05 janvier 2019

Résumé - Atelier-philo - 30/01/19 - Blaise Pascal, penseur des limites

Atelier-philo 2

L'Atelier-Philo du mois de janvier s'est tenu le 30 à 18h45 au Dimanche à la campagne (Pau) autour du sujet suivant :

Les limites de la condition humaine

 

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"De Blaise Pascal, penseur, écrivain, savant et inventeur autant protéiforme que génial du XVIIè Siècle, nous avons gardé en mémoire quelques formules devenues des adages célèbres : "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas", "vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà", c'est comme une "seconde nature", etc. Du savant, on retient souvent la première machine à calculer (la pascaline conçue à 19 ans, réalisée à 22 ans), ses recherches sur le vide en physique et sur l'infini en mathématiques, avec toutes les conséquences imaginables qu'elles ont entraînées. De l'homme de foi, on retient aussi son fameux "pari" et ses réflexions sur les limites de la raison : "Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison" note-t-il dans les Pensées.
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Par ailleurs, Blaise Pascal est aussi un penseur singulier de l'existence dont l'approche est parfois qualifiée de tragique. En effet, les hommes s'appliqueraient à se détourner de leur condition, à se masquer leurs propres limites et leur place au sein d'un univers infini. C'est entre autres choses sur ces points que nous nous interrogerons en présentant d'abord quelques aspects saillants de sa pensée, puis en débattant sur quelques orientations proposées au public." DP
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         La soirée fut animée par David Pourille, philosophe de formation, président de l'association Métaphores ; une lecture et un commentaire littéraire d'un passage des Pensées furent proposés par Janine Delaitre (professeure agrégée, animatrice du cercle littéraire). 
Résumé de la soirée :

Pascal, penseur des limites et de la condition humaine

En résumé, Blaise Pascal est un mathématicien et un physicien qui à l’issue d’une conversion spirituelle a cherché à « rendre aimable » la religion chrétienne dans une œuvre inachevée que l’on a intitulé les Pensées. Chrétien qui ne défend ni n’admet aucune preuve de l’existence de Dieu, il cherche les traces d’un Dieu caché. Sa pensée s’origine dans son époque : Montaigne, Descartes, l’influence de Saint Augustin et surtout, les mathématiques et la révolution scientifique ouverte par Galileo Galilée. Cette pensée se développe selon trois ordres (la chair soit le monde, l’esprit soit la science, et la charité soit la vie spirituelle) et c’est l’examen du premier ordre qui dessine, scrute, « désembrouille » la condition humaine.

Voici donc ce premier ordre, celui de la condition humaine : l’homme, dominé par ses libidos (désirs de sensation, de curiosité et de domination), adhère aux produits de son imagination, il les prend pour des vérités ; et lorsqu’il pense, tourne son regard vers les choses, il ne cherche que ce qui lui convient, écartant le reste. Incapable de vivre en repos, au présent, il se divertit afin de ne pas penser à sa condition « misérable » de mortel. Sa contingence, ses limites, sa vulnérabilité ? Son moi cherche à les écarter, les cacher aux autres comme à lui-même. Et ce moi ira jusqu’à tyranniser les autres « comme » pour se « venger » d’avoir été mis à découvert ; c’est pourquoi il est haïssable. Enfin, le corps politique auquel il appartient est aussi un « embrouillement » de faux-semblants où règne la force plus que la justice.

Reste-t-il une possibilité de bonheur, introuvable dans le premier ordre, dans le second ? La philosophie, l’antique du moins, n’invitait-elle pas à accéder à la sagesse ou au bonheur grâce à la connaissance ? Là encore, il n’y a pas de faux espoir à poursuivre. La raison peut chercher à embrasser l’univers, le Tout ; elle peut vouloir se faire juge de tout, elle est engloutie par l’infiniment grand et l’infiniment petit. On ne peut accéder qu’à des « régions » toutes relatives de savoir ; nulle vérité absolue et définitive. Et il n’existe pas de premiers principes sur lesquels se fonder : « tout craque ».

Reste-t-il à se réfugier en Dieu ? A y trouver tout le réconfort pour une conscience qui perce les illusions de la condition humaine et des ambitions inaccessibles du savoir humain ? Ni les preuves (impossibles) de l’existence de Dieu, ni un Pari (souvent mal compris) sur son existence ne conduisent à lui. « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Blaise Pascal ne développe pas de théologie. Il veut conduire à Dieu par une conversion du cœur, sans certitude que l’on y parvienne.

Une manière de penser de Blaise Pascal.

