16 mai 2016

Résumé Apéro-philo du 23/06/16 Peut-on aimer le corps ?

 

Apero philo

L'Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de Juin s'est tenu le jeudi 23 à 18h45 au café Le Dimanche à la campagne à Pau (face au parc Beaumont - Jeu de paume) sur le sujet suivant :

 Peut-on aimer le corps ?

Résumé : 

 1)    Il est fort risqué de prétendre rendre compte de la richesse foisonnante de cette séance, aussi me contenterai-je de quelques indications décisives. Est-il possible, psychologiquement, d’aimer le corps, le sien propre, celui de l’autre, et les corps des autres, dont il faut bien admettre qu’ils ne sont pas nécessairement beaux, agréables, tantôt ceci et tantôt cela, présentant une grande variété de formes, de rythmes, entre la santé florissante et la maladie, entre la beauté et la laideur, entre la vie et la mort ? En sus, une longue tradition métaphysique et religieuse prétend nous éloigner du souci et de l’amour du corps, y voyant une coupable complaisance à la chair périssable, au détriment de l’âme et de son salut éternel.

 2)    Notre époque est marquée par une envahissante obsession du corps, qui semble devenir un objet marchand vendable et achetable dans une économie généralisée de la performance et du rendement. Magazines d’esthétique, prescriptions de forme et de santé, recherches médicales et pharmacologiques etc : tout concourt à faire du corps, de son image et de ses performances un élément décisif de la réussite. Dictature qui ne va pas sans créer de nouvelles névroses, contribuant à accentuer le malaise rampant d’individus soumis à des pressions d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas clairement identifiées. Ne sommes-nous pas responsables en partie de cet état de choses, si nous nous laissons entraîner dans ce mouvement général ?

 3)    Il faut distinguer le corps comme image – celui du miroir et de la publicité - du corps réel, celui qui est apparu dans le monde, qu’on n’a pas choisi, qui a grandi, qui vieillit, et qui va se décomposer à terme. Nous en avons une première expérience dans le jeu des besoins, dans l’exercice des fonctions, la marche, la respiration, le mouvement et le repos, la sexualité, la maladie et la santé. Le corps réel est-il le corps anatomique et physiologique, le corps de la biologie et de la médecine ? Oui et non, car c’est encore une représentation, certes efficace et efficiente, mais elle ne saurait rendre compte de la qualité spécifique du « vivre » qui est propre à chacun, qui ne se mesure pas et ne se découpe pas en petits morceaux d’organes ou de cellules. Vivre, c’est repousser la mort, c’est travailler à se conserver (Spinoza), c’est affirmer une puissance active ou réactive (Nietzsche), c’est être au monde comme singularité dynamique ou passive. Pour autant, suis-je mon corps ? Ne suis-je que mon corps ? Le groupe tente d’analyser ce fascinant mystère du lien intime entre le corps et la psyché, car s’il n’ y a pas de psyché sans corps, on peut se demander ce que serait un corps qui n’est pas façonné par une force psychique quelconque, instinct, pulsion, intelligence ou culture. Physiologique et psychologique se supposent mutuellement, se combinent et s’intriquent profondément : somato- psychique ou psycho-somatique. En Asie on parle volontiers d’un « corps-esprit », un seul terme qui unit les deux faces.

 4)    Retour au sujet : si on ne sait toujours pas ce qu’est exactement le corps, on en a tous une expérience. Dès lors on peut aborder correctement la question de l’ « aimer » ou du « haïr ». L’amour de soi, selon Rousseau, serait une donnée native et naturelle du vivant,  qui englobe évidemment le corps. On peut se demander par quel processus l’homme en vient à isoler, séparer la question du corps, en l’opposant à l’âme, à l’esprit, à la conscience, à la psyché. Est-ce un fait universel ou le propre d’une culture rationaliste et scientifique ? En tout cas la tradition n’enseigne pas l’amour du corps, soupçonné d’engendrer une grande quantité de vices (Platon) en nous détourant des vraies valeurs morales. L’honnêteté intellectuelle nous force à admettre que notre rapport émotionnel au corps est très ambivalent : on l’aime quand il est source de plaisir, de puissance, de dépassement, on le hait quand il est accablé de maux, de maladies et d’impuissance et nous conduit inexorablement à la mort. En ce sens il y a une vérité du corps : il nous enseigne notre condition mortelle, nous inscrit dans la réalité de l’univers, et nous invite à une certaine humilité : « aussi haut que l’on soit perché on n’est jamais assis que sur son cul » disait à peu près Montaigne. Et Jaspers nous a enseigné la vérité des « situations-limites », celles où nous mesurons notre originelle dépendance aux conditions générales de la vie et de la mort.

 5)    L’ambivalence des sentiments à l’égard du corps est dès lors une réalité psychique incontournable. Aimer sans réserve est impossible, détester sans nuances est suspect, voire hypocrite. S’il est une sagesse, elle nous inviterait à prendre acte de cette ambivalence, sans amour illusoire et sans détestation névrotique, à cultiver une lucidité bienveillante et apaisée, comme nous l’enseigne Epicure dans sa belle Lettre à Ménécée, nous enjoignant de prendre plaisir aux vrais biens de l’existence.

Pour Métaphores, GK

 

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15 mai 2016

Résumé du café-philo du 14/06/16 : Repenser la nature

Café-philo

          Le prochain café-philo s'est tenu le mardi 14 juin 2016 à 18h45 au café (associatif) La Coulée douce, Cité des Pyrénées, rue Berlioz à Pau (activité libre et gratuite). Le sujet voté par les participants à partir de leurs propositions fut :

Comment repenser notre rapport à la nature ?

Résumé de la soirée :

1)      S’il est bien question de nos jours, où tant de dangers menacent la vie sur la planète, de repenser notre rapport à la nature, on se demandera s’il a bien existé par le passé une authentique pensée de ce rapport. Rien n’est moins sûr, car si l’homme s’est adapté bon an mal an, s’il a prospéré en se répandant sous toutes les latitudes au fil de son histoire, il a sans doute agi plus par instinct de survie que par réflexion. Toutes les organisations vitales tendent à occuper voire à coloniser leur milieu pour s’assurer les meilleures conditions de développement. L’espèce humaine s’est aménagé une position dominante qui, paradoxalement, peut apparaître comme le plus grand danger pour sa survie.

