12 mai 2018

Résumé Bedous-café-philo - 9/6/18 - “Soyez réalistes : demandez l’impossible”

Bedous café-philo

Le Café-Philo-Bedous s'est tenu samedi 09 juin 2018 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé fut : 

 “Soyez réalistes : demandez l’impossible”

Résumé de la soirée : 

Cette injonction attribuée à Ernesto “Che” Guevara et reprise en Mai 68 peut paraitre contradictoire si nous entendons par le fait d’être réaliste la capacité à apprécier objectivement les circonstances en adaptant son action sans verser dans les illusions et faux-semblants et par l’impossible ce qui ne saurait exister, se produire, être réalisé. Quel sens peut-elle alors avoir; ne serait-ce pas au contraire sombrer dans l’irréalisme et donc l’insatisfaction que de demander l’impossible ?
D’où la tentation contraire d’apprendre aux hommes à ne demander que le possible , comme nous y invite Epicure dans sa “Lettre à Ménécé” .
Ainsi, la tension entre réel et impossible est ici ce qui soulève réflexion, avec le risque de verser vers l’utopie, voire l’idéologie et cependant si l’impossible est à demander, c’est donc qu’il peut présenter un attrait.
Mais alors, comment penser cet impossible?
Quel sens peut avoir cette injonction? Quel lien peut-on établir entre le réel et l’impossible?
 
 
La réflexion commence par s’engager sur la question du réel: qu’entend-on par réel et par le fait d’être réaliste ?
On constate d’abord que le réel pour une civilisation occidentale n’est pas le même que pour une civilisation orientale. Il est une construction par l’imaginaire(idem pour l’impossible) et son appréhension est très différente d’un groupe humain à l’autre. Certaines tribus vont avoir une relation avec la nature considérée comme magique  et ce qui paraitra à d’autres civilisations une invention construite par l’imaginaire est pour ces tribus le réel. Il faut alors en conclure que ce phénomène de construction est commun à tout groupe humain. Le problème est alors que nous n’abordons le “réel” que par fractions et que cette vision est biaisée. Quelqu’un remarque par exemple que la démarche scientifique a pu construire une partie de “notre réel”.Ainsi, il dépend de la façon dont on le regarde et si un mensonge répété peut devenir une vérité parce qu’on y croit, cela deviendra pour nous ce que nous nommons le réel. D’ailleurs, l’évolution des connaissances scientifiques montre comment notre vision de ce réel évolue.
   Qu’est-ce alors “ qu’être réaliste” ? à quel niveau se situer? individuel ? ordre social ? Quand on invite l’autre à être réaliste, n’est-ce pas une façon de ne pas écouter ce qu’il a à dire, de se mettre en position de supériorité comme si nous, nous savions mieux que lui ce qu’est le réel? Ainsi, cette injonction supposerait que l’autre s’adapte à ce qu’on lui propose, notamment dans l’ordre social,accepter ce qui a été établi par certains. C’est s’imaginer qu’on a les pieds sur terre et que l’on va pouvoir maitriser ce qui nous arrive (là où les autres, ceux qui ne sont pas “réalistes” ne le pourront pas). or, si le réel est une construction, personne ne saura qui a raison ou tort. D’ailleurs, l’avancée dans le temps nous montre à quel point ce qui pouvait paraitre impossible à un moment donné ne l’est plus).
  Ainsi, ce qui peut sembler utopique à certaines civilisations peut être justement la réalité pour d’autres . Le documentaire” nous sommes l’humanité” raconte  l’histoire des Jerawas, originaires d’Afrique et arrivés du coté de l’Inde après un tsunami. Ce groupe vit dans une société fondée sur la solidarité, refusant l’argent et se disant heureux .
Ce qui nous parait impossible est  donc aussi un aiguillon qui permet ce que l’on nomme le progrès et pas simplement une limite.Mais si rien n’est impossible, il faut alors se poser la question de savoir ce que nous voulons atteindre . Il faut ouvrir les portes à l’imaginaire et c’est cet imaginaire qui nous fera changer le réel.
 
   Cependant, tout en remarquant que notre civilisation cartésienne a voulu aller vers l’impossible, le réel ne peut-il parfois nous rattraper, en ce qui concerne notre relation  à la nature ou au donné corporel ? nous avons cru pouvoir faire ce que nous voulions de la terre et nous nous rendons aujourd’hui compte que ce n’est pas sans risques. On ne peut pas changer la structure d’un bout de bois ni augmenter un être humain et le transformer jusqu’à faire qu’il ne soit plus mortel, ou sinon, ce n’est plus un bout de bois ni  un humain. Ainsi, la promesse transhumaniste de l’impossible semble soulever une interrogation majeure: que devient le réel humain ?
 