Sans souci ni désir de système, Blaise Pascal organise ses réflexions, constats et critiques selon trois ordres : l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et l’ordre de la charité. Au premier, qui correspondrait à notre vie pratique, en société, il associe les gens de pouvoir, d’action ; celui-ci est dominé par la concupiscence, ou la libido sentiendi, le désir de sentir, posséder et jouir. Au second qui correspondrait à la vie intellectuelle et surtout scientifique, il associe les curieux et les savants ; celui-ci est dominé par une autre libido, - sciendi, le désir de savoir. Au troisième qui correspondrait à la vie spirituelle ou religieuse, mais aussi à la vie affective, il associe les sages et les orgueilleux ; celui-ci est dominé par une troisième concupiscence, la libido dominandi, le désir de dominer.

 La condition humaine selon Blaise Pascal

Ceux sont donc les trois libidos qui dominent nos vies, et c’est tout ce premier ordre qui dessine la condition humaine. Car en chrétien largement inspiré par l’augustinisme (du théologien Saint Augustin d’Hippone), il considère que l’Homme (et donc la Femme aussi…) a chuté, il est tombé de son lieu originel : soit la proximité avec Dieu (métaphoriquement ou mythologiquement intitulé « Jardin d’Eden ») ; et considère qu’il vit depuis sous le pouvoir des concupiscences (les trois libidos). « La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions ».

L’homme veut posséder et s’approprier sans légitimité les choses : « Ce chien est à moi », disaient ces pauvres enfants. « C’est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre ». Cette usurpation est sans doute le fruit de notre imagination car nous nous attachons comme des dupes aux symboles que nous créons, aux signes extérieurs de richesse ou de puissance, aux costumes, aux uniformes, etc. : « C’est cette partie dominante de l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Superbe puissance ennemie de la raison. (…) Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? ».

A cette imagination s’ajoute la volonté qui domine l’esprit ; il s’agit ici de ce que la psychologie cognitive appelle aujourd’hui les biais de confirmation : « Les choses sont vraies ou fausses selon la face par où on les regarde. La volonté qui se plaît à l’une plus qu’à l’autre détourne l’esprit de considérer les qualités ce qu’elle n’aime pas voir ».

Nous allons jusqu’à nous attacher à l’inessentiel, écartant l’essentiel. De plus, nous sommes détournés, non par des forces extérieures, mais par nous-mêmes. Détourner de quoi ? De notre propre condition. Nous vivons dans le divertissement, et nous ne pouvons pas l’éviter. C’est l’un des thèmes majeur et transversal des Pensées : « Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui constitue dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près ».

Plus qu’une occultation des choses tristes, de faits attristants, de l’issue de la vie qu’est la mort, par des occupations multiples, par nos divertissements, c’est toute la condition de mortel dont on veut se détourner par le divertissement. Car l’homme est misérable, même s’il est grand de se connaître misérable, de connaître sa misère par la pensée qui fait sa grandeur. La condition humaine se caractérise ainsi : un homme mu par ses désirs, dominé par son imagination et ses affects (la volonté), se détournant de cette condition par les divertissements, incapable de se tenir au présent. Il s’ennuie, c’est-à-dire, au sens en usage au 17ème siècle, s’angoisse, se ronge douloureusement. « Rien n’est insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ».

Mais que reste-t-il de moi ? du moi ? - Le moi est haïssable, car il se fait centre de tout et veut asservir les autres. C’est un tyran. Il est plein de haine pour les vérités qui le blessent. Il veut se faire aimer et pour cela il couvre ses défauts aux autres. « Le moi est haïssable. (…) En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».

Et le corps social ? Le corps Politique ? Ne peut-on pas trouver un point de vérité dans la coexistence sociale ? - Le Politique est le règne de la force et non de la justice, de la domination et non de l’équité, de l’arbitraire et non du raisonnable, etc. « Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes. Cela est vrai, mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie ». La tyrannie est la tendance à sortir de son ordre et à dominer, en usant le plus souvent de la force.

Existe-t-il au moins une justice ? - Non, c’est la force qui domine. « La justice sans force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ».

Voilà donc ce premier ordre, celui de la condition humaine : l’homme, dominés par ses libidos (désirs de sensation, de curiosité et de domination), adhère aux produits de son imagination ; et lorsqu’il pense, tourne son regard vers les choses, il ne cherche que ce qui lui convient. Incapable de vivre en repos, au présent, il se divertit afin de ne pas penser à sa condition « misérable » de mortel. Sa contingence, ses limites, sa vulnérabilité, son moi cherche à les écarter, les cacher aux autres comme à lui-même. Et ce moi ira jusqu’à tyranniser les autres ; c’est pourquoi il est haïssable. Le corps politique auquel il appartient est aussi un « embrouillement » de faux-semblants où règne la force plus que la justice.