 2)      Interrogeant le passé on peut décrire deux conceptions majeures. Très longtemps domine la pensée animiste qui peuple la nature d’esprits ou de génies dont il importe de se concilier les faveurs par des offrandes ou des prières. La nature est sacrée, inviolable, toute puissante, redoutable, et c’est essentiellement par la magie ou le rite que l’on peut exercer une action, parallèlement aux ressources très limitées d’une technique rudimentaire, qui ne modifie pas l’environnement et se contente de tirer parti des bénéfices immédiats. Puis, avec les progrès de la connaissance rationnelle, se développera, fort tard au demeurant, une science efficace qui inspirera une technologie  conquérante, capable d’utiliser, ou de libérer l’énergie au profit de l’exploitation méthodique des ressources naturelles. La nature, désacralisée, devient une réserve indéfiniment exploitable, soumise au projet prométhéen énoncé par Descartes : « devenir comme maître et possesseur de la nature ». Certains auteurs proposent d’appeler « anthropocène » le nouvel âge géologique où nous sommes, marquant par cette notion une situation inédite dans l’histoire de la terre, où l’humanité apparaît comme un des facteurs de l’évolution, par l‘action qu’il exerce sur le climat, le sol et le sous-sol, les cultures, voire les océans, modifiant de la sorte les conditions naturelles, sans que l’on puisse prévoir les effets à terme : par exemple la disparition des abeilles, la pollution des océans, la fonte de la banquise et des glaciers. L’homme est devenu un partenaire de l’évolution géologique, mais il n’en a pas forcément conscience. C’est là que notre sujet prend toute sa signification : quelle nouvelle pensée de la nature ?

3)      L’époque contemporaine, portant cette conception à l’extrême,  se caractérise par la domination unilatérale d’une puissance quasi illimitée, née de la conjonction historique de trois puissances étroitement intriquées : la science expérimentale, la technologie impériale, le financement privé ou étatique. D’où la naissance de gigantesques « firmes » mondialisées qui jouissent d’une sorte de monopole de l’inventivité, dans tous les domaines, et qui semblent même échapper à toute législation. Elles entraînent l’humanité dans une course effrénée vers le maximum de profit, sans considération critique sur les effets éventuels de cette « mobilisation infinie » (Sloterdijk). Ce n’est là, cependant, que l’aspect le plus visible d’une tendance générale que l’on peut observer dans tous les secteurs de la vie publique (entreprises, écoles, administrations, hôpitaux, services sociaux etc)

4)      Le groupe, enfin, interroge un autre aspect de la question : faut-il repenser notre propre nature d’être humain, car si l’homme a conquis la planète et se comporte en super prédateur c’est bien qu’il y a en lui une disposition conquérante, une aspiration infinie, une volonté de puissance qui préside aux plus grandes réalisations, mais qui a son côté sombre. Où est la limite ? S’il n’est plus possible de revenir en arrière, on se demandera où aller, et pour quoi faire ? Peut-être le seul choix qu’il nous reste est-il entre le capitalisme sauvage et la Civilisation. Peut-être que, sous ce rapport, les Anciens ont encore quelque chose à nous dire.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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27 mars 2016

Résumé Apéro-philo du 26/05/16 - émotion et rapport au monde

Apero philo

L' Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de mai s'est tenu le jeudi 26 à 18h45 au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant :

 

Les émotions nous enseignent-elles quelque chose de notre rapport au monde ?

 

Guy Karl, philosophe, a engagé une réfléxion à partir d'une problématisation initiale d'une vingtaine de minutes avant de laisser le groupe s'emparer des enjeux proposés sous forme de plan d'étude. 

Résumé : 

1)       Le premier moment de la réflexion consistera à préciser la nature de l’émotion : mouvement (movere) hors de (ex) – hors de l’apparente unité et stabilité du moi. Quelque chose surgit qui dérange, affecte, trouble, en agréable ou désagréable, l’ordonnance intérieure. Joie, tristesse, colère, angoisse, effroi etc. L’émotion, surgissant, semble incontrôlable, irrationnelle. Je proposerai le mot grec « a-logos »pour la qualifier – ce qui déborde le logos, la mesure, l’équilibre, la raison.

 2)      L’opposition entre la raison et l’émotion (plus ou moins identifiée à la « passion, le « subir, la passivité ») est un thème classique de la philosophie. En général on considère que seuls l’entendement, la pensée logique sont en mesure de nous enseigner la nature des choses, l’émotion étant trop subjective, trop irrationnelle, trop immédiate, confuse et réactive pour nous délivrer un enseignement vrai. Mais cette conception rationaliste est trop étroite : elle néglige un aspect bien réel de la condition humaine. L’homme n’est pas seulement « sapiens » mais aussi « demens » (Edgar Morin). Tout le théâtre antique et moderne, toute la littérature romanesque se nourrit de cette irrationalité, et en montre le caractère indépassable.

 3)        Peut-être l’émotion est-elle utile. Dans la lutte pour la survie, la peur et la colère sont des agents dynamiques. Les émotions collectives jouent un grand rôle dans l’histoire, pour le pire et le meilleur. L’émotion se partage, se diffuse, crée des liens « pathétiques », contribuant à sa manière à la socialisation.

 

apéro-philo 26 05 16

 

 4)       Premier bilan : Selon une conception étroite on s’imagine que seule la connaissance rationnelle est vraie. N’est-ce pas un préjugé idéaliste ? Second point : on assimile l’émotion à une perte de maîtrise. Mais le logos est-il une maîtrise ou une illusion de maîtrise ? On aboutit de la sorte à une réévaluation de l’émotion, qui, pour être confuse, n’en est pas moins un témoignage poignant de notre rapport au monde.

 5)       Mais qu’est-ce que ce rapport au monde ? Quel monde ? Manifestement il s’agit moins du monde tel qu’il est – et dont ne savons rien –que du monde tel que nous le vivons, sentons et ressentons. Nous sommes au monde, dans le monde, « pris dans le monde » - et nullement des observateurs détachés, comme dans les sciences de la nature. Ce monde est celui de l’attachement vital, de la dépendance organique, de la relation immédiate ou médiate aux autres, celui de la vie partagée. C’est ici que l’émotion est présente, voire omni-présente, c’est ici que se modulent tous ces affects de haine, d’amour, de déception, d’angoisse, de peur et de colère. Evidence existentielle.

 6)         Remarquons que de ce « monde » nous ne savons pas s’il est vraiment extérieur à nous ( ?) ou s’il est la projection hors de nous du monde intérieur, qui colore, conditionne toutes nous perceptions, toutes nos représentations. Le déprimé voit tout en noir et gris. L’exalté voit tout grandiose. Le colérique « voit rouge ». C’est plus qu’une métaphore, c’est une expérience vécue. Comment expliquer les variations d’humeur, les accès de frénésie, les délires et autres altérations de la perception, qui déclenchent les plus formidables émotions, alors que le monde réel n’a guère changé ? Ces constats nous amènent à nous interroger sur la structure neuronale, le rôle des transmetteurs chimiques, sur la biologie du cerveau, mais aussi sur les pulsions inconscientes, les formations psychiques, les images et les fantasmes.