  Quelqu’un souligne alors qu’il faudrait différencier l’impossible de l’utopie, le premier révélant l’esprit de compétition cherchant à repousser les limites toujours plus loin, la deuxième cherchant à construire ensemble. Si le réel , c’est aussi les autres, c’est là la donnée la plus importante pour penser l’impossible et envisager justement un réel qui ne soit pas imposé dans un rapport dominants/dominés. Quel impossible demander aujourd’hui ? Et à qui faudrait-il le demander?(dixit le sujet) . Si nous estimons que quelque chose ne va pas, il semble réaliste d’essayer d’en imaginer un autre, et l’utopie peut alors être le bon sens  . On remarque alors que c’est souvent une minorité, considérée comme marginale, qui  fait évoluer le monde. Les peuples premiers décrits par P. Clastres peuvent être une source d’inspiration : une taille de clan régulée permet que les interactions de pouvoir soient construites de telle façon qu’elles empêchent l’apparition d’un chef. Ainsi, c’est à tous qu’il revient d’inventer  et l’encouragement à aller dans l’imaginaire est une invitation à dépasser ce que l’on voit du réel mais aussi à se dépasser. S’il nous faut tendre vers un idéal, cela supposera de demander d’autres possibles plutôt que l’impossible . Cette phrase de Che n’est qu’un slogan et en tan que tel, elle peut faire craindre que seuls certains auront accès à cet “impossible”. Il est crucial de considérer le collectif et pour cela, toutes les possibilités sont à enseigner, discuter,essayer.
Pour Métaphores, Véronique Barrail

 

 

 

 

 

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11 mai 2018

Avis

Logo métaphore

C'est avec grande tristesse que nous apprenons le décès subit de notre camarade Bernie, survenu au cours du Week-end dernier. Nous perdons une personne chère qui a soutenu nos activités par sa participation assidue, sa présence amicale, sa parole toujours originale et vivante et sa sensibilité.

La cérémonie funèbre se déroulera mardi 5 juin à 9h45 dans la salle du Crématorium de Pau.

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10 mai 2018

Manhattan-philo - 6/06/18 : L'égoïsme est-il blâmable ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de juin s'est tenu le mercredi 6 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés :

Sujet 1 : Pourquoi trouvons-nous que la nature est belle ?   

Sujet 2 : L'égoïsme est-il blâmable ?

Sujet 3 : Pourquoi le mal ? 

Le sujet voté par le groupe présent fut :

L'égoïsme est-il blâmable ?

Résumé de la soirée à suivre

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02 mai 2018

Résumé Apéro-philo - 24/05/18 - La nuit porte-t-elle conseil ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de mai s'est tenu  jeudi 24 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

La nuit porte-t-elle conseil ?

 Résumé de la soirée :

Porter conseil c’est donner un avis, censé éclairer celui qui le demande. Le paradoxe de la problématique saute aux yeux : comment demander conseil à la plus silencieuse, obscure, énigmatique réalité de ce monde ? Si le jour est le lieu et le moment de l’activité affairée des hommes, la nuit est plutôt réservée au repos, au calme ou à l’intimité. Si « la nuit porte conseil » c’est en suspendant l’agitation, en interrompant l’affairement, effectuant une sorte de mise entre parenthèse où le corps et l’esprit  se détournent, et, se détournant, sauraient prendre conseil de la nuit.

Ce n’est là qu’une pétition de principe. Pour en examiner l’éventuel fondement j’ai proposé de revenir au texte d’Hésiode, dans la Théogonie, qui nous raconte la naissance de la Nuit à partir du Chaos (la béance originelle) – auquel elle ressemble beaucoup – et comment la Nuit (Nyx) engendre à son tour : la Destinée fatale, Moros, (fatale parce que mortelle), la Mort (Thanatos), le Sommeil (Hypnos) et les mille Songes (Oneiros). Cette classification nous permet de distinguer les diverses figures de la Nuit, et du coup les composantes essentielles de la problématique.

Nous traitons successivement :

Du sommeil peut-on dire qu’il porte conseil ?

Les rêves portent ils conseil ?

En quoi la nuit serait-elle une image du destin et de la destinée ?

 1)   Une discussion animée met au jour la complexité du sommeil – on devrait dire « des » sommeils. Si le sommeil profond permet la récupération physique de l’organisme, le sommeil paradoxal donne lieu à une grande activité psychique de réorganisation et de traitement des informations. Mais ce qui est stupéfiant c’est que cette activité, qui est bien la nôtre, se déroule à notre insu, sans participation de la conscience. Cela fonctionne tout seul, et cela est de la plus haute importance pour notre équilibre mental. On remarque, le matin revenu, que certains problèmes, qui semblaient insolubles, peuvent être abordés autrement, et parfois même la solution se donne spontanément. L’esprit s’est pour ainsi dire lavé, décanté. La nuit a porté conseil alors que le sujet s’était absenté dans le sommeil. Il a trouvé une solution, non par l’effort et la persévération, mais par une déprise, un abandon à une certaine forme d’altérité : mon propre sommeil est un autre pour moi, qui pourtant me concerne au premier chef.