 La condition humaine ne trouve pas de refuge dans le savoir ou la connaissance.

Que pourra nous apporter le deuxième ordre, celui de la connaissance (l’esprit) ? Rien de plus stable, rien de plus clair et distinct.

La lecture roborative du fragment Disproportion de l’homme, par l’animatrice de notre Cercle Littéraire, Janine, et son analyse littéraire limpide a souligné que le fond de pensée s’accordait à la forme du style. Car si Blaise Pascal ne doute pas absolument des connaissances humaines (il est mathématicien et physicien), il en pose les limites. Nous sommes entre deux infinis : l’infiniment grand et l’infiniment petit. Effroyable condition oscillante. La raison n’y trouve qu’une place moyenne, instable, entre deux abîmes qui la dépassent et qui en modèrent les ambitions. Si Blaise Pascal est un mathématicien innovant, il cerne le caractère conventionnel et non nécessaire des mathématiques. Si Blaise Pascal est un physicien pionnier, il n’affirme aucune loi physique globale de la nature ni ne pose des fondements indubitables. Et si Blaise Pascal s’enquiert de Dieu, il ne développe pas de théologie, c’est-à-dire de discours rationnel et démonstratif sur Dieu.

 Dieu n’est pas l’issue immédiate de la condition humaine.

On pourrait imaginer qu’à l’issue d’un tel portrait de la condition humaine, Dieu ou la religion en général soient le refuge idéal d’une conscience malheureuse, cherchant le bonheur et la vérité partout et ne les trouvant nulle part. Mais Dieu est inconnaissable et indémontrable ; ce qui rend le refuge peu vraisemblable. Il est inconnaissable car il n’a ni étendue ni borne, alors que nous sommes dans l’étendue (c’est-à-dire l’espace) et que nous avons des limites. Et l’on ne peut accéder à Dieu ni spontanément ni par la raison. Blaise Pascal propose néanmoins deux voies : la lecture « déchiffrée » du Nouveau Testament et la conversion du cœur. Car « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Mais là encore, il n’y a aucune certitude de trouver le salut. 

Le débat :

Comme souvent durant les ateliers, la longueur de la présentation de l’auteur et du thème a réduit le temps du débat. Avant la pause, le public a cherché à repréciser et clarifier certaines approches pascaliennes, comme le Divertissement. Face à cette pensée pascalienne « tragique », on préfère la diversion plutôt heureuse ou au moins plus gaie de Montaigne au divertissement de Pascal. Après la pause, plusieurs pistes sont abordées et c’est la question de Dieu et de la foi qui domine le débat. Dieu serait "une hallucination sonore" (Cioran), un idéal pour échapper à l’ennui, l’objet d’une recherche de perfection. Pour conclure, il faut revenir sur le soi-disant pessimisme de Pascal, auquel l’auteur de ces lignes et animateur du débat préfère le terme plus neutre de lucidité. Blaise Pascal serait un pessimiste s’il s’apitoyait sur cette condition insupportable de l’homme, s’il nous invitait à partager voire à développer les affects tristes qu’il met à jour (tristesse, ennui, chagrin, etc.). Or c’est l’inverse car si ces affects sont le lot de la condition humaine, celle-ci ne s’y réduit pas. Car enfin, comme l’a suggéré un participant, pourquoi faudrait-il s’accabler du fait qu’il y ait deux infinis et que la vie ne dure pas éternellement ?

Nous remercions vivement Janine Delaitre pour sa contribution active et éclairante.

Pour Métaphores, David pourille

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02 janvier 2019

Résumé Apéro-philo 24/01/19 - Se libérer des passions tristes ?

Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de janvier s'est tenu jeudi 24 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Peut-on se libérer des passions tristes ?

Résumé de la soirée : 

L’origine du mot passion nous invite à la considérer comme un affect passif : Pathos, en grec, qui donne pathétique et pathologie ; patior, en latin, signifie endurer, souffrir, supporter. Ainsi entendue, la passion est le signe de notre dépendance aux événements extérieurs qui peuvent engendrer de la douleur, mais aussi aux turbulences intérieures, aux émo tions et désordres de la psyché. La passion est le contraire de l’action, et en théorie il est souhaitable d’être actif plutôt que passif.

Mais le sens du mot a évolué : de nos jours la passion désigne plutôt un attachement intense à un objet, une activité, une pratique : passion du vélo, de la musique, du jardinage etc. Cet attachement n’est pas forcément pathologique, et dans bien des cas il engendre de la joie. On remarquera qu’il est possible cependant qu’il vire à l’obsession, à l’addiction, à une forme subtile d’aliénation, donc de tristesse. L’affect de joie s’est mué en affect de tristesse. Ce qui pose la question de la limite, du risque et du danger.

