps « passait », ce serait pour ne plus être du temps, c’est-à-dire pour s’arrêter. Mais pendant combien de temps s’arrêterait-il ? Le temps n’est donc pas une chose. Mais quel est-il exactement ? En poussant plus loin la réflexion, le public remarque que l’on ne sait pas , en définitive, ce qu’est le temps. Et ce quelque chose que nous ne savons pas définir, existe-t-il vraiment ? N’est-ce pas plutôt l’éternité seule qui existe ? L’éternité serait ainsi le moyeu de cette roue qu’est le temps. Le temps, comme mesure de l’écoulement et du passage, s’avère dés lors une création humaine, qui ordonne, rationalise les mouvements et les cycles de la nature. C’est dans l’introduction de cette mesure que le temps, dés lors, se donne à voir comme quelque chose qui passe. Pourquoi une telle mesure ?

L’horizon de ce besoin de mesurer n’est peut-être rien d’autre que la mort. Parce que nous mourons, parce que le temps de la vie est fini, nous devons le mesurer pour en prendre soin. Mais cette mesure est une souffrance. Dans cette perspective, le paradis, tel que les religions monothéistes l’envisagent, en particulier le christianisme, se trouve hors du temps, on y est dans un présent éternel – l’éternité de Dieu – qui est une délivrance du poids du temps et de la nécessité de le mesurer.

Dés lors, le débat s’oriente sur ce besoin d’éternité, ou encore d’immortalité, qui se trouvent chez l’homme. Si le temps passe trop vite et que la mort est toujours trop proche, c’est que nous désirons ne pas mourir. Est-ce une bonne chose de mourir ? Les grecs plaçaient les dieux au dessus des hommes précisément parce qu’ils sont immortels, et qu’ils n’ont pas à se soucier du temps. Il n’est pas sûr qu’être mortel soit une si bonne chose, comme le disent parfois les théologiens qui louent la providence divine. Peut-être que les progrès de la médecine nous permettront d’éradiquer le vieillissement et la mort comme on a éradiqué des virus. Rien n’est moins sûr, remarque plusieurs personnes qui rappellent que le vieillissement est intrinsèquement lié à l’entropie et à la nature des cellules.

Si on ne peut rien faire contre le temps physique, et que la relativité n’y change rien car même le voyageur inter galactique – à supposer qu’il soit possible – reste un être fini soumis au vieillissement, on peut par contre réinvestir le temps social, remarque quelqu’un. L’appropriation du temps par la société ne nous aliène-t-elle pas ?

C’est sur cette question que nous nous arrêtons, le temps d’une pause chaleureuse dans l’atmosphère feutrée du Manatthan.

En repartant sur la question laissée en suspens, on commence par remarquer que le problème n’est pas lié au temps social, au temps qui est institué par le calendrier et les horloges. Le problème concerne bien le temps de vie, temps qui est ressenti comme s’accélérant au long de la vie. Comment dés lors gagner en qualité de vie pour ne pas souffrir du temps ? Une des solutions pourrait consister dans le fait de se recentrer sur soi-même, afin d’affaiblir la conscience du temps. On pense dés lors à Rousseau, qui, dans sa 5ème promenade, raconte comment, auprès du lac de Bienne, il éprouvait des purs moments de joie dans le fait de ne jouir que d’une existence réduite au seul contentement d’être. Dans la simple joie d’exister, on éprouve une éternité dépouillée de toute temporalité.

Voilà qu’une intervention vient alors prendre le contre-pied de la dynamique animant le débat depuis le début de la soirée. Il y a tout de même un présupposé que nous n’avons pas interrogé, remarque une personne, c’est celui selon lequel le temps passerait de plus en plus vite. Or, rien n’est moins sûr, puisque certaines personnes âgées sont tout simplement lassé de vivre, en ont marre du caractère interminable d’une vie n’offrant plus d’intérêt. La rapidité serait dés lors la condition des vivants, des actifs, lorsque la lenteur serait le lot de ceux qui, dans l’antichambre de la mort, subiraient le temps, mais sans vivre.

