23 janvier 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 23/02/17 : Que voulons-nous savoir ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de février 2017 s'est tenu le jeudi 23 à 18h45 au café-restaurant Dimanche à la campagne(clic) à Pau. Le sujet proposé pour cette soirée fut :

Que voulons-nous savoir ?

Après une présentation par l'animateur philosophe, Guy Karl, les débats, très riches, ont pu se dérouler dans le cadre chaleureux du Dimanche à la campagne.

Résumé :

 1)   L’énoncé nous invite à rechercher l’objet de la volonté de savoir. Ce qui présuppose qu’un tel objet existe, au moins pour l’esprit, et que nous soyons bien animés d’une volonté de savoir. C’était l’avis d’Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ». Mais on peut constater souvent que les hommes refusent de savoir, ne se mettent nullement en quête, et préfèrent se reposer sur une aimable ignorance, ou sur des croyances, des mythes et des illusions confortables.

 2)   Il faut distinguer désir de savoir et volonté de savoir. Le désir n’implique pas nécessairement une démarche de volonté, qui exige courage et détermination. On peut en conséquence distinguer la curiosité et la recherche – scientifique ou philosophique. La volonté de savoir suppose de pouvoir s’arracher aux réponses toutes faites offertes par la tradition ou la croyance.

 3)   Le groupe s’intéresse longuement à la question : peut-on refuser de savoir ? On signale que cette attitude peut relever de la peur, du confort intellectuel, mais aussi de la prudence : il y a parfois des savoirs qui jettent le trouble dans la conscience, qui menacent l’équilibre social ou individuel. Parfois on veut sauvegarder une relation qui risquerait de se briser. Parfois on veut respecter la temporalité nécessaire, attendre le moment favorable. Plus souvent encore on n’a pas d’accès à ce savoir, parce qu’il est refoulé, inaccessible, voire clivé. On ne peut pas forcer un processus qui implique au moins une coopération, un accord pour s’engager dans une démarche de vérité. (ex de la psychothérapie).

 4)   Le savoir devrait produire un effet de libération, d’émancipation. Il donne des moyens supplémentaires pour comprendre le monde, agir efficacement en se fondant sur la connaissance des lois naturelles : d’où la technique moderne, laquelle a changé en profondeur le rapport de l’homme à son milieu. A partir de quoi on peut distinguer deux directions du savoir : le savoir utile (homo faber) et un autre savoir, « contemplatif », qui se développe dans les constructions métaphysiques, spéculatives ou mystiques, lesquelles ne fournissent pas d’application pratique, mais correspondent peut-être au besoin de sens : ce que Schopenhauer appelait « le besoin métaphysique de l’humanité ». – d’où dérivent aussi peut-être quantité d’œuvres artistiques, religieuses ou profanes.

 5)   On évoque à nouveau le mythe de Prométhée (Protagoras) : l’homme nu, sans ressources, pour survivre doit créer de toutes pièces ce qui lui manque : vêtements, abri, outils, armes et enfin le langage, par quoi il peut former et fixer le savoir, et le transmettre. D’où la longue et patiente œuvre de transmission sans laquelle il ne peut exister de culture humaine. C’est exactement la capacité symbolique par laquelle de nouvelles combinaisons ouvrent de nouveaux champs à la connaissance.

 6)   Le groupe signale un risque majeur lié à la possession du savoir : ceux qui savent sont tentés de se servir de se savoir pour en tirer du pouvoir et le garder, au détriment de ceux qui en sont privés. On songe aux prêtres égyptiens qui seuls savaient écrire et maintenaient volontairement les « ignorants » dans la servitude. C’est la question politique : la savoir est-il réservé ou universellement accessible ?

 7)   Retour  à Démocrite : « la vérité est dans l’abîme ». Quelle que soit l’étendue de notre savoir, et de nos savoirs, l’ignorance accompagne la clarté comme son ombre. Ignorance savante, ou docte ignorance, tout savoir nouveau produit son non-savoir, dans une dialectique infinie. Ce qui nous interroge sur la nature de la vérité : tout savoir repose sur la scission du sujet et de l’objet, oubliant l’englobant qui les enveloppe tous deux. Si bien que toute pensée repose nécessairement sur un impensé préalable et perdurant qui accompagne tout processus de connaissance.

 Le débat fut riche et foisonnant. D’où aussi la diversité des points de vue et des questions. En fait il faudrait une seconde séance pour traiter méthodiquement les niveaux : psychologique et existentiel, historique et anthropologique, scientifique et philosophique. Cela n’est guère possible dans une formule qui privilégie la libre discussion au détriment de la méthode, qui ne pourrait pleinement s’exercer que dans le cadre d’un exposé suivi. Mais que le lecteur, à partir de ce rapide résumé, fasse pur lui-même ce travail de méthode, tel est le souhait de l’animateur.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

Posté par metaphores 64 à 18:40 - - Commentaires [13] - Permalien [#]

22 janvier 2017

Résumé Bedous-café-philo du 18/02/17 : L'animal, quel intérêt ?

Bedous café-philo_modifié-1

Le Café-philo-Bedous du mois de février s'est tenu le samedi 18 à 18h au café-librairie L'Escala(clic) à Bedous en vallée d'Aspe autour du sujet suivant : 

L'animal, quel intérêt ?

Résultat de recherche d'images pour

La présentation des enjeux et l'animation furent assurées par Véronique Barrail, professeure de philosophie, pour permettre une discussion ouverte avec et entre les participants. Vingt-six personnes se sont retrouvées pour participer à cette soirée dynamique et enthousiasmante.

Résumé de la soirée : 

Le lien entre l’homme et l’animal est un lien ambivalent, différent selon les individus, les cultures, les temps historiques. De l’animal sauvage à chasser, il va au fil du temps se muer en animal domestique, d’élevage, à dompter, dresser ou à utiliser comme terrain d’expérimentation scientifique. Il est à noter que ce terme “domestiqué” vient du latin domus (la maison) et a donné le mot domination. L’équivalent Grec (oikos) donne “économie”(loi de la maison). Domestiquer, c’est faire basculer le sauvage dans la sphère économique et donc le supprimer en tant que sauvage.