La passion est-elle triste en elle-même ou par ses conséquences, quand elle se développe sans contrôle ?

24 01 19

C’est Spinoza qui a introduit la notion de passion triste : c’est un affect qui diminue la puissance d’agir, en divisant le sujet, en l’attachant à une représentation d’objet dont il méconnaît la nature et la source. Ainsi de la haine, de l’envie, de la jalousie, de la peur, de l’anxiété, de l’ambition, de l’esprit de domination. Passions tristes en effet, qui se cultivent dans le ressassement et la douleur. Ces passions tirent vers le bas, et dans certaines conditions mènent à la ruine et à l’autodestruction.

A nouveau le groupe soulève la question de la limite : comment se fait-il que chez certains sujets la conscience ne joue pas son rôle de régulateur et de frein ? Faut-il y voir une aspiration vers l’illimité, sous-tendue par la pulsion de mort ?

On voit se dessiner une lutte entre la raison et la passion. Mais la raison peut-elle régir la passion ? C’est peu probable. Faut-il alors convoquer une nouvelle passion pour combattre l’ancienne ? Mais on ne choisit pas ses passions par décret de la volonté : elles surviennent ou ne surviennent pas. Ce sont les pulsions qui sont à l’origine des passions, d’où leur caractère impulsif, irrationnel, leur résistance à l’action de l’intelligence. Il ne suffit manifestement pas de savoir et de vouloir, comme le montre l’expérience – et toute la littérature romanesque.

Premier bilan : toute passion n’est pas triste, mais il y a des passions tristes, ce sont celles qui rendent impuissants, malheureux, qui nous obsèdent, nous condamnent à la répétition, et parfois à la ruine. Les passions joyeuses existent, elles aussi, comme l’amour de la musique, ou l’amour heureux, si toutefois l’équilibre psychique n’est pas menacé par une dérive vers l’illimité.

Après la pause on s’interroge plus avant sur la question de savoir si on peut se libérer des passions tristes. D’emblée une participante affirme que le seul recours c’est le médicament. D’après ce point de vue la passion triste est une maladie, ou un symptôme psychiatrique. D’autres évoquent la méditation, ou la psychanalyse. Mais ces recettes ne valent que si le sujet lui-même prend conscience du danger et demande de l’aide.

Question : qu’est ce qui peut provoquer ce sursaut salutaire ? Chez certains il ne se produit pas et le sujet court à sa perte. Chez d’autres apparaît soudain l’image du danger, voire de la mort. Ils voient concrètement le point limite, la butée du réel. Parfois c’est la déception, la désillusion, la désidéalisation : l’objet de tous les vœux, que l’imagination avait paré de toutes les perfections, révèle soudain sa caducité, « son manque à être », précipité d’un coup dans la banalité. Rétrospectivement le sujet s’étonne de s’être laissé abuser par une image, un fantasme trompeur. C’est le début de la guérison, car il va falloir travailler avec ce matériau psychique heureusement libéré.

On peut guérir des passions tristes, mais il y faut une intelligence d’un genre particulier, capable de se mettre à l’écoute des processus subtils de la vie psychique, et sans doute aussi, une ferme résolution de vivre.

Pour Métaphores, Guy Karl

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18 décembre 2018

Résumé Cercle littéraire 23/01/19 : Rencontre littéraire

Cercle Littéraire

Amies lectrices, amis lecteurs,
Le Cercle littéraire du mois de janvier s'est tenu Mercredi 23 au Dimanche à la Campagne  de 18h45 à 21 heures.
Résumé de la soirée :
  Décidément le livre de G.Tallent 
My Absolute Darling - EbookMy absolute darling ne laisse personne indifférent : discussions autour de ce récit ; une belle écriture, des personnages marquantsmais la grande violence qui habite cette oeuvre suscite questions et réserves ...
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   Résultat de recherche d'images pour "Les frères Lehman Stéfano Massini" Les frères Lehman  Stéfano Massini :  génial premier roman, la saga d'une fratrie venue d'Allemagne ; la gloire et la chute dans l' univers des affaires . Lecture facile ;  quelques répétitions mais un rythme entraînant. Instructif et distrayant.
            Résultat de recherche d'images pour "Les fantômes du vieux pays Nathan Hill"   Les fantômes du vieux pays   Nathan Hill . Le monde des infos et des éditeurs en prennent pour leur grade ! Ou comment une jeune professeur, accro des jeux vidéos est obligé d'écrire un livre sur le départ énigmatique de sa mère.  Retour sur l'histoire familiale à la manière d'un road movie dans ce récit-fleuve.
     