Un participant relève alors que l’élasticité du temps, dans son métier de comédien, est très perceptible. La lenteur ou la longueur éprouvées par le spectateur ne tiendraient pas seulement au jeu des comédiens et au texte, mais principalement à la mise en scène, à l’art de capter une attention sans jamais la lâcher. Si le théâtre est bien une représentation de la vie, c’est donc en nous plongeant au cœur de la vie qu’il nous fera oublier le temps. En suivant cette idée d’un temps qui est mieux supporté lorsque les forces vitales sont exaltées, on rencontre alors l’idée suivante : la nouveauté et la surprise, qui caractérisent la vie et l’activité, permettent de ne pas s’ennuyer et de ne pas subir le temps, au contraire de la répétition qui, comme dans la pulsion de mort freudienne, éteint la vie.

Le problème d’une souffrance liée à une accélération ressentie du temps est donc essentiellement le problème d’une vie qui ne parvient pas à affirmer sa puissance. C’est en fin de compte dans une éthique de vie que se trouve la clé au problème posé, éthique dont on ne peut certes pas donner le détail ou le programme pour chacun. Le temps qui va trop vite n’est ainsi en rien le constat de l’homme face à une réalité naturelle, mais l’expression d’une certaine impuissance dont il s’agit de réduire la négativité en se rendant capable de vivre authentiquement, en adéquation avec sa puissance.

Je propose pour finir une petite synthèse des résultats obtenus.

La rapidité éprouvée du temps a une explication psychologique toute simple : elle est occasionnellement le fruit des moments heureux, qui passent plus rapidement que les moments tristes. L’accélération du temps au long de la vie se comprend, elle, ainsi : elle est  la conséquence d’une vie active qui a une perspective plus grande sur son passé, et une conscience plus grande des échéances, la dernière étant la mort.

A ces explications s’adjoint une compréhension plus fondamentale : si nous nous désolons de voir le temps passer si vite, ou si nous souhaitons le voir passer plus rapidement, nous trouvons dans les deux cas le temps insupportable. Que le temps nous presse ou nous oppresse, il exprime dans les deux cas notre impuissance, c’est-à-dire l’inadéquation de notre désir avec ce qui arrive. Si le bonheur fuit, nous nous attristons de voir le temps passer. Si le bonheur est dans le temps futur, nous voudrions accélérer son cours. Partagé entre l’attente et le regret, "nous habitons, nous rappelle Pascal, des temps qui ne sont pas les nôtres". Le problème fondamental n’est donc pas de se donner davantage de temps, mais de ne pas perdre le seul que nous possédons. 

Pour Métaphores,

TC

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05 novembre 2016

Résumé Café-philo du 13/12/16 - Du désir sans objet ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois de décembre s'est tenu le mardi 13 à 18h45 au café Le Matisse (clic) à Pau (17 rue Lalanne, face au musée des Beaux-Arts). Le sujet voté par le groupe présent fut : 

Un désir sans objet est-il concevable ?

Résumé :

 1) Spontanément le désir se spécifie par l'objet : désir de...et la société contemporaine n'est pas en reste pour fournir d'innombrables objets à convoiter, dans le jeu infini d'un miroitement sans précédent dans l'histoire. Société de l'Objet pourrait-on dire. Mais à un niveau plus profond le même problème surgit : je désire être aimé, être reconnu, admiré - autant d'objets", immatériels, imaginaires ou symboliques. Ou bien je désire l'amour de ma partenaire, je désire son désir. Toujours on désire "quelque chose", alors même que nous savons pas au juste ce que nous désirons, au delà de l'objet identifiable et nommable. Le désir ouvre sur un espace infini, que rien ne semble pouvoir combler. C'est du moins l'approche classique de la question. Le sujet, à l'inverse nous propose une direction insolite : un désir qui ne se suspend pas à la représentation d'un objet, qui ne se définit pas par lui, qui l'excède ou le précède.

 2 ) Première proposition : le désir naît d'un manque, s'élance vers un objet supposé apte à combler ce manque de manière à obtenir la satisfaction. On se demandera toutefois si cette position ne rabat pas le désir sur le besoin : la soif, la faim etc qui, en effet, relèvent de cette analyse. Mais le désir n'est pas le besoin. L'objet du désir est moins circonscrit, moins immédiatement naturel, plus fluctuant, mobile et quasi indéfinissable. De plus il se déplace constamment (métonymie) ce qui crée une sorte de "folie" du désir dont se moquaient les auteurs de l' Antiquité : insatisfaction, démesure, errance, pusillanimité. Le sage se définissait par l'aptitude à se tempérer, donc à contrôler la mécanique du désir.