Mais si l’homme a toujours eu ce rapport ambivalent avec l’animal, c’est aussi peut-être parce que la frontière homme / animal n’est pas si franche que cela: nous sommes des êtres vivants soumis à des lois naturelles, doués de mobilité comme eux mais nous pouvons aussi nous en différencier par des facultés que ne semblent  pas posséder les animaux. En ce sens, M.Heidegger distingue trois types de relations au monde: la chose est “sans monde”, l’animal est “pauvre en monde” et l’homme est ”configurateur du monde”. Ainsi, si le lézard qui se chauffe au soleil adopte une attitude, il n’en reste pas moins vrai que cela n’est pas dicté par un savoir, une pensée ou un langage.

Du coup, l’animal, quel intérêt ? Pourquoi faudrait-il s’y intéresser et de quel intérêt parle-t-on ici ? Ce mot peut avoir plusieurs sens (ce qui est utile/avantageux ; ce qui présente une originalité, une importance ; ce qui peut susciter un sentiment bienveillant).

Enfin, il faut aussi noter l’opposition que nous faisons entre l’animal sauvage et l’animal domestique. Alors que les sociétés païennes vont entretenir des relations pacifiées avec l’ours par exemple, ce dernier devient un animal à chasser, réduit en esclavage comme animal de foire, avec le christianisme et l’on voit aujourd’hui comme les requins ont peu de chance face aux surfeurs...

Mais, en même temps, jamais la domestication n’a été poussée aussi loin et le statut de l’animal domestique a lui aussi évolué (Décret Glavany: “êtres vivants doués de sensibilité”).

Bedous 18 02 17_modifié-1

 Faut-il s’intéresser aux animaux et comment ? Que disons-nous de nous-mêmes à travers cette opposition sauvage/domestique ?

Quels en sont les enjeux ? Les peintures rupestres sont une trace de la première rencontre entre l’homme et l’animal, révélant une finesse et une complexité de la relation homme /animal que nous avons perdue. L’homme peint l’animal sur les parois de la grotte et non lui-même, comme si l’animal n’était pas que le prédateur mais aussi ce qui interroge ce que nous sommes. L’animal, c’est l’autre et il est mystérieux par la puissance qu’il manifeste. Par ces représentations, l’homme reconstruit le monde, se situe dans ce monde et communique avec l’âme des animaux. Mais alors, quand y-a-t-il renversement entre l’homme et la nature?

Il faut du coup noter que l’intitulé du sujet montre un positionnement anthropocentrique et que l’on pourrait renverser la question : l’homme, quel intérêt ? D’ailleurs, de quoi parle-t-on quand on parle de l’animal ? N’est-il pas une énigme pour nous ? N’est-il pas ce qui présentifie l’énigme du vivant, nous présentant ce qui semble avoir la plus grande proximité avec nous ? Si l’on peut entendre la peur qu’il a pu susciter, l’on voit aussi comme il peut présenter quelques similarités avec les humains (ils ont leurs propres configurations, empruntent des choses à la nature pour s’en servir...) Or, ceci peut déranger, confortés que nous sommes par une représentation biblique qui fait de l’homme un être supérieur. En ce sens, la sexualité sera renvoyée à l’animalité (le spirituel du coté de l’humain, les pulsions du côté du bestial). Cette représentation de supériorité a pu faire croire à l’homme qu’il avait droit de vie et de mort sur les autres êtres vivants et qu’il pouvait éradiquer le monde sauvage par la domestication.

Mais, qu’est-ce qui anime l’homme lorsqu’il veut domestiquer ? Au-delà de la peur (relation à l’étrangeté), l’animal est pour nous un miroir. Nietzsche explique que ce que nous ne supportons pas chez la vache, c’est qu’elle est sereine, toute occupée à brouter l’herbe du pré, là où nous sommes morcelés parce que nous sommes des êtres conscients. L’animal est cet être qui à la perfection de pouvoir s’en sortir seul et nous renvoie de ce fait à notre propre faiblesse, à notre difficulté à organiser une société. Il est entre-les-choses(inter-esse) et il est plus entre les choses que nous, étant dans un rapport immédiat à l’environnement. Nous, nous nous représentons le monde et sommes, du fait de cette représentation, dans une mise à distance vis-à-vis de la nature. C’est là que nait la hiérarchie, supportant mal cette image renvoyée par l’animal (aucun n’a inventé la shoah et les univers concentrationnaires, reproduits d’ailleurs dans les élevages intensifs).

De même que l’enfant se donne le sentiment illusoire d’une puissance en arrachant les ailes de la mouche ou en tirant la queue du chat, nous construisons une domination illusoire ; nous tentons de prouver notre absence de peur par la puissance technique et scientifique. Nous tentons aussi d’occulter nos difficultés de maitrise de nos pulsions par un angélisme pour l’animal domestique (nous voudrions bien être contaminés par sa douceur). Le danger n’est pas que pour l’animal (bien que le malheureux n’ait effectivement rien demandé!) mais aussi pour nous quand nous manifestons une telle "bêt-ise". L’animal nous renvoie à tout ce qui peut nous déranger de nous mêmes ou chez l’autre, nous effrayer : nos insuffisances, nos pulsions...

Si nous parvenons à changer notre regard, cohabiter avec le plus stigmatisé (le loup ne connait pas les frontières, ce qui ne l’empêche pas de développer des relations pacifiées avec les autres meutes), le plus difficile à gérer, le plus effrayant, alors peut-être pourrons-nous vivre ensemble, faire un monde commun (humains et non-humains).

Pour Métaphores, VB

 

21 janvier 2017

Résumé du Café-philo 14/02/17 - L'enfance est-elle une erreur ?

CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo du mois de février s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au café Le Matisse (clic). Le sujet traité après propositions des participants et à la suite d'un vote fut :

L'enfance est-elle une erreur ?

1)    La problématique de ce sujet sera très difficile à cerner, et tout au long des débats, les intervenants se demanderont quel en est exactement l’enjeu. En effet, un enfant ne se demande pas si l’enfance est une erreur, seul un adulte, dans un regard rétroactif, peut juger après coup que l’enfance est une erreur. Mais pourquoi une erreur, si chaque humain est condamné à vivre l’enfance avant que de devenir adulte. L’enfance est nécessaire et inévitable, en quoi dès lors serait-elle une erreur ?