             Résultat de recherche d'images pour "Loin d'eux Laurent Mauvignier 1999" Loin d'eux  Laurent Mauvignier 1999 : dans la France rurale, l'histoire d'une famille minée par l'absence de communication .Style un peu dérangeant .
        Résultat de recherche d'images pour "Des hommes Laurent Mauvignier 2009"Des hommes  Laurent Mauvignier 2009  La rencontre improbable d'anciens combattants : ceux de 14 et ceux de la guerre d'Algérie ; le manque de communication et une histoire familiale perturbée par les ombres du passé .
Continuer - Minuit Continuer   Laurent Mauvignier 2016 les difficultés de communication toujours, mais entre une jeune mère divorcée et son fils, adolescent difficile . Un voyage à cheval au Kirghistan résoudra-t-il les problèmes ? Une ambiance de roman d'aventure dans ce récit évoluant dans la steppe et une nature grandiose.
       Résultat de recherche d'images pour "Quand nous étions orphelins Kazuo Ishiguro"❤   Quand nous étions orphelins Kazuo Ishiguro   2001; oeuvre  extraordinaire du Nobel anglais  2017; l'enquête de Chritopher Banks sur l'étrange disparition de ses parents entraîne le lecteur de  l'Angleterre des années 30 à Shangaï, concession européenne où ils ont disparu .
   Résultat de recherche d'images pour "Auprès de moi toujours Kazuo Ishiguro"Auprès de moi toujours  Kazuo Ishiguro   un début banal et finalement la séduction de l'écriture opère dans ce récit surprenant. Nocturnes 2009  cinq  nouvelles de musique au crépuscule mettant en scène des musiciens . Les vestiges du jour , le meilleur ouvrage de cet auteur selon nos lecteurs .
     Résultat de recherche d'images pour "Salina les trois exils Laurent Gaudé" Salina les trois exils Laurent Gaudé  2018 : l'écrivain-conteur prête son souffle et son talent au dernier fils de Salina qui entreprend de raconter la geste de sa mère habitée par la vengeance et l'exil . Splendide .
      
         Le pays qui vient de loin - Poche Le pays qui vient de loin  André Bucher  un  récit évoquant le retour à la nature et à ses racines d'un jeune homme,  ses retrouvailles avec son grand-père malade . L'écriture poétique restitue la beauté des paysages alpins et celle des personnages. Du même auteur Déneiger le ciel .
        Résultat de recherche d'images pour "Le Mars Club Rachel Kushner" Le Mars Club Rachel Kushner  2018 Le difficile itinéraire d'une jeune femme livrée à elle-même, tentant de rester droite dans un univers violent, portée par l'amour pour son fils, seule lumière dans sa vie. Le livre évoque de façon quasi documentaire le monde des prisons pour femmes. Dérangeant mais éclairant.
Pour Métaphores, Janine Delaitre

 

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17 décembre 2018

Résumé Café-philo - 15/01/19 - Le désespoir, un allié ?

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Le CAFE-PHILO du mois de janvier 2019 (activité libre et gratuite) s'est tenu  le mardi 15 au café le W à Pau à 18h30. Le sujet proposé et voté par le groupe présent fut :

Le désespoir peut-il être un allié ?

Un allié est supposé partager votre cause, vous soutenir dans la difficulté, vous apporter aide et soutien. C’est pour le moins paradoxal que de voir dans le désespoir, qui est souffrance et dénuement, une chance, une circonstance favorable pour la résolution de problèmes personnels ou existentiels. Mais Hölderlin déjà avait dit : « où est le péril est aussi ce qui sauve ». Avant d’en juger il faut s’interroger plus avant sur la nature, les causes et les effets du désespoir, et dans quelle mesure le pire – le désespoir – peut aider, et sauver, comme le ferait un allié.

Un participant propose une image : tel qui vivait heureux sombre soudain dans la « vallée du désespoir ». Se désespérer c’est perdre l’espoir qui jusque-là faisait vivre. Epreuve douloureuse de perte (d’un conjoint, d’un emploi, d’une position enviable, d’un idéal etc) qui plonge le sujet dans l’accablement et la tristesse. On peut faire un rapport avec le deuil, qui est un douloir, une douleur : le sujet souffre d’une diminution de puissance, voire d’une mutilation. Il se sent appauvri, écorné, évidé.