2)   La nuit, réputée noire, de ce point de vue, est aussi l’éclairante, et le jour, réputé clair et limpide, peut nous sembler obscur, si nous considérons l’aveuglement auquel le sujet est soumis contre son gré dans l’affairement universel. Certains se réjouissent du retour de la nuit pour enfin se retrouver eux-mêmes, dans le silence et le recueillement : nuit claire de l’âme contemplative, voyages psychiques dans l’infini, rêverie sans contrôle. L’opposition si commode du jour et de la nuit demande à être revisitée : le jour véritable n’est pas forcément où l’on pense.

3)   Le rêve porte-t-il conseil ? Encore faut-il en avoir quelque souvenir ! Chez les grands rêveurs on peut parler d’une sorte de seconde vie, souterraine et persistante, qui a sans doute des effets indirects sur la vie consciente. Comme pour le sommeil, nous constatons un paradoxe : je rêve, mais je ne décide pas de mes rêves, ni de leur apparition, ni de leur contenu,  ni de leur conclusion. Là encore je suis un témoin indirect d’une activité qui est pourtant la mienne. Là encore se pose la question du sujet : suis-je celui qui rêve, en quoi ce rêve me concerne-t-il, que m’apprend-il, me livre–t-il quelque conseil avisé ? C’est évidemment au réveil que j’en décide, si toutefois je me souviens, et si je considère qu’il y a lieu d’y réfléchir.

4)   Pour Hésiode la Nuit préside aux Destinées. La destinée est le chemin que trace un sujet entre la naissance et la mort. La mort est la figure du Destin. Dans la destinée il y a un élément conscient, dans les choix plus ou moins éclairés du sujet, et un élément « nocturne », inconscient. En langage moderne la nuit, qui préexiste au sujet (songeons à la vie intra-utérine), symboliserait la part d’inconscient qui déterminerait ses choix, et cela d’autant plus que la conscience est absente ou insuffisante. On pourrait dire aussi : je suis celui que je suis dans un dialogue avec une altérité intérieure que je peux chercher à connaître, mais dont la nature singulière m’échappera toujours.

5)   Nous concluons ce débat fort riche en insistant sur la nécessité de s’ouvrir à la diversité : jour et nuit sont des oppositions trop frontales, il faut introduire des nuances, des gradations, explorer les zones intermédiaires : d’où l’intérêt des techniques psychocorporelles (yoga, Tai Chi, méditation, relaxation, hypnose, sophrologie etc) qui nous renseignent un peu mieux sur l’extrême richesse et diversité de la vie psychique.

 Enfin, pour la fine bouche, permettez-moi de citer un passage d’Héraclite : "Le maître des plus nombreux, Hésiode. Celui-ci, ils croient fermement qu’il sait le plus de choses, lui qui ne connaissait pas le jour et la nuit : car ils sont un."

Cette unité des contraires, voilà un beau programme de méditation philosophique !

Pour Métaphores, Guy Karl

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01 mai 2018

Résumé Café-philo - 07/05/18 - Pourquoi sommes-nous pressés ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  mai (activité libre et gratuite) s'est tenu lundi 07 mai à 18h45 au Palais Beaumont. Le sujet voté par l'assemblée après les diverses propositions fut : 

Pourquoi sommes-nous pressés ?

Résumé de la soirée : 

« Pressés comme des citrons » : image d’une compression et d’une impitoyable torsion - mais surtout image de la précipitation, de l’emballement : qu’est-ce qui fait courir si vite, de plus en plus vite, et pour aller où ? Sommes-nous victimes d’une accélération universelle qui nous emporte malgré nous, ou bien complices consentants, au détriment de notre être ? Est-il possible de faire halte, de cultiver un écart, dans un monde qui requiert « la mobilisation infinie » (Sloterdijk) ?

1)   En première partie le groupe dresse l’image du monde actuel dominé par le souci de la production, de la rentabilité et de l’efficacité : rythme, gestion du temps, organisation. La technologie, qui fait gagner du temps, permet de réinjecter le temps gagné dans la production, pour faire gagner encore du temps, qui à son tour sera exploité. C’est la face visible d’un processus qui affecte en profondeur tous les secteurs de la vie économique et sociale, provoquant une vertigineuse accélération : capitaux, placements, progrès technique, décisions politiques etc

2)   Ce processus vient contredire un autre temps, le temps du corps, qui connaît ses lenteurs et ses besoins, son rythme propre – encore que l’on voie le système productif modifier les équilibres et les rythmes biologiques, en créant par exemple le stress caractéristique de certains milieux professionnels, suivi d’effondrements dépressifs. Trop pressé, le corps finit par craquer. Ce qui nous incite à penser qu’il importe de respecter le corps, en particulier en protégeant l’enfance, et le travailleur.

3)   Est-il possible de se ménager une « arrière-boutique », comme dit Montaigne, pour se sentir adéquat à soi-même, y cultiver la contemplation, l’intuition, la méditation ? Qui a pris conscience de sa mortalité voudra vivre le temps et non courir après le temps. Sauf si, pris d’angoisse, il s’imagine que par la multiplication des expériences, l’intensification des passions, il puisse combattre la mort, auquel cas il retombe de fait dans l’idéologie du « toujours plus » et du « de plus en plus vite », victime consentante du système. Alors réapparaissent les symptômes de la surconsommation, de l’addiction, de la frustration, de l’intolérance et de l’impatience : maladie postmoderne du temps.