2)    L’adulte dira par exemple : l’enfance manque de raison, souffre d’un jugement immature, est porté à croire toutes sortes de fadaises et de chimères, de se plonger dans les fictions, les fantaisies, les contes, et de confondre le réel et l’imaginaire. S’agit-il d’une disposition naturelle, ou bien n’est-ce pas aussi l’effet de l’éducation familiale qui véhicule des histoires et des mythes, auxquels l’enfant est porté à croire ? Un participant signale que l’enfant peut faire preuve, par ailleurs, d’une singulière lucidité en posant les questions qui fâchent : pourquoi ceci, pourquoi cela, et pourquoi et pourquoi. En fait l’enfance n’est pas réductible à un jugement unilatéral.

3)    On évoque le caractère d’inachèvement de l’enfance, qui nécessite l’action éducative, formatrice, laquelle ne va pas aussi sans une certaine altération de sa nature. C’est ce rapport, qui est aussi un paradoxe, que le groupe va interroger : nature et culture, capacités natives et influences éducationnelles. Faut-il corriger l’enfant (attention : le mot a un double sens !) ce qui signifie qu’il est à dresser, dompter, instruire, comme si de nature il était paresseux, vicieux, « pervers polymorphe » - ou à l’inverse faut-il souplement l’accompagner  dans son développement ? Ici se heurtent les thèses et les auteurs, qui se partagent entre « réformateurs » et « accompagnateurs ». Pour simplifier : Kant et Rousseau.

Résultat de recherche d'images pour "l'enfance erreur"

4)    Suit une longue parenthèse sociologique et historique : le concept d’enfance est lui-même une donnée récente, du siècle de Rousseau, car auparavant l’enfance n’était pas vraiment considérée pour soi ; l’enfant était un adulte en miniature, très tôt mêlé à la vie civile et professionnelle. De plus on passait brusquement de l’âge enfantin à l’âge adulte. Le concept d’adolescence est lui aussi fort tardif, alors qu’il est aujourd’hui évident. Pour ces époques révolues, on peut dire qu’alors l’enfance était bien une erreur qu’il s’agissait de rectifier par l’éducation et la religion. Ce n’est plus le point de vue contemporain, qui donne parfois, à l’inverse, dans une sorte d’admiration béate de l’enfance, considérée comme « innocence », liberté, spontanéité, créativité. Autre mythe sans doute, qu’il importe d’interroger.

5)    Au total nous découvrons que la question posée n’a pas beaucoup de sens. En effet, il est moins question de l’enfance en tant que telle que des représentations que l’adulte s’en fait. Nous avons tous été des enfants, l’enfance est un moment de l’histoire personnelle, nécessaire et inévitable, qui en soi ne pose pas de problème. Le problème existe pour le parent qui éduque : considère-t-il son enfant comme un petit animal qu’il faut dresser, comme un pervers polymorphe qu’il faut redresser, comme une erreur de la nature, ou comme un accident fâcheux, ou comme un être en devenir qui a besoin de nourriture physique et psychique, de sécurité et d’amour, et qui, à ces conditions, peut se développer et accéder à une certaine maturité intellectuelle et psychique ?

6)    Je dirais volontiers que cette idée d’erreur est une invention de psychologue mal inspiré ou d’un philosophe grincheux qui a oublié qu’il était enfant que d’être homme.

Pour Métaphores, GK

Posté par metaphores 64 à 14:16 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,
20 janvier 2017

Nouvelle activité : le Manhattan-Philo

Manhattan-philo1

 

Le premier Manhattan-Philo se tiendra le mercredi 15 mars 2017 au Manhattan-bar (clic), 5 rue Sully (quartier du château) à Pau à 18h45. Cette nouvelle activité mensuelle du mercredi sera animée par Timothée Coyras, professeur de philosophie, qui vient de rejoindre pour notre plus grand plaisir l'équipe Métaphores

Si la cité de Manhattan peut faire penser à la conquête économique, à la démesure (hybris) de l'homme moderne occidental, on peut aussi y voir le symbole d'un trait d'union entre terre et ciel. L'activité philosophique, née dans la Cité antique, interroge depuis toujours ce lien, ce rapport énigmatique de l'homme à la nature, aux éléments, de l'homme comme "animal politique" confronté à ses semblables, de l'homme saisi par son propre pouvoir technologique ou par son sens de la création. Tant de questions et d'enjeux qui ne finissent pas de nous étonner, de nous fasciner ou de nous inquiéter et dont Manhattan est aussi, à sa manière, la figure littéraire, cinématographique et philosophique.

La particularité du Manhattan-Philo consistera à proposer au groupe présent trois sujets* relatifs à des domaines philosophiques distincts (les sciences, l'art, la politique, la morale etc.) édités au préalable sur le blog dans la rubrique correspondante. Chacun pourra voter sur place afin de déterminer laquelle de ces trois propositions sera problématisée et discutée. 

La formule se situe donc entre l'apéro-philo (le jeudi) dont le sujet unique est fixé à l'avance et le café-philo (le mardi) dans lequel toutes les propositions font l'objet d'un vote. L'intérêt est de maintenir la possibilité du choix tout en pouvant réfléchir aux enjeux philosophiques impliqués par les questions.

Nous espérons de tout coeur que cette nouvelle activité paloise trouvera son public pour continuer à faire vivre l'esprit de la philosophie dans les murs de la Cité conformément au projet associatif qui est le nôtre.

Toute l'équipe de Métaphores tient à remercier chaleureusement Laure et Franck du Manhattan pour leur invitation dans leur établissement convivial et dynamique. Sachez que des concerts s'y tiennent d'ailleurs régulièrement. 

*Les trois sujets du premier Manhattan-Philo seront annoncés très prochainement sur le blog.

Pour Métaphores, DK

Posté par metaphores 64 à 17:48 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
16 janvier 2017

Résumé de l'atelier-philo du 08/02/17 : Musique et philosophie

Atelier-philo 2

 L' Atelier-philo du mois de février 2017 s'est tenu au café-restaurant Un dimanche à la campagne à Pau sur le sujet suivant :

 La musique a-t-elle un sens ?

Résultat de recherche d'images pour

Présentation de la soirée :

Nous avons été ravis d'accueillir, dans une ambiance amicale et chaleureuse, Timothée Coyras*, musicien et professeur agrégé de philosophie à Pau, ainsi qu'Odel son épouse, pour des moments de grande qualité, alternant réflexions collectives et expériences musicales. 

David Pourille, philosophe et animateur de l'atelier a interrogé en préambule le caractère spécifique de la musique. Est-il possible d'inscrire dans une définition une expérience à ce point sensorielle et dynamique ? Des éléments historiques et quelques auteurs ont été convoqués (Platon, Rousseau, Jankélévitch...) pour nous aider à y voir plus clair et peut-être à mieux "entendre" ou "écouter" ce dont il s'agit.