             En bref, l’homme est sujet aux émotions, sa raison n’est pas impuissante, mais moins puissante qu’il croit : il a bien affaire au monde puisqu’il y est immergé, mais il continue de ne pas savoir quel est exactement ce monde qu’il habite tant bien que mal, qui le fait naître, qui le nourrit et le détruit.

Pour Métaphores, GK

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Résumé du Café-philo du 10/05/16 : Promesse et liberté

CAFE-PHILO

Le Café-philo du mois de Mai s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café associatif de La Coulée douceCité des Pyrénées29 bis rue Berlioz à Pau. Le sujet voté par le groupe présent fut : 

Promettre, est-ce perdre sa liberté ?

Animation et synthèse : Guy Karl (Philosophe)

 1)    Promettre est un acte de parole qui, au présent, engage la foi, la confiance, la créance en un acte futur : « demain je  rembourserai mes dettes ». Cet engagement se fait dans une relation intersubjective, l’un promet à l’autre, s’engage devant lui, met en jeu sa bonne foi, demande à être jugé sur sa bonne foi.

 2)    Toutefois il faudrait distinguer, en droit positif, ce qui relève d’un contrat, dont le manquement est passible de poursuites judiciaires, de la promesse proprement dite, acte privé, qui, hormis quelques cas extra-ordinaires, ne concerne pas le droit. Notre débat portera donc exclusivement sur la promesse.

 3)    On promet « quelque chose » à quelqu’un, fût-ce à soi-même dans une division entre ce qu’on est et ce qu’on décide de devenir. Promettre suppose donc toujours une tension entre le présent, où se fait la promesse, et un futur où la promesse est tenue, ou non – ce qui arrive fréquemment. Promettre c’est parier sur l’avenir, c’est supposer possible le paiement de la dette, c’est affirmer une constance, une permanence, une continuité, que rien ne garantit : illusion, vanité, orgueil, naïveté, on peut s’interroger sur les motivations, les intentions qui commandent la promesse, mènent à cet acte qui peut apparaître comme une perte de liberté. Qui peut me garantir que demain je sentirai, penserai comme je fais aujourd’hui ? Pourquoi m’enfermer moi-même dans une décision que demain  je pourrai regretter ?

 4)    D’aucuns insistent sur la dimension de prévisibilité, laquelle crée de la sécurité : celui qui promet, outre ce qu’il promet (l’objet de la promesse) demande qu’on lui prête de nobles intentions, par quoi s’engage une relation de confiance, fondement d’une relation durable. C’est la foi, la fiance, la fidélité. D’autres estiment que c’est là un leurre, un acte de magie reposant sur la surévaluation du langage : « la promesse n’engage que celui qui l’écoute».

 5)    Apparaît en ce point une ligne de fracture dans le groupe qui s’approfondira jusqu’au terme du débat. Pour les uns la liberté consiste à disposer de soi, et dès lors à ne pas s’engager trop vite, au motif que rien ne dure, que le temps emporte tout, y compris les plus belles motivations, et que ce serait folie de mettre sa confiance dans les autres (Machiavel)  ou de se croire soi-même exempt du changement universel. D’autres rejettent cette conception spontanée de la liberté en affirmant la primauté de principe de la liberté morale qui insiste sur l’obligation de dominer le chaos des pulsions et des intérêts immédiats pour agir selon une certaine loi intérieure, qui nous placerait au-dessus de la pure instinctualité.  En fait la question est de savoir si la liberté est une donnée immédiate qu’il faudrait préserver contre les risques d’empiètement, les contraintes et les obligations, ou si au contraire elle est ce travail de libération par lequel on se transforme soi-même pour gagner en liberté intérieure et extérieure.

 6)    On pourrait conclure en soulignant le fait qu’il ne faudrait pas promettre à la légère, ne pas promettre l’impossible, et que le temps reste notre maître à tous.

Pour Métaphores, GK

 

Cette soirée, riche et amicale, s'est poursuivie, pour ceux qui le désiraient, d'une manière particulièrement concentrée dès qu'il s'est agi de se heurter à la complexité des menus ; lecture difficile et choix douloureux au regard des promesses faites aux autres ou à soi-même. (DK)

 

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Pour en savoir plus sur l'activité, cliquez à gauche sur le lien qu'est-ce que le café-philo.

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26 mars 2016

Résumé Atelier-philo du 04/05/16 - Que vise la politique ?

Atelier-philo

L' Atelier-philo s'est déroulé le mercredi 04 mai à 18h45 au café-restaurant "Un dimanche à la campagne", Allée Alfred de Musset, face au parc Beaumont à Pau pour aborder la question suivante : 

Que vise la politique ?

Actualité de Machiavel, Hobbes et Rousseau

Nous avons accueilli à cette occasion Marie-Pierre Carcau, ancienne élue locale (13 années) et philosophe de formation, spécialiste de Hobbes et de Hannah Arendt. La soirée fut animée conjointement par Didier Karl, professeur de philosophie, vice-président de l'association Métaphores. Les deux animateurs ont présenté les enjeux à travers deux interventions de vingt minutes chacune avant de donner la parole au public pour une discussion ouverte et problématisée. Cet atelier a eu, plus qu'à l'accoutumée, une exigence de formation philosophique, l'accent étant volontairement mis au départ sur des théories politiques majeures dont nous avons interrogé la portée et la signification pour notre temps. 

         La politique concentre aujourd'hui et peut-être plus que jamais des enjeux contradictoires. D'un côté, la classe politique semble faire l'objet d'un profond discrédit et d'un désintérêt croissant de la part des citoyens, mettant à mal le sens de la représentation et la vitalité attendue par une démocratie active ; de l'autre, l'idée politique reste attachée à des passions fondamentales, à des contenus profondément ancrés dans la psyché qui mettent en jeu le rapport de l'individu au vivre ensemble, la question du sens et de la visée du pouvoir politique, l'expression raisonnée et contradictoire des opinions, le destin du pays. Le rapport des hommes à la pratique comme aux idées politiques est tout sauf évident. L'objectif de cette soirée consiste à revenir sur ces questions essentielles et sur les finalités de la politique en partant de trois théories philosophiques fondatrices dont nous esquisserons rapidement les contours.