4)   Vient alors la question éthique et thérapeutique : comment accéder à sa propre temporalité de sujet conscient de soi et de sa finitude. S’esquisssent les traits d’un conflit entre le dedans et le dehors, l’objectif et le subjectif, entre le temps des horloges et le temps intérieur. Le temps n’est pas un objet consommable et étirable, il n’est pas un stock renouvelable : c’est dans son intimité de sujet mortel que l’individu peut retrouver ces vérités, voyant son corps se développer puis s’étioler. On ne peut maîtriser, arrêter ce qui coule comme un fleuve, et qui ne revient jamais. Nous tentons pour finir de dessiner les contours d’un lâcher-prise qui n’est pas un abandon pur et simple, ni un découragement.

5)   Pourquoi sommes-nous pressés ? Certes c’est notre monde qui le veut ainsi. On se demandera où cela va nous mener à terme. Ce n’est pas raison pour se laisser manipuler, ou en rajouter en abusant des leurres technologiques. Et enfin, pourquoi, en son for intérieur, pourquoi serait-on pressé, si de toute manière l’issue est inévitable ?

Pour Métaphores,

Guy Karl

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06 avril 2018

Résumé Manhattan-philo - 2/05/18 : Apprendre à mourir ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de mai s'est tenu le mercredi 2 mai à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. Les trois sujets proposés furent : 

Sujet 1 : Peut-on apprendre à mourir ?

Sujet 2 : L'égoïsme est-il blâmable ?

Sujet 3 : Où va le progrès technique ?

Après un vote des participants, le sujet retenu fut :

Peut-on apprendre à mourir ?

Résumé de la soirée :

Pour introduire cette séance, autour de la question : « Peut-on apprendre à mourir », je commence par rappeler un point d’histoire des idées : l’idée qu’il faudrait « Apprendre à mourir » si l’on veut parvenir à la sagesse, et qu’en un mot, philosopher n’est rien d’autre qu’un tel apprentissage, est une idée que l’on trouve chez Platon, de prime abord. Apprendre à mourir, c’est s’exercer à se dégager autant que possible du corps, qui fait obstacle à la vie de l’esprit. Montaigne reprendra l’idée que philosopher c’est apprendre à mourir, mais en un sens épicurien : il faut se rappeler sans cesse que nous sommes mortels afin de profiter au mieux du temps qui nous est imparti. Toutefois, un tel programme d’apprentissage semble absurde, sachant qu’on ne meurt qu’une fois et que l’on meurt nécessairement. Ainsi, que penser de cette formule ? Peut-on se préparer à la mort par un apprentissage ? Ou bien n’y a-t-il d’apprentissage que de la vie ?

Le public a proposé plusieurs voies pour répondre à cette question. Tout d’abord, un consensus se dégage sur le fait qu’on ne peut pas apprendre à mourir au sens où on apprend un art, en s’entraînant afin de l’exercer une fois l’apprentissage accompli. Mourir n’est pas un art, cela n’a rien de difficile et c’est bien au contraire la chose que tout le monde connaîtra, qu’il le veuille ou non, qu’il y soit préparé ou non. Il peut être difficile de réussir à se maintenir en vie, mais rien n’est plus facile que la mort car justement, pour mourir, la seule chose à faire est… de ne rien faire !  Et il n’y a rien à apprendre de ce point de vue.

Ainsi, on comprend que si on doit apprendre quelque chose, ce n’est pas à mourir, mais à affronter la mort, à s’y préparer. Et ici se dégage plusieurs vues distinctes, selon les croyances sous-jacentes. En effet, d’un point de vue matérialiste, et dans la suite d’Epicure, mourir est un anéantissement complet de la subjectivité, l’âme étant ici conçue comme matérielle et donc comme une réalité corruptible. Cette idée, évoque quelqu’un, vient comme « trouer notre façon de penser », puisque le néant est justement impensable, l’être étant requis pour penser. Tout ce qu’il y a à faire est ainsi de dompter une représentation qui, par ailleurs, ne sait pas elle-même ce qu’elle se représente. La mort n’est rien pour nous, puisque nous ne serons plus quand elle sera là. Et il n’y a rien à craindre, rien même à penser, et somme toute, il s’agit surtout de vivre, car comme le dit Spinoza, la sagesse est méditation de la vie et non de la mort. Apprendre à mourir, au mieux, c’est comme le dit Montaigne se rappeler la mort pour mieux profiter de chaque instant de vie.