Musique et philosophie

L'écoute aura été précisément le second temps fort de la soirée. Nos invités, à la guitare et au chant, ont interprété 3 oeuvres dans des styles variés, puis un morceau de jazz en solo. 

Odel et Timothée - Musique et philosophie

Timothée Coyras a pris ensuite la parole pour engager la réflexion avec le public. "En particulier : Peut-on comparer la musique à un langage ? On parle explicitement de langage musical, ou encore de phrases, en quel sens ? Et si la musique dit quelque chose, en quoi est-ce différent de la peinture ou de la poésie ? Est-il possible de traduire dans les mots ce que dit la musique ? Cette dernière ne fait-elle pas signe vers un indicible qui correspond à une réalité ?" (TC)

* Timothée Coyras est l'auteur de l'ouvrage : Le bac philo dont vous êtes le héros  Editions Ellipses

Résumé de la soirée :

Que dit la philosophie sur la musique ? Avant même d’en spécifier l’essence, ce qu’est la musique en elle-même, bons nombres de philosophes, et non des moindres, se sont attachés à la normer, à dire ce qu’elle devrait être avant d’expliquer ce qu’elle est ; elle doit être signifiante, attachée au langage car lui étant inférieure, et ne doit pas susciter de « mauvaises » passions. De l’antiquité de Platon au XVIIIème siècle de Rousseau, la musique doit signifier quelque chose et imiter la nature. Jean-Jacques Rousseau incarne à lui-seul la césure que sera son siècle pour la pensée philosophique de la musique car s’il s’insurgea contre la musique purement instrumentale qui n’a pas de sens, il exprima son enthousiasme quant à la force des passages symphoniques dans certains opéras.

Je cherche à savoir pour ma part ce qu’est la musique non pas à partir de son essence (il faudrait qu’elle en ait une) mais à partir d’airs de famille, de différences et de similitudes entre des morceaux de musique, savants ou populaires, anciens ou actuels, de compositeurs différents ou d’un même compositeur. Il s’avère que la musique regroupe des phénomènes sonores qui se déploient dans le temps. La musique est temporelle même si l’on ne peut l’imaginer sans un corps : un corps qui joue de la musique, un corps qui ressent la musique qu’il entend.

Après la joie de partager l’écoute de quelques morceaux interprétés par Timothée et Odel, la question du sens de la musique est posée. Mais d’abord pourquoi parler de musique plutôt que d’en jouer ? Quel est cet intérêt de la philosophie pour la musique et le sens qu’elle aurait ou n’aurait pas ? Et ce d’autant que ces questions n’intéressent pas le plus souvent les compositeurs. De plus, le sens, entendu comme signification, relève d’abord et surtout du langage. Comment chercher le sens de ce qui d’abord exprime plus qu’une émotion, l’intériorité de l’âme elle-même selon le philosophe Hegel. Le rapport du langage et de la musique est soulevé : ils ont en commun leur déploiement dans le temps, le rythme, le son ; mais le langage, fait de règles et de conventions diffère de la musique qui ne dit pas, ne parle pas, quand bien même elle exprime et évoque. Elle renvoie à un vécu, du compositeur, de l’interprète ou de l’auditeur.

Deux séries de questions vont orienter le débat :

1/ La musique est-elle un faire quelque chose ou un dire quelque chose ?

2/ Que la musique dit-elle que le langage ne dit pas ? Quel est son sens ?

La première partie du débat insistera surtout sur la manière que nous avons de recevoir la musique. Nous la recevons d’abord par les émotions car la musique émeut, évoque, touche nos sens et nos souvenirs, parfois enfouis. En plus de sa part émotionnelle, la musique dirait quelque chose que le langage ne dit pas, même si ce qu’elle dit, le sens qu’elle transmet, peut demeurer flou, imprécis. La musique est ambiguë : elle touche non seulement les sens mais aussi l’ensemble de la psyché. Ses effets sensoriels relèvent à la fois tant du mental que de l’affectif. On exprime alors la difficulté d’expliciter cette signification de la musique qui s’efface devant sa force à spatialiser les émotions, c’est-à-dire à instituer un espace à la fois corporel et intérieur.

La seconde partie du débat a voulu s'ouvrir sur la question de la signification de la musique puis le public s’est orienté un moment vers un questionnement sur la création artistique en général et musicale en particulier. La question de l’art était apparue en fin de première partie et sera reprise dans la seconde. La musique est un art, et l’artiste, ici le musicien, dit quelque chose ; la note elle-même dit quelque chose car ne s’opposent pas le sensoriel et l’intellectuel. Par ailleurs, la musique, sans doute analogue au langage en certains points, diffère de celui-ci jusqu’à lui être antérieure, voire complètement distincte en ce que la musique, hors du temps chronologique, se déploie dans une durée hors des représentations. Son rythme propre, organique, n’appartient pas aux catégories logiques. La musique reviendrait donc à être une intruse dans le domaine de la réflexion. D’ailleurs, le créateur, ici le compositeur, peut-il poser des mots sur la musique ? La question de sa signification réapparaît en fin de débat : pour l’un elle transcende la musique, pour un autre, c’est l’auditeur qui construit le sens de la musique qu’il perçoit.

Que conclure ? Que si la musique a un sens, une signification, c’est d’abord de mettre à jour son éloignement de nos catégories habituelles de ce qui fait sens, de ce qui nous « parle », et qui viennent de nos pratiques langagières. Et si la musique a un sens : où est-il ? Dans la partition ? Dans l’interprétation ? Dans l’audition ? Dans la réception de l’audition ?...

La musique n’est ni quelque chose (comme un tableau, un outil, une statue) ni rien. La musique est sans figure et s’ouvre et se manifeste dans le temps (l’aion grec) permettant à celui qui écoute de s’ouvrir à une autre temporalité que la sienne, à un autre rythme que le sien. S’ouvre ainsi une temporalité nouvelle, vivante et multiple, entre le psychisme de celui qui écoute et ce qu’il écoute, sans réduire l’un à l’autre. 