         Avec Machiavel, Hobbes et Rousseau, nous nous demanderons s'il faut réduire la politique à de pures stratégies de conquête et de maintien au pouvoir, à des techniques dont les institutions seraient paradoxalement les garantes. Ou bien, est-il encore concevable de penser et de définir des Idées politiques comme autant de finalités acceptables pouvant prendre la figure, peut-être désuète, d'un "bien commun" ? (DK)

 

Résumé de la soirée : 

 I)            Machiavel : le politique comme technique de régulation

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           C'est en procédant à une étude des enjeux politiques développés dans le Prince par Machiavel que la question de "la gestion des affaires humaines", pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt, prend tout son sens. Contrairement aux apparences, la politique est d'abord une pratique dissimulée, cachée, une "cuisine" dont la stratégie et les ingrédients véritables n'apparaissent que rarement et qui vise autant que faire se peut, la stabilité du corps social et la régulation des passions et des appétits qui les motivent. Les outils du pouvoir politique sont de l'ordre du langage, de la mise en scène et de l'image car le prince ne peut échapper à la représentation, ce qui constitue les manifestations extérieures de "l'agir politique". Ces techniques ne suffisent pas. Il leur faut un élément crucial d'articulation qui lie les éléments précédents à une conscience des enjeux : c'est "la vérité effective de la chose", l'art de voir la réalité humaine, le monde et les intérêts qui l'animent non pas à partir des valeurs attendues mais tels qu'ils sont. Avec Machiavel, il ne s'agit pas de rêver l'homme et de soumettre la politique aux caprices de l'imaginaire comme aux exigences folles de la morale mais de l'appréhender anthropologiquement en supprimant les lunettes mentales qui empêchent de « voir la réalité nue et sans voile » (Bergson).

il nous a semblé utile de rappeler 3 points essentiels : 

1)    La politique est conscience de la guerre et la guerre est partout - même dans la paix, sous la forme d'une conflictualité latente qui cherche à s'exprimer par tous les moyens. La société est tout sauf homogène. Il est rappelé que Machiavel est le premier penseur d'une "lutte des classes" parce que les Grands, le Prince et le Peuple n'ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes objectifs. Toute la subtilité du jeu politique réside dans la prise en compte de ces intentionnalités contradictoires à laquelle s'ajoute une défiance spontanée vis-à-vis des hommes en général qui sont "toujours prêts à user de leur méchanceté sitôt qu'ils en trouvent l'occasion." Autant dire qu'il n'est pas simple de gouverner.

2)    De plus, le jeu ne se joue pas à trois mais à quatre. Machiavel place sur l'échiquier politique "fortuna", "ce qui ôte ou donne aux hommes l'occasion d'agir", autrement dit, le hasard comme puissance naturelle imprévisible, capable de tout dévaster : sécheresse, inondations, crise soudaine, autant d'aléatoires qui viennent perturber voire menacer la partie. Tout homme politique sérieux doit envisager la fortune dans sa stratégie selon l'adage bien connu, "gouverner c'est prévoir". Et, en politique, il s'agit de prévoir le pire.

3)    Les qualités et les vices sont parfaitement interchangeables sur le plan politique. Leur valeur propre se mesure à leur efficacité dans une circonstance donnée. La morale ne soumet plus la politique. Celle-ci s'affranchit du devoir pour viser le pragmatisme et l'utilité. Ce qui détermine l'usage de la cruauté ou du mensonge, de la générosité et de la vérité, c'est "la qualité des temps" et le sens de l'opportunité (le Kaïros). La politique est amorale (pas d’immoralisme chez Machiavel), tel est le sens du machiavélisme.

En somme l'art politique (la virtù) se mesure à la seule efficacité face au défi de la stabilité du corps social. Que vise la politique ? Avec Machiavel, moyens et fin sont inséparables de sorte que : "qui veut la fin veut les moyens",  ou encore « si le fait l’accuse (le prince), le résultat l’excuse ». Voilà toute la politique. 

 

II) La politique : sécurité et/ou liberté ?

Marie-Pierre Carcau est ensuite intervenue pour présenter d’une part la modernité de Hobbes et de l’autre, quelques éléments du projet de Rousseau. Concernant le philosophe anglais, quatre points ont été avancés :

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1)    L’affect principal qui détermine la nécessité politique est la peur. Le pacte social naît pour l’auteur du Léviathan d’une angoisse de la mort. L’Etat moderne résulte de cette angoisse dans l’objectif de mettre fin à « la guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun » qui caractérise l’état de nature.

2)   C’est pourquoi le pouvoir doit être fort. Sa force est liée à un dessaisissement, à un abandon de la souveraineté individuelle pour constituer la souveraineté absolue de l’Etat. Dans cette configuration, il n’y a pas de citoyen mais seulement des sujets. La politique n’est donc pas un exercice collectif mais un renoncement à une liberté naturelle dangereuse pour tous comme pour soi. Cependant, l’individu ne renonce pas à tout car il existe des « droits inaliénables » comme le droit à la vie, à la mobilité et à la jouissance de ses biens que le souverain doit garantir.

3)    Le pacte social donne naissance à une entité qui pose le problème de la décision en matière politique. Faut-il concevoir l’action politique comme un arbitraire pur ? Quelle place pour des conseillers ? Quelle place pour le peuple ? La politique n’est-elle pas le lieu où s’exerce paradoxalement un pouvoir rationnel (légal selon Max Weber) sur un fond d’irrationalité théocratique (on peut penser à certains pouvoirs monarchiques des présidents français) ?

4)   Enfin, la visée politique s’incarne dans une valeur primordiale : la sécurité. « Salus populi ultima lex ». Le pouvoir ne tire sa légitimité que dans la mesure où il répond à l’angoisse de la mort par une neutralisation des passions humaines. Ainsi, se pose tout l’enjeu contemporain du rapport entre sécurité et liberté. Dans la perspective de Hobbes, l’individu est une menace potentielle que l’Etat a pour tâche de désamorcer. C'est au nom de la sécurité que le pouvoir surveille l'individu toujours suspecté d'être malveillant. On place des caméras partout dans les villes, on surveille internet, on infiltre les manifestations etc. On peut penser ici aux analyses de Deleuze et de Foucault relatives aux sociétés de contrôle et de surveillance. Jusqu'où la sécurité peut-elle pénétrer l'espace public et privé ?

Rousseau répond point par point aux enjeux précédents.