Mais d’un point de vue spiritualiste, où l’on considère que l’âme survit au corps, la perspective change alors. Apprendre à mourir serait dans cette mesure se préparer non à une fin mais à un passage, en recentrant sa vie sur l’essentiel, à savoir le spirituel. C’est dans cette perspective que l’ascétisme religieux prend notamment son sens. Si notre vie future dépend de notre vie présente, alors réussir sa vie – moralement – est dès lors une manière de réussir sa mort, c’est-à-dire la transition. Mais les perspectives se nuancent aussi selon toutes les croyances possibles à ce sujet : nirvana, réincarnation, résurrection, etc.

Une bonne partie de la discussion porte également sur le rapport à la mort d’autrui. Puisque nous ne pouvons connaitre notre propre mort, nous ne connaissons que la mort d’autrui, et c’est celle-ci qui nous prépare à notre propre mort. Le deuil, ainsi, nous préparerait à notre propre mort. Mais il est aussi souligné que la mort d’autrui est intrinsèquement distincte de notre propre mort. Par ailleurs, comment aborder le deuil ? Le rapport au défunt est-il un rapport à quelque chose qui n’est plus ou bien à quelque chose qui est encore en nous ? Doit-on « passer à autre chose », suite à un deuil, ou au contraire se laisser « pénétrer de l’éternité de l’autre » comme un participant souligne ?

Ainsi, bien qu’aucun consensus ne se soit dégagé sur la réponse à cette question, on a pu prendre conscience de la manière dont nos croyances impactent évidemment notre rapport à la mort, si bien que la question « peut-on apprendre à mourir » fait signe de prime abord vers le problème métaphysique de la nature de l’âme. 

Pour Métaphores, Timothée Coyras

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05 avril 2018

Résumé Apéro-philo - 26/04/18 : Moins on se connait, mieux on se porte

Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite du mois d'avril s'est tenu sur le sujet suivant : 

"Moins on se connaît, mieux on se porte." (Clément Rosset)

Résumé de la soirée :

 1)   Quel est le sens d’une telle phrase, qui semble de prime abord chercher à décontenancer l’interlocuteur ? Est-ce pure provocation, ou sentence réfléchie, fondée en raison ? Il est clair en tout cas qu’elle prend le contre-pied d’une longue tradition, initiée par les Grecs (« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ») et régulièrement confortée par les plus grands auteurs jusqu’à aujourd’hui, tradition qui insiste sur la nécessité, ou le devoir, ou l’intérêt de se connaître soi-même. C’est également le leitmotiv de toutes les thérapies psychologiques : se connaître pour évoluer, et si possible guérir. Dans cette optique on dira plutôt : mieux on se connaît, mieux on se porte. La question posée est donc de savoir ce que vaut la connaissance de soi - à supposer qu’elle soit possible - si elle aide, ou non, à se bien porter.

2)   Pourquoi chercher à se connaître ? Pour connaître ses origines, pour éclairer certaines zones d’ombre, pour s’améliorer, pour augmenter ses chances de succès dans le monde ? La vraie motivation semble plutôt la souffrance, qui initie souvent la consultation psychothérapeutique : quand la voie semble barrée, que des crises personnelles, incompréhensibles, provoquent l’angoisse ou le désarroi, quand le sujet éprouve viscéralement le besoin de comprendre.

3)   On remarque, dans cette exploration de soi par soi, une gradation : chacun est le fruit d’une longue histoire à la fois biologique et sociale, le membre de collectivités variées, pris dans des relations complexes et mobiles, soumis à des conditionnements inévitables, et peut avoir le sentiment de se perdre dans un labyrinthe. Peut-on s’en remettre à la seule identité sociale – sans s’interroger plus avant sur une identité plus intime, subjective, et sur son vrai désir ? Mais alors, chez certains, s’ouvre un véritable gouffre d’incertitude, et la solution (la connaissance) apparaîtra pire que le mal (la souffrance) – D’où, chez plusieurs personnes du groupe présent, une réaction de méfiance et de prudence : connaissance, oui, mais pas trop, et pas trop profond. A l’extrême on partagera l’avis de Clément Rosset.

4)   Vient une belle image : si vous ouvrez la boîte de Pandore, que se passe-t-il ? On entrevoit soudain un chaos, un désordre pulsionnel qui inquiètent. On veut se ressaisir de sa propre image (miroir psychique) pour solidifier les bords, contenir le magma. Ou bien on cherche une réassurance du côté du langage : «  je suis, j’existe » (Descartes), sans voir forcément que les mots eux aussi s’écoulent dans le flux universel. Bref, par les images (imaginaire) et par les mots (symbolique), on s’emploie à se réassurer de soi pour contenir la faille. Et quel bénéfice peut-on tirer de cette expérience ? La connaissance paradoxale que la connaissance de soi est toujours incertaine, incomplète, inachevable : ce moi que je croyais saisir en vérité, figé dans une définition, s’échappe et se transforme, évoluant au fil du temps, « ondoyant et divers » (Montaigne).