Pour Métaphores, DP

Posté par metaphores 64 à 10:42 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

10 janvier 2017

Résumé du Cercle littéraire 25/01/17 : Notes de lecture

Cercle Littéraire

         Le Cercle littéraire du mois de janvier s'est tenu le 25 au Dimanche à la Campagne à 18h45 sur le thème suivant : 

"Notes de lecture"

         "Depuis notre dernière séance, vous avez sûrement fait vos délices d'ouvrages divers, derniers prix littéraires ou auteurs recommandés par vos amis ou vos émissions préférées. Retrouvons-nous autour de nos notes de lecture pour partager coups de cœur, découvertes ou relectures. Chaque participant prépare, s'il le souhaite, la présentation de cinq à dix minutes environ d'une œuvre qu'il ou elle a particulièrement appréciée, avec lecture d'un passage représentatif. Chaque présentation peut être suivie de commentaires et questions à propos de l'oeuvre présentée. Au menu : Suggestions, conseils, critiques sur d'autres œuvres lues récemment. Au plaisir de passer une soirée ensemble autour de notre passion commune." 

Résumé de la soirée :

Un petit groupe de lectrices passionnées et motivées a bravé le froid pour se retrouver dans l'ambiance chaleureuse du Dimanche à la campagne. Voici leurs derniers coups de cœur, œuvres récentes ou plus anciennes. Le thème de l'enfance se retrouve dans plusieurs des œuvres présentées.

                1) Le sagouin  de François Mauriac  1951

Résultat de recherche d'images pour

 C'est la lecture de vers de cet auteur qui a amené à ce court récit où l'amour fait cruellement défaut. L' enfant mal aimé ressemblant trop à un père épousé pour le titre qu'il porte, deux êtres un peu « demeurés » à qui est refusé le don d'amitié ou d'intérêt à l'autre. Récit émouvant porté par une écriture dense et forte suggérant la beauté derrière les apparences .

                 2)  Les Demeurées de Jeanne Benameur  2002

Résultat de recherche d'images pour

 La mère est l'idiote du village et vit repliée dans une  relation fusionnelle avec sa fille . Mais le monde se rappelle avec l'intrusion  de l'école Et c'est l'institutrice qui va se trouver enfermée dans l'échec, l'incompréhension et la solitude face au mystère d'êtres demeurés mais qui possèdent une force insoupçonnée. L'écriture poétique, incantatoire elliptique fait naître un beau récit.

               3) Petit Pays  de Gaël Faye  2016

Résultat de recherche d'images pour

 Des accents autobiographiques dans ce premier roman qui cherche à ressusciter le paradis de l'enfance, le bonheur et l'insouciance, avec la famille et les copains. Mais quand on est un gamin franco-rwandais au Burundi dans les années 90, un jour, le paradis se transforme en enfer, monde d'horreur incompréhensible. «Ce qui s'est passé dans ces régions-là a atteint les sommets de violence et d 'horreur que même la littérature ne pourrait pas décrire et j'ai essayé-comme le personnage met la violence à distance, moi-même en tant qu'écrivain à  ce moment-là, j'ai essayé de mettre le plus longtemps possible cette violence à distance et de ne pas trop la décrire.»

 Le thème du don est interrogé dans un récit très documenté :

               4) Réparer les vivants de Maylis de Kérangal 2014. La construction narrative offre de beaux portraits des différents acteurs et de leurs milieux.

Résultat de recherche d'images pour

              5)  De coeur inconnu  de Charlotte de Valandré inspiré d' une histoire vraie : la rencontre entre le mari de la donneuse et celle qui a reçu le cœur. Ecriture précise et poétique qui aborde avec délicatesse ce sujet difficile. 

Résultat de recherche d'images pour

           

                 6)  Les secrets de famille, la quête de l'identité est au cœur de La cache, premier roman de Christophe Boltanski.

Résultat de recherche d'images pour

Dans le Paris de l'Occupation, une famille d'artistes, des Juifs immigrés souffre d'une névrose familiale nourrie par la peur, l'exil et la clandestinité. A la manière d'une enquête policière construite comme un jeu de Cluédo, le récit cherche la vérité derrière le mensonge et la multiplication des identités.

               7) L'Indolente de Françoise Cloarec 2016 explore le mystère de Marthe Bonnard. 

Résultat de recherche d'images pour

L'épouse du peintre Pierre Bonnard est omniprésente dans les tableaux de son mari. A la mort de ce dernier, en 1946 on découvre que Marthe, qui se disait orpheline, avait une mère et une sœur qu'elle voyait en cachette. Dans les péripéties de cette incroyable double vie, toute une époque revit: le milieu de l'art du début du XX°, la façon de travailler de Bonnard, ses amis, sa maison du Canet. Ce récit offre aussi l'occasion de redécouvrir la peinture de cet homme discret au travers de l'incroyable histoire de son modèle.

                8) Un voyage original en Italie, telle est l'invitation de Jacques de Saint Victor avec Via Appia. 

Résultat de recherche d'images pour

En suivant l'antique Via Appia qui relie Rome aux Pouilles, ce carnet de route se lit comme un feuilleton et croise tous les domaines : art, histoire, sociologie, politique. Ce grand spécialiste et amoureux de l'Italie voyage seul et se livre  au cours de son cheminement…à bord de sa vieille Panda. Il fait revivre couleurs, odeurs, saveurs dans un véritable enchantement. Livre bourré de références, gourmand et gai.

               9) Le Maître des jardins noirs d'André -Marcel Adamek. Atmosphère inquiétante dans ce récit à l'ombre d'un village déserté ravagé autrefois par la peste; la rencontre de deux mondes qui se méconnaissent, celui  de la campagne et de la ville ; regards soupçonneux, sorcellerie, étranges récits aux frontières du mythe et du surnaturel.

Résultat de recherche d'images pour

 

                   10) Laurent Gaudé avec Ecoutez nos défaites  Magnifique récit à l'écriture envoûtante, lancinante et haletante. 

Résultat de recherche d'images pour

Enchâssés dans une histoire d'amour improbable, les voix de chefs de  guerre se relaient : Hannibal le Carthaginois, le Général Grant, le Négus d'Ethiopie. Ils évoquent les batailles qu'ils ont menées, victoires cher payées en vies fauchées et horreurs sanglantes. Réflexion mélancolique et grave  sur la destinée humaine, l'Histoire, le fracas des batailles et le silence de la mort .

Pour Métaphores, Janine Delaitre

Posté par metaphores 64 à 00:17 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
07 janvier 2017

Résumé de l'Apéro-philo - 19/01/17 - Pourquoi parler ?