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1)     Pour Rousseau, l’insécurité est d'abord construite socialement. Elle est un fait social lié à une forme de perversion de la loi au service de la force ou de vils intérêts. La passion illimitée d’accumulation de richesses (hybris) en est aujourd’hui un exemple patent. On légifère sur tout mais pas sur les limites de l'enrichissement. L’hypothèse de l’état de nature ne peut donc pas servir de justification pour une politique sécuritaire et autoritaire d’autant qu’on peut imaginer un homme parfaitement indéterminé à l’état naturel, ni bon ni méchant, amoral et indifférent aux passions que les institutions encouragent dans leur dérèglement.

2)     Au pacte, on préfèrera un contrat, plus rationnel et non plus lié à la peur ou à l’angoisse, comme affect négatif. La politique est un fait rationnel positif qui repose dans le Contrat social, non pas sur un dessaisissement mais sur la compréhension active d’un intérêt général. Il n’y a donc plus de sujets mais des citoyens soucieux de définir ce qui vaut pour tous et qui échappe à l’intérêt privé, à l’image d’une sécurité sociale universelle, d’une retraite garantie, d’une éducation nationale, d’une santé publique, d’une loi au service d’un bien commun.

3)    Dans ce cadre, la citoyenneté est active, dynamique et inaliénable. Comment penser aujourd’hui la mise en œuvre d’une extension citoyenne qui ne s’accommode plus de la privatisation du champ politique, de sa confiscation par des « professionnels » ou des « experts » ? Comment sortir de la flatterie, de la séduction et de la démagogie lorsque les pouvoirs sont le fait d’une représentation qui représente des intérêts privés ou partisans ?

4)     En ce sens, avec Rousseau, la liberté est le bien le plus précieux, à condition d’entendre sous ce terme un acte de raison par lequel le citoyen obéit à des lois qu’il veut parce qu’elles sont au service de l’intérêt général et non au service de quelques corporations ou classes particulières. Mais pour parvenir à cette compréhension de la chose publique (république), il faut une éducation à la citoyenneté, un acte inaugural de correction des passions et d’élaboration de certaines idées régulatrices sans lesquelles la politique se dissout dans le règne de la force cherchant partout à se faire passer pour le droit. Et nous savons que la force est d'abord du côté de ceux qui ont les moyens de l'exercer (le Prince et les Grands : classe politique et les conseillers, la médiacratie, les partenaires et soutiens économiques, les financiers etc.). 

 

III)      Quelques éléments de discussion

 La discussion fut très riche et il est impossible d'en rendre compte de manière exhaustive. Quelques remarques et questions de fond :

-  Si les Etats recherchent prioritairement la sécurité, pourquoi ont-ils tous tendance à pratiquer l’expansionnisme en courant le risque de leur propre destruction ? N’est-ce pas qu’en réalité, l’Etat serait encore l’expression d’une passion dissimulée sous le voile de sa rationalité apparente ? La sécurité civile s’accommode assez bien d’un accroissement de la richesse et des biens par capitalisation, lesquels servent en retour à sécuriser les risques. On peut comprendre pourquoi il y a politiquement des guerres utiles, au service d’une sécurité dans le rapport à la « fortune ».

-   Si l’Etat cherche à maintenir le corps social dans une unité à partir d’un pacte ou d’un contrat, on peut interroger la réalité de ces opérateurs politiques. Où se trouve ce pacte ? Où est le contrat ? Qui a signé pareilles déclarations ou textes fondateurs ? Nous aurions alors affaire plus à des mythologies modernes liées à la naissance des Etats qu'à des réalités historiquement datées. De même, le citoyen n'est-il pas qu'une abstraction ? La discussion se prolonge en soulignant le caractère moral et implicite de ces opérations attendues par la vie en commun et l'organisation politique.

-   De fait, c’est l’origine même de la loi qui est interrogée. N''obéit-on pas à la loi d’abord parce qu’elle est loi et non parce qu’elle est juste ? Montaigne est convoqué pour rappeler « le fondement mystique de l’autorité » et du pouvoir dont la nature ultime est insaisissable et sans réalité tangible.

-  Que peuvent la politique, la loi et le droit face aux intérêts capitalistes mondialisés, face à la finance lorsqu’on sait que certaines multinationales pèsent plus par leurs richesses que des Etats constitués ? Faut-il pour autant renoncer à la mise en œuvre du droit, de la loi et des principes de justice qui sont censés les accompagner ? Le point de vue de l'avocate présente est ici intéressant pour rappeler certains éléments fondateurs du droit et leurs applications effectives sur le terrain judiciaire. La politique permet encore de lutter contre la violence et les passions à condition de s’en donner les moyens et de souligner la nécessité du courage dans des domaines où la corruption est évidemment une tentation forte. La loi, comme le soutient Hegel, est la position du tiers, seule capable de mettre fin aux conflits, à la vengeance ou à la perversion des relations. Renoncer à la chose publique, n'est-ce pas renoncer à la loi commune qui protège malgré tout et donne à méditer le sens de la liberté ?

-  La discussion s’achève sur un enjeu passionnant, celui de la définition d’une « sagesse politique du lâcher prise ». Ici, l’œuvre politique se confond avec une démarche profondément éthique en ce sens où elle pratique un non-agir créatif, respectueux de la dynamique des flux, des saisons, de la nature et des choses qui se font d’elles-mêmes sans requérir la moindre volonté. Mais une telle politique est évidemment le fait du sage. Et il n’est pas sûr que notre époque soit sensible à cette sagesse de l’impermanence qui a, quoiqu’on en pense, toujours le dernier mot…

Merci à Marie-Pierre et à tous les participants pour cette soirée d'une haute tenue philosophique. N'hésitez pas à prolonger la discussion ci-dessous dans les commentaires.

Pour Métaphores, DK

 

 

 

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25 mars 2016

Résumé apéro-philo du 21/04/16 : Connaissance du passé

Apero philo

L' Apéro-philo s'est tenu le jeudi 21 à 18h45 au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant :

La connaissance du passé éclaire-t-elle le présent ?

 

Guy Karl, philosophe, a engagé une réfléxion à partir d'une problématisation initiale d'une vingtaine de minutes avant de laisser le groupe s'emparer des enjeux proposés sous forme de plan d'étude. 

Résumé de la soirée : 

 1)    Si le présent demande à être « éclairé » c’est qu’il est, de nature, confus, obscur, problématique – ce qui est particulièrement évident pour notre présent actuel, plein d’incertitude et de risques. Est-il bien sensé de chercher dans le passé des solutions pour une situation qui ne ressemble à aucune que l’humanité ait affronté jusqu’à ce jour ?