5)   Que faire pour mieux se porter ? Une simple et native ignorance serait une réponse si cette naïveté de nature n’était déjà, chez la plupart, perdue depuis longtemps.  Une fois entrés dans le domaine de la connaissance que ferons-nous ? On peut, première hypothèse, se contenter d’une connaissance sommaire, superficielle tant qu’elle est efficace, et elle l’est en effet chez beaucoup. Mais si cette adaptation échoue, si le sujet bascule de crise en crise ou se referme dans des répétitions douloureuses, il faudra  bien envisager un recours du côté de la connaissance – si l’on se refuse à fuir dans les paradis artificiels. Alors la connaissance devient un travail, comme on dit, un travail sur soi, dont on espérera qu’il débouche sur un « mieux se porter ».

6)   Etrange projet, en définitive, que de vouloir se connaître soi-même ! Ce « soi » ou ce « moi » n’est pas un objet que l’on puisse saisir, ni dans les images, ni dans les mots, et encore moins dans les définitions. Et pourtant il est légitime de parler de connaissance, si l’on entend par là un examen lucide des mouvements et changements intérieurs – mais un « intérieur qui est d’emblée en relation avec un extérieur » - plutôt dans l’après coup que pendant (pendant que le fait se déroule je peux difficilement l’observer) – si bien que la vie se passe à remanier, ré-engencer les affects, les idées et les pensées, sans jamais disposer d’un point terminal, d’un savoir fini sur lequel je puisse me reposer ad vitam aeternam. Connaissance relative et imparfaite, ou « ignorance savante » dont il faudra bien se contenter, et qui n’est pas sans charme.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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03 mars 2018

Résumé Bedous-café-philo - 21/04/18 - L'égalité, une valeur ?

Bedous café-philo

Le Café-Philo-Bedous s'est tenu samedi 21 avril 2017comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé pour cette rentrée philosophique fut : 

L'égalité, une valeur ?

 Résumé de la soirée :

La DUDH défend l’égalité de naissance en droit de chacun,reconnu comme un sujet,partageant la même condition humaine :” Tous les hommes naissent libres et égaux en droit”; “Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune”.L’égalité est-elle alors une valeur, ce pour quoi il faudrait se battre, ce qui devrait valoir dans la conduite de nos actions ?
Si nous regardons l’histoire, de l’Antiquité  en passant par le moyen-âge, nous voyons comment cette idée n’est pas toujours allée de soi...On voit peu à peu apparaitre une revendication égalitariste,la révolution française instaurant une égalité politique.(cf la DUDH art.6:”La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles aux plus hautes dignités,places et emplois publics selon leurs capacités et sans autre distinction possible que celle de leurs vertus et de leurs talents”). Ainsi, puisque nous sommes tous différents, que nous n’avons pas les mêmes besoins ni les mêmes talents, l’égalité n’est pas l’identité. Que faire alors de la différence ? l’égalité est-elle toujours juste et quelle égalité ?
 
    Quelqu’un commence par remarquer que l’égalité vient du monde mathématique, avec une capillarité oscillant entre le plus petit et le plus grand ,indiquant ainsi une société hiérarchisée ;L’égal serait donc quelque chose d’imparfait, l’humain n’étant pas un objet mathématique. L’égalitarisme ,derrière un discours humaniste, peut vouloir protéger un intérêt plus personnel. Il faudrait donc s’en tenir à une égalité devant la loi, droit de pouvoir être  qui permet de vivre ensemble.
 
    Mais, il convient de remarquer que ce n’est pas aussi simple. L’amende pour une infraction au code de la route est déterminée par la loi, par exemple, le fait de ne pas s’arrêter à un feu rouge. Par la mise en danger  de la vie d’autrui, c’est une faute morale. Or, la sanction sera la même pour tous et cependant, elle n’aura pas le même impact selon le pouvoir d’achat du contrevenant. Il faut  faire la distinction entre le droit et la non-égalité des résultats. Donc, en ce sens,l’égalité n’est-elle pas injuste ? ( “ selon que vous serez puissants ou misérables....). Ainsi, même si on la décrète, elle ne permet pas forcément le juste et plusieurs  facteurs viennent y faire obstacle. Ce que l’on appelle “l’égalité des chances” révèle ainsi le constat de l’inégalité.
 
   On se demande alors à ce stade de la réflexion si l’on doit nécessairement rechercher cette égalité , avant de voir si elle est possible. Qui dit valeur dit barème,  oscillation d’un coté à l’autre, recherche d’un équilibre, qui semblerait le contraire de l’égalité. Mais,  Si on est dans une solidarité qui ne s’appuie pas sur l’égalité, on est dans la charité et donc dans la hiérarchie. L’égalité est à la base de toute relation humaine , mais elle passe alors par la reconnaissance des différences  et  des compétences de chacun, plus que de ses résultats. On peut alors parvenir à une autre égalité.Par exemple , nous pouvons illustrer cela par un ensemble musical: il y a des instruments  différents, des niveaux de maitrise différents et donc aussi des partitions adaptées à tous ces niveaux, des solistes, le but étant de produire une harmonie. Tout le monde va récolter les applaudissements et ce  quelle que soit la manière dont il a joué. Pourtant, il y a des postes plus essentiels que d’autres et le soliste sera logiquement plus applaudi Ainsi, plutôt que la justice, ne faudrait-il pas mieux envisager la justesse, laquelle semble plus pertinente concernant la question de l’égalité. Il  faut donc un ajustement sinon il y aura injustice. On ne donnera pas la même part de gâteau  à un enfant de quatre ans et à un de seize.  On passe alors à l’équité, d’autant plus si la taille du  gâteau est limitée  par rapport au nombre de personnes. Celui qui a moins de ressources a plus de besoins et c’est là que la solidarité peut intervenir.
 