Apero philo

L' Apéro-philo du mois de janvier s'est tenu le jeudi 19 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne (clic pour les infos) à 18h45. Le sujet de cette soirée fut :

Pourquoi, de quoi, à qui parlons-nous ?

 

1)   L’homme est ce vivant qui est doué de parole, un « parlêtre » dont l’être se détermine  en grande partie, voire essentiellement, par l’usage ou mésusage de la parole. Le sujet interroge notre rapport à cette fonction de la parole, et conséquemment la possibilité ou l’impossibilité d’un « dire vrai ».

2)   Parler c’est se servir d’une langue (dans les deux sens du mot !). La langue est une institution sociale, peut-être la plus fondamentale de toutes, un système de signes conventionnels (les mots) articulés selon les règles de la grammaire et de l’usage, lequel est appris par le sujet, et qui s’impose nécessairement à lui pour permettre la communication. La langue constitue le lien premier d’une communauté linguistique. Parler c’est se servir de la langue pour exprimer un besoin, une demande, un désir, un ordre etc. La parole est un acte personnel, singulier, d’un sujet qui « prend la parole » pour s’adresser à autrui. D’emblée nous sommes dans la relation : pourquoi, de quoi, à qui ? La langue, considérée abstraitement, est l’Autre auquel le sujet est structurellement rapporté.

Apéro-philo 19 01 17

 

3)   La question : « pourquoi parlons-nous » sera longuement examinée en première partie. D’abord la paléontologie est convoquée pour rappeler dans quelles conditions physiologiques la parole a pu émerger : l’homme, assez mal assorti en défenses naturelles, a dû renforcer la cohésion du groupe pour survivre. La première raison pour laquelle nous parlons est la nécessité : renforcer les liens, gérer les besoins, organiser l’action utile. Une autre série de réponses concerne le développement intellectuel : il faut nommer pour reconnaître, mémoriser, savoir. La pensée se forme et s’enrichit dans les mots, et se communique dans les mots. Rôle des concepts en sciences et en philosophie, qui abstraient et généralisent les connaissances. Enfin quelques personnes insistent à juste titre sur le sens de la formule : « donner sa parole » où la parole vaut engagement pour l’avenir, promesse, dette d’honneur. Dans ce dernier cas la parole est en elle-même un acte (songeons aux actes notariés, où l’écriture vient pérenniser la parole).

4)   Insistons sur le fait que c’est toujours un sujet qui parle, celui qui se présentifie dans l’énoncé et qui à ce titre engage sa responsabilité : je pense que, je dis que, j’affirme que, je nie que etc. Ce qui implique évidemment que se pose la question de la sincérité (est-ce bien moi qui parle, et parlé-je vrai – ou faux) et donc la question de la vérité : il est troublant que l’on puisse dire n’importe quoi, mentir, se tromper et tromper les autres : en lui-même tout énoncé est de nature indécidable, le critère de vérité doit toujours être cherché ailleurs, dans l’expérience, dans la perception, dans le discours scientifique etc). D’où cette méfiance à l’égard du langage, considéré comme « la meilleure et la pire des choses » (Esope).

5)   En seconde partie on cherchera à mieux dire « de quoi on parle » : vient alors la question épineuse de l’indicible, de l’ineffable, de l’innommable. C’est le problème de la limite du dire. Le poète, le musicien sont supposés faire reculer cette limite et sonder plus avant la zone obscure avec les ressources d’une langue plus acérée, plus souple, plus évocatrice, plus fluide. On assiste aussi à l’invention de mots nouveaux, de nouveaux concepts (Deleuze) pour révéler des aspects inaperçus de la réalité. C’est l’aventure culturelle dans ce qu’elle a de plus noble, la marche vers la vérité. Pour autant, il serait vain d’imaginer une inadéquation parfaite entre le dire et le réel.

6)   On se demandera pour finir si, parlant de la réalité, ou même du réel, on ne parle pas fondamentalement de soi, en tout cas de soi dans le rapport aux autres ou à la réalité. A qui parlons-nous ? Aux autres bien sûr, mais surtout à soi-même dans le rapport indépassable aux autres.

Le sujet était si riche, si amplement discuté par une assemblée nombreuse et très motivée, que nous n’avons pu le traiter en entier. J’espère que ces notes livrées ici, pour  incomplètes et écornées qu’elles soient, donneront matière à un approfondissement personnel du lecteur.

 

Posté par metaphores 64 à 11:15 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
06 janvier 2017

Résumé Café-philo 10/01/17 : Se raconter des histoires

 CAFE-PHILO (2)

Le Café-philo de Pau s'est tenu en janvier le mardi 10 à 18h45 au café le Matisse(clic). Comme d'habitude, le sujet a été voté et choisi par le groupe présent :

"Le plus malheureux des hommes est celui qui ne se raconte plus d'histoires."

L'animation et les synthèses furent assurées par Guy, philosophe et la modération par Nicole

Résumé de la soirée :

1)   Quel rapport entre ces deux éléments : "le plus grand malheur" – « ne plus se raconter d’histoires » ? Un penseur comme Pascal aurait peut-être soutenu l’inverse, considérant que se raconter des histoires relève d’une pratique du divertissement, destinée à occulter la misère de l’homme, et que le vrai bonheur ne saurait consister à fuir dans les chimères. Remarquons d’emblée que l’expression « se raconter des histoires » est généralement considérée comme négative : illusion, erreur, complaisance à soi, fuite dans l’imaginaire. Mais le sujet renverse ces jugements en présentant cette activité narrative comme une nécessité pour ne pas devenir « le plus malheureux des hommes ». Qu’est-ce qu’une « histoire » - quel est ce « raconter », et se raconter "à soi-même" - quelle en est la fonction dans l’économie psychique de l’individu et des sociétés ?

2)   Le groupe propose un rapprochement entre le rêve et l’histoire que l’on se raconte. Le rêve est une nécessité physiologique et psychologique, de la même manière, dans le récit que l’on se fait on exprime sa subjectivité : roman personnel ou familial, souvenirs, désirs, attachements, détestations, l’univers psychique est mobilisé dans un scénario, une action, des personnages réels ou fictifs, un environnement etc, dans lesquels le sujet se projette, résout ou non des problèmes, en tout cas s’efforce à recréer du sens dans le désordre de son existence. Le vrai problème serait plutôt que tel ou tel se laisser aller sans réserve à l’imaginaire, et se mette à délirer en perdant tout rapport à la réalité commune.