On interroge dès lors la cause du désespoir, par de là les circonstances factuelles : la perte de l’objet, en ouvrant une brèche dans l’économie psychique, révèle quelque chose de la nature du désir : on croyait que le monde allait satisfaire nos espérances, on se berçait d’illusions, et c’est maintenant, dans cette déception, que se manifeste rétrospectivement la nature de l’illusion. On pensait par exemple : amour-toujours, et l’on voit que l’amour peut se flétrir, que rien ne garantit la permanence d’un bonheur.

Cette analyse débouche sur une critique de l’espoir. Si l’espoir est souvent valorisé (l’espoir fait vivre, dit-on) il faut voir cependant que l’espoir est une attente passive. On s’en remet au sort pour régler les problèmes au lieu d’agir. L’espoir est l’envers de la crainte, deux « passions tristes » selon Spinoza. La connaissance éclairée de la réalité devrait nous libérer des pièges de l’espoir. Ne rien espérer, mais connaître et agir.

Ne rien espérer n’est pas strictement identique à désespérer. Désespérer est une souffrance liée à la perte, avec le sentiment qu’il n’y a plus d’issue, plus de perspective, plus de solution. C’est, si l’on veut, un deuil qui n’en finit pas. A ce titre le désespoir est bien une passion triste, et peut-être la plus triste des passions tristes. Il n’est donc pas question, à ce point de vue, d’y voir un allié, une aide et un soutien.

Cela dit il y a une vérité dans le désespoir, à la condition de n’y pas demeurer à jamais, comme dans une tombe, d’y macérer dans la complaisance masochiste de l’endeuillé. Cette vérité est énoncée en référence à l’analyse que faisait Karl Jaspers des « situations-limites » : on ne peut éviter de mourir, de voir mourir des proches, de rencontrer le négatif et la maladie, la souffrance et le mal. C’est la finitude humaine, qui est inscrite dès l’origine dans l’existence humaine et dont il importe de prendre conscience. Cette prise de conscience produit inévitablement déception (de nos désirs d’immortalité et de béatitude), deuil et tristesse. L’homme rencontre nécessairement le désespoir, un jour ou l’autre, toute la question étant de savoir ce qu’il va faire de ce savoir douloureux.

Il y a ce qu’on ne peut pas changer, et ce qu’on peut changer. En invitant tout un chacun à un travail de connaissance (connais-toi toi-même) la philosophie enseigne qu’il est possible de vivre lucidement et sereinement, en dépit des malheurs inévitables. Je finirai par citer Pindare :

          « N’aspire plus mon âme à la vie immortelle

                Mais épuise le champ du possible ».

 Le désespoir est un allié s’il nous fait accéder à la connaissance, le pire des maux s’il nous laisse à jamais dans la vallée de larmes.

 

Pour Métaphores, Guy Karl

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16 décembre 2018

Résumé Manhattan-philo - 10/01/19 : La générosité, vertu politique ?

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LeManhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de janvier s'est tenu le JEUDI 10 2019 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Les sujets proposés furent :

Sujet 1 : - L'immortalité est-elle une fiction ?

Sujet 2 : - La générosité est-elle une vertu politique ? 

Le groupe a voté très majoritairement (2/3) pour le sujet 2

 La générosité est-elle une vertu politique ? 

Résumé de la soirée à suivre :

Pour cette soirée philosophique au Manhattan, le public a choisi de réfléchir à la question suivante : « La générosité est-elle une vertu politique ? ». La question invite à penser le statut de la générosité au sein de l’action politique. Est-elle une vertu indispensable à l’homme politique ou à l’action politique en générale, ou bien est-elle plutôt une vertu individuelle, morale ? D’autre part, la politique peut-elle assumer les conséquences potentiellement contradictoires de la générosité avec les nécessités économiques ? Si la générosité est une vertu morale au sens aristotélicien de juste milieu entre deux vices, en l’espèce ici l’avarice et la prodigalité, est-elle aussi voire même premièrement une vertu politique, fondatrice de l’organisation d’une vie en commun juste et désirable ?

A cette question, le public a trouvé plusieurs réponses. Une réponse qui a été apportée collectivement, bien que de façon diverse selon les participants, a consisté à dire que la générosité ne peut pas être une vertu politique pour au moins deux raisons. La première tient à la nature même de la générosité. Il s’agit d’un acte qui n’est pas seulement extérieur, consistant à donner des biens à ceux qui n’ont pas assez, mais aussi intérieur, consistant à accorder quelque chose qui n’est pas un dû légal, par bonté délibérée. Or, cette intériorité est foncièrement morale. En ce sens la générosité a quelque chose de spirituelle, elle ne se limite d’ailleurs pas à la seule distribution de biens matériels, mais s’étend aux choses de l’esprit : on donne du temps, de l’attention, de l’empathie, etc. Dans cette mesure une générosité politique consisterait à transformer en action publique ce qui ressort de la dimension privée. On voit bien par ailleurs que l’impôt est une contrainte politique, et non un élan délibéré de partage et de don. En d’autres termes, la générosité est quelque chose qui se joue au niveau de l’intimité d’une conscience, et non sur le plan de lois et de décisions collectives, forcément contraignantes.