 3) Pour avancer il apparaît nécessaire de préciser ce qu'on entend par désir, même si chacun voit fort bien de quoi on parle : certains proposent une définition élargie, moins psychologique. Elan vital, force vitale, énergie de vie, effort pour persévérer dans son être, mouvement : le désir serait la manifestation spontanée de l'énergie, dont le défaut entraîne la stase dépressive. Vivre et désirer seraient quasiment synonymes. Selon cette perspective le désir ne naîtrait pas de la fascination de l'objet, mais serait en quelque sorte antérieur, principiel, bien qu'invisible, et se manifesterait clairement lors de la rencontre de l'objet. Spinoza : " ce n'est pas parce qu'une chose est belle que je la désire, mais c'est parce que je la désire qu'elle est belle". Je suis désirant de par ma nature d'homme, et ce désir se manifeste en créant le désirable, selon la logique seconde d'un "kairos" - l'occasion favorable, la bonne rencontre.

 4) Plusieurs personnes insistent sur le fait que le désir ne consiste pas seulement à cueillir les beaux objets offerts par la nature ou la société, mais bien davantage dans la capacité de créer ce qui n'existe pas encore - ce qui tendrait à prouver une antériorité du désir sur l'objet. C'est la logique de l'art, au sens étendu du terme. comme si l'homme ne pouvait se satisfaire de ce qui est et qu'il exprime davantage son essence en créant ce qui n'est pas encore : homo faber, homo estheticus. C'est aussi le cas des grandes réalisations culturelles qui font jaillir de nouvelles images et pensées de par le monde. L'objet n'est pas donné, il est toujours à venir...

Café-philo du 13 12 16

 5) Suit un débat sur la difficulté d'obtenir une véritable satisfaction : que d'objets décevants ! Que d'objets si vite obsolètes ! Même dans l'activité artistique, si pleine, si intense, si expressive  comment ne pas expérimenter une forme de "ratage fécond" qui n'est pas exactement un échec, mais une sorte d'impossibilité structurelle : même dans l'oeuvre la plus belle il reste "un quelque chose" qui n'est pas dit, ou mal dit - qui nécessite la relance, et une autre oeuvre, à l'infini. Cette inadéquation semble constitutive, non seulement de l'oeuvre d'art, mais de l'existence humaine en tant que telle. L'objet fascine et se dérobe : vertige du désir.

 6) "Cet obscur objet du désir " - obscur parce qu'il n'y a pas de science du désir, pas de savoir concluant et décisif, ce que chacun peut découvrir en soi-même, pour peu qu'il accepte de s'observer lui-même. Le désir vient et part, et revient, furet indéfiniment déplacé. On peut décider de courir à l'infini, et comme Don Giovanni dans Mozart, accumuler les conquêtes, ou les échecs. On peut aussi prendre acte de cette béance structurelle, la considérer comme définitive et sans remède, et de là, réduire les désirs, désidéaliser les objets et opter pour une certaine simplicité : "non plus quam minimum" (Lucrèce) mais de ce minimum faire oeuvre de beauté.

 7) L'objet est-il cause du désir ? Ce n'est pas si sûr. Peut-être n'est-il que le support plus ou moins illusoire d'une démarche de vivre et de créer qui elle n'est pas illusoire. 

Pour Métaphores,

Guy Karl

 

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04 novembre 2016

Résumé Bedous-café-philo 26/11/16 : le soleil et la mort

Bedous café-philo

Le Café-philo de Bedous du mois de novembre s'est tenu samedi 26 à 18h au Café-librairie L'Escala (clic) en vallée d'Aspe. L'association Métaphores est heureuse (clic) de soutenir cette remarquable initiative en Pyrénées et de la compter désormais parmi ses activités. Le sujet proposé fut : 

"Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.” La Rochefoucauld 

L’homme est cet animal qui sait qu’il va mourir et la mort est cet indépassable auquel tous, nous nous heurtons. Ainsi, cette conscience de notre condition ferait de nous des êtres à part : “Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue parce qu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien”(B.Pascal).