3)   Il faut interroger le « se » qui figure dans l’énoncé : se raconter à soi-même  c’est se parler en se posant à la fois comme l’auteur et l’auditeur, dans un dédoublement  réflexif. On repérera une tension interne entre les événements du récit en tant que tels, et l’intention qui préside à leur évocation : je peux raconter en répétant indéfiniment, comme dans le trauma, ou raconter pour décider d’une autre orientation, en modifiant le sens du passé dans la perspective d’un avenir autre. C’est ce qui passe en principe en psychothérapie : que ferai-je de ce qu’on a fait de moi ?

4)   Toute histoire est forcément subjective : on ne peut tabler sur sa « vérité ». Elle se remanie, se transforme en fonction du présent. Aussi la vraie question est moins celle de la véracité « objective » du récit que celle de la fonction que le sujet entend lui faire jouer. En théorie on pourrait indéfiniment remanier les histoires, qui ne sont jamais finies, source de bonheur ou de malheur selon que j’y puise des raisons de gémir (passions tristes) ou des raisons de me réjouir. En somme le sujet a une responsabilité personnelle dans l’usage qu’il fait de ses histoires.

5)   D’un côté l’histoire que l’on se raconte est éminemment personnelle (c’est mon histoire) de l’autre elle se tient dans un rapport indirect à la « réalité », entendue ici comme univers commun du langage, des représentations collectives, des valeurs morales et autres qui conditionnent inévitablement la subjectivité. On raconte dans un monde social, quoi qu’on en dise. Voyez Rousseau dans les Confessions, autobiographie et pamphlet tout à la fois. Les histoires sont des mises en scène qui situent le sujet dans un contexte social où il cherche à poser sa différence irréductible.

6)   Reste un dernier point.  Qu’est ce qui nous protègera du délire, si les histoires ne sont que des aménagements imaginaires ? On remarquera que les grandes mythologies, qui sont les histoires que les peuples se racontent à eux-mêmes, tout en donnant la part belle à l’action, au désir, à la quête etc, débouchent généralement sur un abîme, un point obscur, qui est le signe par où le réel se présentifie : Achille indéfiniment victorieux, et invincible, est abattu par une flèche qui lui brise le talon. Petite faiblesse inaperçue qui le rattache au sort commun. Les mortels meurent, voilà la leçon par de là toutes les imaginations de puissance ou de pouvoir. Le réel, qu’il ne faut pas confondre avec la réalité, celle du monde commun des hommes, c’est ce quelque chose qui fait que cela cloche, et qui nous ramène à l’humilité de notre condition.

7)   Concluons que l’homme est ainsi fait qu’il ne peut pas ne pas se raconter d’histoires. Mais toutes les histoires ne se valent pas. Certaines font miroiter des chimères. D’autres se proposent de situer correctement le sujet dans son présent et son avenir, tout en assumant l’insertion problématique dans la réalité commune. Enfin la seule vraie histoire, et la plus difficile, est celle qui ménage au réel sa part, comme un trou dans la structure de la représentation.

Pour Métaphores, GK

 

Posté par metaphores 64 à 11:12 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,
04 janvier 2017

Résumé Bedous-café-philo - 7/1/17 : Vivre sans croire ?

Bedous café-philo

Le Café-philo de Bedous de janvier s'est tenu le samedi 07 à 18h dans la merveilleuse vallée d'Aspe (20 km au sud d'Oloron-Sainte-Marie) au café-librairie,  L'Escala (clic). Le sujet abordé à cette occasion fut : 

Peut-on vivre sans croire ?

La présentation et l'animation furent assurées par Véronique Barrail, professeure de philosophie. Dix-huit personnes de la vallée, d'Orthez et de Pau se sont déplacées pour participer à cette belle activité.

Résumé de la soirée : 

        La croyance semble une attitude partagée par toutes les sociétés humaines, en tous temps et en tous lieux et si chaque culture peut avoir ses croyances, chaque âge aussi  : l’enfant croira au père noel, quand l’adulte croira lui en un Dieu ou plusieurs, des mythes, légendes etc....Ce que d’emblée nous pouvons remarquer, c’est que ce en quoi nous croyons peut provoquer en nous une fascination et influer sur nos actes (l’enfant peut devenir sage pour que le père noel passe...), ce qui pose la question de la liberté puisque la croyance n’est pas qu’une pure idée mais agglomère des peurs, des affects.
C’est d’ailleurs face à la croyance qu’apparait la marque de la civilisation grecque, avec l’émergence de la philosophie. Cette marque est la rupture entre le mythos et le logos, le discours rationnel, le savoir. Au VI° siècle avant notre ère, émerge l’invention de la rationalité, le fait que l’on n’explique plus la genèse de toute chose par l’action des dieux. Si nous sautons quelques siècles, Kant explique dans “Réponse à la question : qu’est-ce que les lumières?” que ces dernières consistent pour un peuple à accéder à la majorité c'est à dire à la capacité et au courage de penser par soi-même et que, parmi les entraves tendant à limiter la liberté, il y a la formule des prêtres : “ne raisonnez pas, croyez !”
         Mais le problème ne vient pas que de la religion et semble concerner tout un chacun : nous pouvons croire par passivité, quand par exemple nous adhérons à l’idéologie ambiante et il faut donc interroger plus précisément ce que la croyance peut engendrer. Elle peut en effet se muer en idolâtrie, faussant le rapport que l’homme entretient avec le réel. Celui qui idolâtre croit penser la réalité et être libre dans cet acte alors qu’il tombe dans du fétichisme. Bref, nous voyons bien le danger.
Mais, peut-on alors vivre sans croire ? puisque nous constatons que l’on peut faire croire, faire croire que l’on croit, cesser de croire. Cependant, la formulation du sujet semble suggérer une difficulté, tant d’ordre psychologique que éthique. Ainsi, dans une société qui orchestre la référence au père noel, peut-on éviter de jouer à ce jeu ?
Pour autant, que serait un monde sans croyance ? Après tout, tous les jours, nous nous fions à des choses que nous n’avons pas où ne pouvons pas vérifier (discours scientifique, parole du médecin...)
La croyance est-elle inhérente à l’esprit humain ?
Est-elle nécessairement aliénante ?
Quels risques à ne croire en rien ?
 