La seconde raison tient à la nature de la politique. Il est remarqué que la politique a pour mission de garantir à minima la sécurité et la validité des contrats, dans la perspective par exemple de Hobbes, penseur anglais du 17ème qui a jeté les fondements de la politique moderne. La générosité n’est donc pas de son ressort. De plus, si on se penche désormais sur la réalité de l’action politique, où règne des luttes pour le pouvoir, on ne peut qu’être suspect envers toute générosité publique affichée : n’est-ce pas une manœuvre politique  que de distribuer des richesses ? N’achète-t-on pas des voix avec des promesses, le prestige avec des dons, ou la paix sociale avec des hausses de salaire ? Il est donc permis, avec Machiavel, Nietzsche entre autres, de penser la politique comme un jeu de forces, un conflit de puissances, et non la recherche désintéressée du bien commun. Pour certains, on peut même interroger la possibilité même d’un acte généreux. N’est-ce pas toujours un acte intéressé de celui qui veut obtenir un avantage, un prestige, ou encore un aveu de faiblesse de celui qui ne sait pas dire non ?

Reste à dire, enfin, ce que peut la politique, si elle ne peut être généreuse. Le concept de solidarité est dès lors avancé. En effet, toute politique est une action publique, qui concerne donc l’intérêt commun. La solidarité est une composante essentielle de la politique. Certes, le degré de solidarité peut varier, mais une société ne peut pas cesser d’être solidaire sans cesser tout bonnement d’être. Partage des richesses, sécurité sociale, éducation gratuite, voire revenu universel, sont des façons pour la société d’offrir à tous des biens sans qu’ils soient versés en proportion du mérite ou des richesses. Le degré de solidarité d’une société est dès lors une question politique : jusqu’où peut-on être solidaire ? Libéraux et tenants d’une politique sociale s’opposent sur cette question. Les libéraux considèrent que l’état n’a pas à jouer un rôle maternant, de protection sociale, en ponctionnant les richesses des uns pour les donner aux autres. Les socialistes considèrent que l’état doit au contraire former des politiques de redistribution, afin que personne ne subisse la loi du plus fort. Mais quoi qu’il en soit, la distinction de la générosité et de la solidarité peut s’avérer plus féconde qu’on y pense au premier abord. En effet, elle permet de dissocier la question de la justice sociale de la question des vertus morales, et ainsi de ne pas mélanger ce qui relève d’un souci objectif de justice, et ce qui ne peut relever que d’une décision privée, qui contient une part de mystère. 

Pour Métaphores, Timothée Coyras

 

Pour prolonger la réflexion, voici quelques articles de Descartes extraits des Passions de l'âme dans lesquels il propose une définition originale de la générosité

Art.152. Pour quelles causes on peut s’estimer

Et parce que l’une des principales parties de la sagesse est de savoir en quelle façon et pour quelle cause chacun se doit estimer ou mépriser, je tâcherai ici d’en dire mon opinion. Je ne remarque en nous qu’une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir l’usage de notre libre arbitre, et l’empire que nous avons sur nos volontés. Car il n’y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés, et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne.

Art. 153. En quoi consiste la générosité.

Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu.

Art. 154. Qu’elle empêche qu’on ne méprise les autres.

Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d’eux-mêmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi, parce qu’il n’y a rien en cela qui dépende d’autrui. C’est pourquoi ils ne méprisent jamais personne ; et, bien qu’ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont toutefois plus enclins à les excuser qu’à les blâmer, et à croire que c’est plutôt par manque de connaissance que par manque de bonne volonté qu’ils les commettent. Et, comme ils ne pensent point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de bien ou d’honneurs, ou même qui ont plus d’esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou généralement qui les surpassent en quelques autres perfections, aussi ne s’estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu’ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables, à comparaison de la bonne volonté, pour laquelle seule ils s’estiment, et laquelle ils supposent aussi être ou du moins pouvoir être en chacun des autres hommes.

 Art. 155. En quoi consiste l’humilité vertueuse.

Ainsi les plus généreux ont coutume d’être les plus humbles ; et l’humilité vertueuse ne consiste qu’en ce que la réflexion que nous faisons sur l’infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commettre, qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d’autres, est cause que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user.