  Il semblerait donc que cette question de l’égalité pose inévitablement celle de la différence.  Le danger ne serait-il pas  l’uniformisation? Par exemple, en voulant amener les élèves à un même point,l’éducation scolaire écarte des talents qui restent  ignorés; or, si la question du collectif implique la participation de chacun, c’est par une authentique individuation qu’il peut se construire,l’individualisme oubliant la question de l’autre. Si l’inégalité existe, c’est le résultat de la volonté humaine  mais cela ne signifie pas gommer les différences,tout au contraire. L’égalitarisme est le danger qui nous fait vouloir être comme les autres. Or ,si ce sont nos différences qui font notre singularité, il nous faut lutter contre ce mouvement.
Pour Métaphores, Véronique Barrail

 

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01 mars 2018

Résumé Café-philo - 17/04/18 - Création, ivresse et exaltation

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'avril s'est tenu le mardi 17 à 18h45 au Palais Beaumont à Pau. Le sujet voté à partir des neuf propositions formulées par le groupe présent fut :

La création suppose-t-elle l’ivresse et l’exaltation ? 

1)   L’énoncé induit presque irrésistiblement l’image du génie possédé par la démesure de son inspiration, image longtemps cultivée par une certaine tradition « romantique ». C’est évidemment faire la part belle à l’irrationnel – quand d’autres voix s’élèvent pour rappeler le rôle déterminant du travail, de la patiente composition au jour le jour. « Un dixième d’inspiration, neuf dixième de transpiration ». Notre propos sera d’examiner ce que signifie ce « suppose » : l’ivresse et l’exaltation sont-elles causes de la création ? Ne font elles qu’accompagner la création ? Sont-elles éventuellement absentes de la création ? Et enfin voir si l’on peut trouver la source, ou les sources de l’activité créatrice.

2)   Quels sont les critères qui permettent de définir une création, sachant qu’il ne peut exister de création ex nihilo ? La création fait surgir dans le monde une réalité qui jusque-là n’existait pas, qui se présente comme innovante, inventive, originale. C’est l’œuvre de la « poièsis », l’acte de faire du neuf, et non pas une simple « technè » qui répète des procédures anciennes au service de l’utilité. De plus la création se caractérise par un processus d’extériorisation, d’expression – l’idée, l’intuition se manifestent dans une forme concrète, visible par autrui. Dans le cas du génie elle atteint l’universel, exprime en son temps une dimension universelle : on donne l’exemple de Guernica qui condense en un tableau toute l’horreur d’une époque.

3)   Ainsi définie la création suppose-t-elle l’ivresse ? Mais que faut-il entendre par ivresse ? « Enivrez-vous ! » écrivait Baudelaire. L’ivresse est un état second, provoqué par des substances chimiques, ou par un certain enthousiasme, un emballement cérébral, une excitation pulsionnelle, une imagination enfiévrée, par quoi le sujet quitte la représentation ordinaire et normée de l’existence commune, pour voyager quelque temps dans un territoire psychique ou spirituel particulier : parfois des visions, voire des délires ou des hallucinations peuvent se produire (on songe au « dérèglement de tous les sens » prôné par Rimbaud dans « Une saison en enfer »). Un tel état est-il favorable à la création ? Rien n’est moins sûr : la vision élargit la perception, mais cela ne garantit pas l’accès à l’expression, qui reste quand même la finalité recherchée. Combien de « visionnaires », incapables de transmettre intelligemment leurs visions ! Il faut savoir disposer d’un outil, d’une aptitude expressive, d’un art, de techniques sûres, et sans doute beaucoup travailler ! « Les dieux, disait à peu près Valéry, vous font la grâce du premier vers, à vous de trouver la suite ! »

17 04 18

4)   La notion d’exaltation a été un peu moins analysée. On pourrait dire que l’exaltation est un passage à la limite (ex-altus : en dehors de l’extrême, altitude ou profondeur). Il y a des exaltations du sublime, des élévations vers le divin ou la beauté, mais aussi des exaltations sombres et ténébreuses, de tonalité mélancolique (voir « les Chimères « de Nerval). Dans les deux cas le sujet perd la référence commune (le sens commun) pour se déréaliser dans des territoires hors-norme. L’exaltation peut être un extraordinaire moteur pour s’élever ou s’enfoncer, ouvrant de nouveaux territoires à la perception. Mais le problème est le même que pour l’ivresse : rien ne garantit le passage à l’écriture, à la composition, à l’expression.