 2)    Il faut bien distinguer la connaissance du passé de la réalité effective du passé. Que valent nos connaissances, ont elle quelque vérité, quelque objectivité, si toute connaissance est l’acte d’un sujet, ou de plusieurs sujets, eux–mêmes situés dans le temps, dans une réalité sociopolitique donnée, dans un espace mental par définition distinct du passé que l’on cherche à connaitre. Il semble pour le moins que toute connaissance de ce type est sujette à caution, frappée d’incertitude et marquée du sceau de la subjectivité – indépassable en dépit des protestations d’intégrité et d’honnêteté. C’est tout le problème de l’histoire.

 3)    Approfondissement : dans notre vision du passé nous avons une tendance spontanée à sélectionner des événements qui font sens, à les mythologiser, à les retravailler en fonction du présent, à des fins politiques et idéologiques (ex du 14 juillet, événement relativement anodin élevé à la dignité de fête nationale). Les faux souvenirs cohabitent avec les vrais oublis. L’histoire est un récit qui donne une fallacieuse identité, qui est vraie à  sa manière, mais d’une vérité non scientifique.

 4)    Pour autant on ne peut conclure à l’inanité de cette connaissance : on peut repérer des lignes de force, des constantes historiques, des cycles, des répétitions, à condition de ne pas gommer les différences et les nouveautés. L’histoire  se répète peut-être, mais en variant les circonstances, les formes, les modes d’apparition. Schopenhauer disait : eadem sed aliter : les mêmes choses mais autrement.

 5)    Le groupe, après la pause,  interroge plus spécifiquement le rapport entre la répétition et la nouveauté – ce qui est bien le cœur du sujet : comprendre le présent nécessite un effort d’intelligence ; on ne peut se contenter de plaquer les connaissances du passé, des schémas explicatifs plus ou moins opératoires sur la réalité mouvante et énigmatique du présent. Certains événements font rupture, ouvrant une ère nouvelle, même si la nouveauté n’est jamais totale, et que les structures du passé continuent de conditionner le présent. On évoque le rôle de l’imprimerie qui modifia le statut de la culture, de l’internet, des technosciences qui bouleversent les conditions économiques etc.

 6)    En fait le présent est un mélange confus de passé et de nouveauté, ce qui fait qu’il est difficile d’apprécier correctement l’effet de la nouveauté.  Il y a des rythmes rapides et des rythmes lents. On est extrêmement sensibles aux premiers qui dérangent en forçant à l’adaptation plus ou moins consentie, mais d’autres forces agissent en contrepoint, plus discrètes, mais qui ne doivent pas être sous-estimées : les révolutions qui ont voulu bannir l’ordre familial ont fini par le restaurer. Peut-être y a-t-il-lieu de rappeler l’expression forte de Jung : « le temps immense », qui relativise le temps rétréci de nos existences mortelles, et qui fournit peut-être une autre mesure, un autre Logos à notre intelligence.

 Pour Métaphores, GK

 

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20 mars 2016

Résumé du café-philo du 12/04/16 : La recherche du plaisir

Café-philo

 

Le café-philo du mois d'avril s'st tenu le mardi 12 à 18h45 au café associatif de La Coulée douceCité des Pyrénées29 bis rue Berlioz à Pau.

 

Le sujet voté et traité par le groupe présent fut :

Peut-on fonder sa vie sur la recherche du plaisir ?

Résumé de la soirée

1 La problématique est complexe. D’abord comment entendre le « peut-on » ? S’agit-il d’une possibilité de nature, conforme aux lois de nature – ou d’une revendication éthique, voire « morale » d’un sujet qui décide de consacrer sa vie à la recherche du plaisir ? Ensuite, comment entendre « fonder sa vie » expression qui implique un choix existentiel, bien au de là d’une simple cueillaison des plaisirs qui passent ? Puis, « recherche du plaisir », qui sous-entend que le plaisir n’est nullement une donnée immédiate, s’il faut faire effort pour y parvenir.

 2 Le groupe exprime fortement l’idée selon laquelle le plaisir se heurte d’emblée à une série impressionnante de contraintes sociales : le devoir de responsabilité, les exigences culturelles et professionnelles, les impératifs de l’éducation, la condamnation de l’égoïsme, les interdits religieux. « L’homme est au monde pour faire son devoir » pouvait-on lire dans les salles de travail des internats prussiens. Kant disait plus sobrement : tu dois, tu veux, tu peux. Le plaisir ne saurait être un programme de vie selon la morale, mais plutôt un obstacle qu’il faut vaincre, une tentation dont il faut se détourner.

 3 Autre problème : la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il y a les pertes inévitables, les séparations, les douleurs, l’insatisfaction chronique, bref une forte présence du déplaisir qui rend la recherche du plaisir à la fois nécessaire pour combattre la souffrance, et problématique dans ses résultats. Le déplaisir semble invincible, en tout cas à terme, le sujet ne pouvant  dès lors que composer avec le mal, en valorisant les moments heureux. Il faut bien vivre, et vivre bien, ce qui ne se peut dans une souffrance perpétuelle. Le plaisir serait la consolation de l’âme souffrante, sans être jamais une solution définitive, ou un remède suffisant.

 4 Quelques personnes insistent sur la dimension sociopolitique du problème : à supposer qu’un sujet veuille vouer sa vie au plaisir n’est-ce pas en général aux dépens du travail et de la souffrance d’autrui, esclaves, employés, domestiques, serviteurs ? Voire la société antique. A nouveau rebondit la question de l’égoïsme : plaisir pour moi, à quel prix ? Puis-je négliger cette dimension de souffrance que mon style de vie impose à autrui ?

 5 La question pourrait trouver une solution si l’on distinguait plus soigneusement entre le plaisir « naturel » - être à son aise, goûter légitimement aux joies éphémères de l’existence, plaisirs « naturels et nécessaires » (Epicure) – et les plaisirs dispendieux, frelatés, « ni naturels ni nécessaires » qui impliquent beaucoup de temps, de dépenses et d’efforts. Une personne évoque la quête interminable et décevante de Casanova, lequel ne saurait parvenir à ses fins, si le but recherché s’éloigne à mesure. Quel est alors cet impossible qui motive le désir et le déçoit du même mouvement ?

6 A y réfléchir de plus près les obstacles au plaisir sont autant intérieurs qu’extérieurs. On ne peut tout expliquer par les facteurs sociaux et culturels. C’est dans la psyché elle-même qu’il faut chercher une certaine cause à l’insatisfaction chronique, si comme le soutient Lucrèce, le vase est percé, et que jusque dans les plaisirs « il y a je ne sais quoi d’amer ». Montaigne disait à sa manière : « nous ne goûtons rien de pur » -remarquant dans la volupté même un certain coefficient de douleur, voire de tristesse. Fonder sa vie sur le plaisir seul est sans doute une impossibilité, et Epicure lui-même, pourtant philosophe du plaisir, recommande constamment l’usage de la raison pour en régler le cours : pensée du plaisir et plaisir de la pensée, les deux associés dans le bel équilibre de la vie belle et bonne.