Bedous 07 01 17_modifié-1

          Dans un premier temps, nous remarquons que nous pourrions accepter de ne pas expliquer certaines choses, ce qui nous permettrait,  comme la science demandant des preuves, d’échapper à la croyance. Il faut donc faire la distinction entre croire et savoir. Le rationaliste dirait : “je n’ai pas besoin de croire, à partir du moment où je sais .

          Pourquoi en effet aurions-nous besoin de croire ? de faire confiance à ce dont nous n’avons aucune preuve ? La confiance suppose un risque ( l’effet placebo d’un médicament, la fiancée qui “donne son coeur” ) et comporte une dimension irrationnelle et l’on voit bien comment acte de foi et acte de raison ne sont pas les mêmes. La croyance aurait alors un effet sécurisant, réduisant l’étrangeté du monde, nous permettant d’amadouer les forces surnaturelles (voir les sacrifices sanglants dans les sociétés précolombiennes parce que le soleil était censé se nourrir du sang humain), de nous adapter au monde, de l’habiter. Ce qui semble alors inhérent, c’est l’angoisse devant l’absence de sens.
 
           Mais, quelle est cette horreur du vide ? Pourquoi devrait-il être comblé par une croyance ? Vouloir à tout prix donner un sens, n’est-ce pas toujours se projeter sans vivre l’instant présent ? Faut-il rester sur cette modalité d’adaptation posant toute la question de la vérité ?
 
           En même temps, peut-on éviter de croire ? Les êtres humains ne peuvent pas faire toutes les expériences et il faut donc peut-être croire en quelque chose. La science elle-même n’est pas exonérée de croyance, croyance en la rationalité du monde, en un savoir accompli qui atteindrait le réel et Einstein lui-même en parlait : ”sans la croyance qu’il est possible de saisir la réalité avec nos constructions théoriques, sans la croyance en l’harmonie interne de notre monde, il ne pourrait pas y avoir de science”. Ainsi, la science ne cesse de nous mettre elle-même devant de nouvelles énigmes et à chaque fois que le scientifique arrache un masque au réel, ce dernier en met un autre. Enfin, la première croyance est celle de l’enfant qui croit que la mère va toujours revenir pour ensuite croire au langage, croyance qui se poursuit à l’âge adulte.
 
          Le problème n’est peut-être pas la croyance en tant que telle mais la relation que nous entretenons avec et la manière dont elle s’édifie.Toutes les croyances ne sont pas équivalentes et si certaines sont inhibitrices et freinent notre liberté, d’autres nous font peut-être avancer dans la vie (un idéal, les valeurs, un pari sur la vie). Ainsi, que pourrait-on mettre à la place de la croyance ?
L’enfant vient au monde vierge de toute connaissance et se construit par ce qu’on lui dit, en faisant confiance en la parole de l’autre qui construit en lui un univers de sens. Le réel avançant masqué, difficile de vivre sans croyance. Mais en même temps, vient le moment où celui qui a reçu interroge ce qu’il a reçu. Il faut alors distinguer la croyance de la crédulité, et pour se départir de cette dernière, en revenir à E. Kant. Les hommes veulent être libres mais évitent de penser par eux-mêmes. Penser par soi-même, c’est se mettre à douter, se mettre à distance de la croyance, risquer l’erreur et faire l’expérience de la solitude. Cette entreprise difficile est pourtant acte de liberté, et ce qui permet une rencontre authentique avec l’autre. Se rendre non-dupe est donc une acceptation de l’errance en même temps qu’une exigence. Ce n’est qu’en ce sens que nos croyances peuvent déboucher sur un regard plus créatif sur le monde et nous permettre d’y oeuvrer pleinement.

Café-philo Bedous - 07 01 17

Pour Métaphores, VB

Posté par metaphores 64 à 12:20 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
02 janvier 2017

D'une année à l'autre

Logo métaphore

Toute l'équipe Métaphores vous souhaite une belle année philosophique et littéraire, propice à de nouvelles modalités de pensée, à de nouvelles intuitions, lectures et rencontres créatives.

L'année 2016 aura été marquée par une dynamique de croissance enthousiasmante :

- Le Café-philo de Bedous animé par Véronique a rejoint Métaphores. Nous avons découvert à cette occasion un lieu charmant et une initiative qui mérite d'être d'autant plus saluée et soutenue qu'elle rencontre un public motivé par l'exercice philosophique dans la belle vallée d'Aspe. L'activité possède désormais sa rubrique spécifique sur le menu du blog.

- Nous avons réalisé au total une trentaine de soirées  : 21 Cafés/Apéros-philo ; 4 Cercles littéraires ; 3 Ateliers-philo ; 2 Cafés-Philo-Bedous, sur des thèmes philosophiques variés et essentiels : la violence, la sexualité, technique et techno-sciences, le corps, la nature, la séduction, la liberté, la politique ou encore le plaisir, l'illusion, les voyages, l'aliénation et la sagesse.

- La fréquentation du blog, en hausse de 47 % (par rapport à 2015), prouve que nos efforts ne sont pas vains. Près de 90 personnes sont désormais abonnées pour suivre nos actualités philo-littéraires. Les soirées et sujets ont suscité le désir des lecteurs d'intervenir dans les discussions. Plus de 200 commentaires et prolongements philosophiques ont été enregistrés cette année !

Nous tenons à remercier nos hôtes pour leur gentillesse et pour la qualité de l'accueil qu'ils nous réservent dans leur café : Le Dimanche à la campagne (Pau), le Matisse (Pau) et L'Escala (Bedous). Nous souhaitons évidemment poursuivre avec eux cette excellente collaboration.

Merci aussi à nos animateurs-bénévoles sans lesquels rien ne pourrait avoir lieu : Guy notre Président d'honneur, animateur résolu du Café et de l'Apéro, Janine pour le Cercle littéraire, David notre Président pour l'Atelier, Véronique et les suppléants Marie-Pierre et Didier (pour l'Atelier), ainsi que la modératrice, Nicole, qui assure le bon fonctionnement des cafés et apéros.

De nouveaux projets philosophiques sont en cours d'élaboration. Nous vous tiendrons informés ici-même de ces perspectives réjouissantes.

En attendant, nous vous donnons rendez-vous pour la première soirée Métaphores de la nouvelle année, samedi prochain, le 07, au Café-philo de Bedous sur le thème de la croyance

A très bientôt

DK

Posté par metaphores 64 à 17:05 - - Commentaires [2] - Permalien [#]