 Cependant, tout en étant naturelle, universelle, toujours la mort (la nôtre) nous semble lointaine : ce sont les autres qui meurent en nous rappelant que nous allons, nous aussi mourir et à la certitude de mourir s’oppose l’incertitude de l’évènement. Sauf à en décider, elle procède de l’imprévisible (cf V.Yankélévitch : “elle est inclassable (....) sans rapport avec les autres évènements qui tous s’inscrivent dans le temps”). Est-ce alors ce qui fait que nous ne pouvons-pas la regarder fixement ? Est-elle comme cet astre qui nous aveugle, nous éblouit au point que sitôt aperçue, il nous faille nous en détourner ?

 Nous constatons que toutes les cultures ne la voient pas de la même façon, de même que tous les âges. Mais, se penser mort et être mort, ce n’est pas la même chose et d’entrée de jeu, il apparait que si on ne peut la regarder, c’est qu’il n’y a rien à voir : elle est le vide, le trou noir, l’inconnu. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il la regarder en face ? Passer sa vie à regarder sa mort est impossible et équivaudrait à ne pas vivre. Ou encore, se dire que tout ce qui existe là n’existera plus. Elle se dit donc comme un renoncement, une acceptation de la disparition qui semble difficile.

 Nous ne pourrions la regarder parce qu’elle nous fait peur et plus que notre mort, c’est celle des autres avec l’expérience de l’absence qui semble nous faire souffrir (même si pour ceux qui restent, la personne continue à vivre). Mais, n’est-ce pas aussi parce qu’elle est une piqure de rappel, une confrontation au réel qui nous oblige à la regarder en face ? Cela nous confronterait à cette difficile réalité qui est que donner la vie, c’est aussi donner la mort .

 La réflexion s’engage alors sur la peur de la mort, parce que nous ne la contrôlons pas, ce qui expliquerait que nous ne puissions la regarder fixement. D’ailleurs, les jeux d’enfants qui jouent à être mort n’ont-ils pas fonction de leur faire affronter leur peur de la mort ; ou comme dans ‘Jeux interdits” qui montre des enfants jouant aux adultes, à la puissance (“je te tue”), au contrôle de la mort. Nous nous interrogeons alors sur les personnes qui se mettent en danger, comme si elle ne se sentaient vivantes que à ce moment-là, sur l’adolescence, âge qui invite à tester sa puissance.

N’est-ce pas parfois suscité par le manque d’intensité de nos sociétés, le vide qu’elles offrent, le fait qu’il n’y ait plus de rites initiatiques ? Mais alors, cette impossibilité de regarder la mort en face n’est-elle pas accentuée par les avancées techniques et scientifiques ?

Dans des temps plus anciens, on voyait les gens mourir, on tuait les bêtes pour se nourrir. Aujourd’hui, les gens ne meurent plus chez eux et la mort est dématérialisée, virtuelle (écrans). De même, la science a aseptisé la vie et on cache la mort, on la délègue à des professionnels. Comment ne peut-on mourir quand on le décide en cas de grave maladie ?

Enfin, nous planifions tout et vivons toujours dans l’anticipation, nous perdons en intensité et peut-être que la peur de la mort dépend de la relation que nous entretenons avec l’existence. Plus la vie sera vide, plus la peur de la mort sera présente. Il faudrait aider les hommes à construire leur vie, à remplir et vivre pleinement l’instant présent. Les accidents de la vie (maladie,coma) peuvent ouvrir sur un autre rapport à l’existence, un sens aigu de la responsabilité (afin de ne pas regretter), se rendre compte que nous ne sommes pas là pour rien afin d’être davantage dans le présent que dans l’espérance. C’est d’ailleurs cette espérance qui pourrait empêcher de la regarder fixement, d ‘interroger sereinement le sens de son existence, qui ferait qu’on peut du coup ne pas vivre sans même s’en rendre compte et nous fait être des morts-vivants. Il faudrait donc tenter de la regarder pour redéfinir sa vie, se hâter de vivre. En ce sens, la mort ne serait pas à considérer comme une fin ; elle est un miroir.

Pour Métaphores, Véronique Barrail

 

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