5)   La fin des débats a porté essentiellement sur les facteurs de la création : pourquoi créer ? Et quel bénéfice ? La création est de par sa nature même une protestation contre l’ordre des choses, une révolte contre la mornitude du monde, contre la répétition, l’ennui, le non-sens. En elles–mêmes, l’ivresse et l’exaltation, suivies ou non de création, témoignent de ce besoin impérieux de s’affranchir des limites de la réalité, de voyager dans l’inconnu, d’explorer de nouvelles terres. Quand ce profond désir se matérialise, au prix du travail, dans une œuvre innovante, l’inventeur goûte une autre ivresse encore, plus sereine et tamisée, celle de la joie de créer, qui est peut-être la plus haute joie que l’homme puisse goûter ici-bas.

Pour Métaphores,

Guy Karl

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12 février 2018

Résumé Manhattan-philo - 4/4/18 : La curiosité est-elle un vilain défaut ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo du mois d'avril s'est tenu le 04 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. Les trois sujets proposés furent :

Sujet 1 : Peut-on apprendre à mourir ?

Sujet 2 : L'amour rend-il aveugle ?

Sujet 3 : La curiosité est-elle un vilain défaut ? 

Après le vote rituel, le sujet choisi par le groupe fut : 

La curiosité est-elle un vilain défaut ?

Résumé de la soirée :

Pour ce Manhattan-philo, le public a choisi de traiter le sujet suivant : « la curiosité est-elle un vilain défaut ? »

Si l’expression peut prêter à sourire, en ceci qu’elle a une valeur moralisatrice, adressée principalement aux enfants, elle cache en fait un problème plus profond. La curiosité est en effet le lieu d’une ambivalence. D’une part, elle semble un défaut, s’il s’agit de regarder quelque chose qu’on ne peut ni ne doit savoir. Pascal dit ainsi que « la principale maladie de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ». Mais d’autre part, elle est aussi le moteur même de l’activité scientifique et philosophique. Son étymologie, le soin, indique qu’elle est une attention positive et bienveillante. Ainsi, je propose au public de distinguer ce qui relève de la vertu et du vice dans la curiosité.

Quelqu’un fait d’abord référence au conte de Perrault, Barbe-bleue, où la femme du terrible et sanguinaire mari a la curiosité coupable d’ouvrir la pièce interdite ; mettant en péril sa vie. La curiosité paraît bien ici un défaut. Est aussi distingué la pulsion de voir et le désir de savoir. D’un côté, la pulsion relève d’un comportement non réfléchi, instinctif, et de l’autre, le désir de savoir est un comportement plus intellectualisé.

De façon globale, le public fait l’éloge de la curiosité, en montrant comment elle a permis à l’homme de progresser, de sortir des préjugés, de l’obscurantisme, et en un mot de faire évoluer la science. Mais se pose alors la question de savoir pourquoi on a aussi une méfiance envers la curiosité. La raison qu’avance un participant est sociale. La curiosité que j’ai pour les affaires de mon voisin, de mon collègue, bref, de ce qui ne me concerne pas, me fait sortir de l’ordre dans lequel je suis inscrit, et relève de la transgression. Il cite ainsi la culture chinoise à cet effet, où dans le confucianisme, le respect de la place de chacun est essentiel.

Est aussi distinguée une curiosité de voir ce que l’on pressent, et une curiosité de voir ce que l’on ignore absolument. Ainsi, le voyeur, au sens strict, n’est pas curieux, car il sait ce qu’il va voir. Mais celui qui cherche à savoir ce que contient une pièce secrète, ou mieux, ce qu’il y a « après la mort », est curieux d’un objet absolument inconnaissable, et c’est là un sens plus profond de la curiosité, qui peut prêter à la critique si l’objet inconnu est aussi inconnaissable : pourquoi chercher à connaitre ce qui est inconnaissable ?

La curiosité pourrait relever ainsi de la volonté de maitriser ce que l’on ignore et ce que, de fait, on craint. Est suggéré alors que l’objet de la curiosité n’est pas tant les choses que soi-même. Le curieux cherche une expérience, un vécu, une connaissance de soi, davantage qu’une simple information sur les choses. De ce point de vue, la curiosité renvoie au rapport qu’un sujet entretient avec le monde en général, et non d’un simple désir de connaissance.

Le public est aussi amené à réfléchir sur la société contemporaine où l’on peut voir et être informé de tout. Les phénomènes de la télé-réalité viennent ainsi nourrir cet appétit de voir. La rumeur, qu’un participant identifie au commencement du langage chez les grands singes, vient régulièrement gonfler les lignes des journaux. Mais à cette curiosité de bas étage, de nombreux participants s’empressent d’opposer la saine et vivante curiosité qui manifeste en l’homme un soin pour la vérité, pour l’inconnu, bref, pour quelque chose dans lequel il peut progresser et grandir. De ce point de vue, la curiosité n’est non seulement pas un défaut, mais sans doute une qualité que nous manquons de cultiver suffisamment. 

 Pour Métaphores, Timothée Koyras

 

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