Pour Métaphores, GK

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03 février 2016

Résumé du Cercle littéraire du 7/4/16 : La poésie d'aujourd'hui

Cercle littéraire

Le dernier cercle littéraire s'est tenu le jeudi 07 avril à 18h45 au Café Suspendu (café associatif), 15 rue Lanansaa à Billère (entrée libre et gratuite) sur le thème suivant : 

La poésie d'aujourd'hui

Le Cercle a proposé une rencontre autour des questions suivantes : Pourquoi lire de la poésie ? Quelle place occupe la poésie dans nos lectures ?

Quelques figures contemporaines ont été évoquées : Philippe Jaccottet, entré de son vivant dans la prestigieuse collection de La Pléiade, Robert Marteau amoureux de l'écriture et de la marche, James Sacré, François Cheng, Jean-Baptiste Maulpoix. Les poètes contemporains appréciés des participants ont été accueillis dans un échange orné de belles rencontres.

Animation : Janine Delaitre

 Petite  bibliographie : 

Robert Marteau    

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(Royaumes 1962)    ( Louanges    1996)    (Le Temps Ordinaire  2009 )      (Rites et offrandes 2002)

 

François Cheng 

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(De l'arbre et du rocher  1989)    (Trente-six poèmes d'amour  1997)    ( Que dira notre nuit ?  2001)    (La vraie gloire est ici   2015)

  

Philippe Jaccottet  

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(L'Effraie et autres poésies 1953)     (L'Ignorant  1958)     (La Semaison  1963)      (A la lumière d'hiver   1977)     (Après beaucoup d'années 1994)     (La seconde semaison 2015)

 

James Sacré  

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(Le femme et le violoncelle 1966)       (Figures qui bougent un peu 1978)     (Âneries pour mal braire  2006)

 

Jean Michel Maulpoix   

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(Emondes 1981)    (Ne cherchez plus mon cœur   1986)     (Pas sur la neige 2004)     (Le Voyageur à son retour 2010)

 Résumé de la soirée : 

      Le petit cercle qui s'est réuni autour de la question : « Pourquoi lire de la poésie ? »  s'est particulièrement intéressé à une  figure de la poésie contemporaine, Robert Marteau, peu connu du grand public. Ce Poitevin, né en 1925  dans une famille de forestiers est très sensible à la forêt et à ses enchantements, ses liens avec un univers légendaire où se rejoignent les figures d'un passé antique, Sylvains et Nymphes, échos lointains de récits mythiques et les mystères de Brocéliande. Sa  parole sert d'abord celle d'autres poètes qu'il traduit, Chaucer (Le Parlement des oiseaux) Gongora, («Première Solitude), Pavlovitch. Ce passionné de peinture et d'art évoque ses rencontres avec Corot,( Sur le motif ), Cézanne (Le message de Paul Cézanne) et invite à la visite du musée, Le Louvre entrouvert 1997. Ses voyages, au Québec par exemple, élargissent son expérience du monde et lui permettent d'éprouver l'essentiel : la sensibilité au réel, la forêt , « forêt primordiale », d'où vient l'homme et où il retournera, la marche. Rencontre aussi avec d'autres peuples, les Indiens d'Amérique du Nord dont il chante l'éloge : Fleuve sans fin, Journal du Saint -Laurent, Mont -Royal

       L'écriture se nourrit de la déambulation ; durant  les pauses suscitées par l'attention à ce que chaque pas fait découvrir, le carnet qui accompagne le poète recueille les sonnets véritablement nés de  la marche . Le poète cherche à mettre des mots sur tout ce qu'il voit. Pour cela, il faut suspendre son pas, s'arrêter, écouter et voir les signes envoyés par la nature. Contempler, être attentif : « La nuit ne m'emportera »

       Robert Marteau écrit pour célébrer le monde, dire la beauté, résister à l'horreur.  En témoignent ses recueils : Liturgie (1992), Rites et offrandes 2002. Ses lecteurs écoutent dans ses pages le chant des oiseaux, la magie de leurs noms, la louange de la beauté du monde. Ce poète aime les mots, aime jouer avec leurs étymologies, rapprochements inattendus et si pleins de sens.

« Nous verrons au-delà des flambeaux la réelle réalité. »

 « L'horreur et le tourment, il les apaise par l'aurore. » écrit-il à propos de Goya.

JD pour Métaphores

 

 

 

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Résumé de l'Apéro-philo du 24/03/16 : Les pathologies psychiques

Apero philo

 

L'Apéro-philo du jeudi 24 mars 2016 s'est tenu au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant: 

          Les pathologies psychiques contemporaines    

 

La soirée fut animée par Guy Karl, philosophe.

Résumé :    

         Nous remercions chaleureusement le docteur Hourcadette, médecin psychiatre, pour sa présence remarquée, la qualité de sa présentation et la clarté de ses réponses aux nombreuses questions des participants. L’objet de cette soirée était triple : Renouer symboliquement le dialogue très ancien, mais fâcheusement distendu dans la modernité, entre philosophie et psychiatrie. Réfléchir sur l’incidence que pouvaient avoir sur la psyché les problèmes actuels de la société postmoderne : précarité, obsession de la performance, atomisation des individus, affaiblissement du lien social, désintégration de certaines structures traditionnelles etc. Cet état de fait génère-t-il de nouvelles pathologies (comme  les troubles borderline, la fibromyalgie, le stress etc) ou bien ne sont-ce là que des expressions nouvelles de pathologies bien connues et dûment répertoriées ?

 Enfin j’eusse aimer interroger le psychiatre sur la déontologie : quel est le rôle du psychiatre, de normaliser la déviance, de réduire la souffrance, de rééduquer, de rendre une certaine liberté de parole à ceux qui en sont privés par la maladie ?

 Dans un premier temps le docteur Hourcadette a présenté les grands traits de l’histoire de la psychiatrie, marquant les temps forts, les grandes avancées théoriques, avec, en parallèle, le rôle déterminant des découvertes médicamenteuses, qui ont permis un net soulagement de la douleur, voire des guérisons, parfois spectaculaires.

 Puis il dresse un tableau synoptique des pathologies «  classiques » pour s’interroger sur  ce qu’il en est des formes contemporaines, dont on peut se demander dans quelle mesure elles relèvent de phénomènes de modes, voire de classifications qui sont surtout le fait de laboratoires : c’est le médicament qui, d’une certaine manière, « crée » la maladie : si le patient régit favorablement à l’antidépresseur c’est qu’il est déprimé !

 Il n’est pas certain qu’il y ait vraiment de nouvelles pathologies, mais il est certain qu’il y a de nouvelles expressions pathologiques. Cette remarque nous invite à penser que la maladie en général est toujours pensée et diagnostiquée dans un contexte culturel voire politique, et que les classifications sont fort variables au fil du temps : exemples types, l’hystérie, déjà repérée par les Anciens, mais définie tout autrement que chez nous, la mélancolie, la manie (mania = délire), chaque époque apportant des précisions ou des remaniements conceptuels. Il ne faut surtout pas croire que les nomenclatures médicales sont intemporelles et inchangeables. Les problèmes de classification en psychiatrie sont réels, et il en résulte parfois un errement dramatique au niveau des prescriptions médicamenteuses.

 Reste que la France est la championne du monde en matière de consommation de psychotropes et dans le même temps très peu de malades réels sont réellement soignés !

 La soirée s’achève sur quelques réflexions déontologiques : le premier rôle du médecin est de réduire la souffrance (souvent plus pour l’entourage que pour le patient lui-même, qui n’a pas toujours conscience de son état, comme on voit dans les délires). C’est dire que le psychiatre répond à une demande sociale (l’ordre public). La question de savoir s’il peut contribuer à libérer le sujet de sa maladie, est restée en suspens .On rappellera cependant que le médicament ne suffit pas et qu’il faut recourir parallèlement à une forme ou une autre de psychothérapie.

       Pour Métaphores, GK

 

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02 février 2016

Résumé du café-philo du 08/03/16 : Animal et homme

 

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Le café-philo s'est tenu le mardi 08 mars 2016 à 18h45 au café associatif de La Coulée douce, Cité des Pyrénées, 29 bis rue Berlioz à Pau. Le sujet voté par l'assemblée présente fut : 

Quelle image nous renvoie l'animal ?

 

1)      On pouvait craindre qu’un tel sujet soit le prétexte d’un épanchement sentimental et  pathétique, chacun y allant de son expérience personnelle, entre la crainte, l’effroi ( animal comme objet phobique) et l’affection inconditionnelle (l’animal de compagnie, confident et soutien). Il n’en fut rien. On note en passant que nous flottons entre les deux extrêmes du sentiment : attraction et répulsion devant un « autre » irréductible à nos catégories de pensée. L’animal n’est pas l’homme, et pourtant il éveille en l’homme le sentiment d’une certaine communauté, celle du vivant, de l’appartenance commune à la nature, dont par ailleurs l’homme se prétend détaché. En témoignent abondamment les innombrables représentations artistiques où l’animal figure le sacré, voire le divin, avant qu’une conception moderne et rationaliste ne tranche entre les deux règnes, reléguant l’animal dans un ordre inférieur.

2)      Dans un second temps le groupe énonce les obstacles qui empêchent de penser correctement l’animalité : l’anthropocentrisme qui nous pousse à attribuer à l’animal nos propres catégories, par quoi l’image que nous en avons est un reflet narcissique et tronqué, l’idée de supériorité qui justifie l’exploitation et la domination, la vieille idéologie selon laquelle l’homme est le sens et le but ultime de la création, et enfin les conceptions mécanistes (Descartes) qui réduisent l’animal à une machine. Mais nous savons aujourd’hui qu’il y a une sensibilité animale, voire une organisation d’une complexité admirable et de fort subtils échanges intra-spécifiques et extra-spécifiques dont nous pénétrons difficilement les arcanes par la science biologique et éthologique. En un mot l’animalité n’est pas réductible à quelque schéma simpliste, et cette énigme nouvelle vient redoubler l’énigme que les Anciens déjà avaient considérée.

3)      Retour : animal vient du latin anima, le principe vital. En grec Zoon, de zoè, la vie. L’animal c’est la figure du vivant (On pourrait en dire autant du végétal, mais le végétal, hormis quelques cultures rares au demeurant, inspire moins directement une image de ressemblance-différence avec l’homme). On peut dire qu’en tant que vivant l’homme ne diffère guère de l’animal – le biologiste en témoignera – il a des besoins, des pulsions, des fonctions comme lui, et comme lui il naît et meurt. C’est à cette part naturelle que l’animalité nous renvoie directement – part honnie souvent, refoulée et clivée par la culture, mais insistante et irréductible : l’animalité est notre « part maudite », du moins selon certaines traditions.

4)      Après la pause le sujet est plus explicitement traité : l’image que nous renvoie l’animalité c’est la diversité extraordinaire de la vie naturelle, c’est celle d’une longue histoire de l’évolution où nous occupons nous-mêmes une place (ambiguë – est-ce la dernière, la plus complexe, la plus menacée ?), et surtout d’une vie sans langage symbolique (précisons : non pas sans langage, l’animal communique effectivement et efficacement, mais sans langage symbolique, lequel est apte à produire des signifiants désignant les choses en leur absence). Ce qui nous fascine chez l’animal c’est peut-être l’image d’une vie sans langage symbolique – celle qui fut la vie de l’enfant « infans » (qui ne parle pas), donc celle de nos premiers mois-émois de notre vie, dont nous conservons sans doute une nostalgie indicible et inavouable (le refoulement primaire de Freud).

5)      L’homme, c’est le « zoon logon echon » d’Aristote : le vivant qui a le langage. Cette formule est remarquable car elle désigne clairement la double articulation de l’humanité, prise « zoologiquement » dans l’animalité, et y opposant le langage, lequel permettra l’édification d’un monde symbolique, politique, poétique, mythologique, par lequel il s’efforce d’échapper illusoirement à l’absurdité invincible de notre condition mortelle. En ce sens il faut revenir à penser l’animalité, par modestie, par humilité, pour développer la conscience d’être partie prenante de la vie universelle, de notre responsabilité planétaire. En un mot il y a une vérité dans l’animalité que la réflexion philosophique ne saurait  ignorer.

6)      A titre personnel je recommanderai la lecture du Mythe de Prométhée dans Platon : l’homme y est décrit comme l’ « oublié », le sans-ressources lors du partage des facultés vitales, et dès lors contraint d’inventer la technique pour survivre, puis le langage et l’organisation politique. Des travaux récents situent l’apparition du langage symbolique chez l’homo dit sapiens autour de – 70 000 ans.

Pour Métaphores, GK

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Pour en savoir plus sur l'activité, cliquez à gauche sur le lien qu'est-ce que le café-philo.

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