Art. 156. Quelles sont les propriétés de la générosité, et comment elle sert de remède contre tous les dérèglements des passions.

Ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables. Et parce qu’ils n’estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt, pour ce sujet ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l’envie, à cause qu’il n’y a aucune chose dont l’acquisition ne dépende pas d’eux qu’ils pensent valoir assez pour mériter d’être beaucoup souhaitée ; et de la haine envers les hommes, à cause qu’ils les estiment tous ; et de la peur, à cause que la confiance qu’ils ont en leur vertu les assure ; et enfin de la colère, à cause que n’estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d’autrui, jamais ils ne donnent tant d’avantage à leurs ennemis que de reconnaître qu’ils en sont offensés. 

                             Descartes, Les passions de l’âme

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15 décembre 2018

Résumé Bedous-café-philo - 05/01/19 - Sagesse de la douleur ?

Bedous café-philo_modifié-1

Le prochain Café-Philo-Bedous se tiendra samedi 05 janvier 2019 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé pour cette soirée sera :

 Y-a-t-il une sagesse de la douleur ?

  Ce sujet a été inspiré par le vers de C.Baudelaire, issu du poème “Recueillement”: “sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille”. Le mot douleur vient du latin dolere, avoir mal, être affligé, de dolus, la ruse, qui a donné le deuil.; Il semble être synonyme de souffrance et leur opposé habituel est le plaisir, plaisir que Baudelaire, dans son écrit, compare à un “bourreau sans merci”...
     Mais, souffrance et douleur sont-elles identiques , ne peut-on tenter de penser une différence ? Ce que nous pouvons constater, c’est que les humains ont depuis longtemps questionner cette expérience de la douleur et les mythes ancestraux tentent de lui donner une origine (par ex., celui de Pandora dans les écrits d’Hésiode), comme si cette épreuve était le lot commun de tous les humains, inévitable et cependant semblant injustifiable. Mais si douleur/souffrance amoindrissent l’homme dans son intégrité et ses capacités jusqu’à le désespérer, peut-on entendre l’idée d’une sagesse de la douleur ? Peut-on en penser une positivité ? Que pouvons-nous y rencontrer et si sagesse il peut y avoir, laquelle ?
 
    La réflexion s’engage sur une possible différence entre douleur et souffrance. Tout le monde semble s’accorder sur le fait qu’elles s’opposent au bonheur et qu’elles ne sont pas identiques. La douleur, selon certains , est de l’ordre du physique, ce que le corps ressent , là où la souffrance serait psychique , de l’ordre du sentiment, impalpable. Mais, on objecte que certaines expériences(perte d’un être  cher) sont des douleurs. On en vient alors à l’idée que la souffrance est ce que le sujet fait de la douleur( le ressenti de la douleur et comment il s’exprime, le mot faisant penser au souffre, au feu qui brule, au diable...) ) et qu’elle est donc relative , chacun n’ayant pas les mêmes armes face à cette expérience On interroge alors le rapport au temps , avec l’idée qu’elles n’ont pas la même temporalité. La douleur serait reconnaissable, la souffrance invisible  et c’est le sujet qui fait de la douleur une souffrance.  A quel moment la douleur devient-elle souffrance ? La douleur peut disparaitre et la souffrance peut cependant perdurer( donc là, pas de sagesse). Ainsi, au-delà de la douleur qui n’est plus, la souffrance dit quelque chose de nous. Mais, n’y a-t-il pas des douleurs( par ex. dans la passion amoureuse) qui créent une souffrance qui nous dépasse, qui touchent au statut de l’humain. Ne peut-on dire que le deuil est ce qui nous fait accéder à notre statut ?
 
  On interroge alors l’insupportable de la douleur ? pourquoi ? qu’est-ce que cette expérience ? Quelqu’un constate que chez l’enfant et l’adolescent, la douleur est comme décuplée . Elle serait le signe qu’il y a un chainon manquant entre soi et l’univers et la sagesse de la douleur serait un protocole que l’on trouverait pour combler ce chainon manquant. S’il y a une sagesse , c’est alors la tentative de régler, de gérer sa douleur. Ainsi, nous n’avons pas de ‘kit’' de survie psychique”,et c’est là qu’intervient la subjectivité.  La réflexion s’engage alors sur la question de l’autre parce qu’on constate que on peut  se réfugier dans l’isolement, que l’on est seul avec soi-même et qu’il peut y avoir de l’orgueil à ne pas demander de l’aide( le danger serait qu’elle nous retire du monde mais quel retour ?). C’est peut-être parce que cette expérience suppose d’accepter d’être démuni , elle nous fait connaitre l’acceptation. Il peut aussi y avoir un danger qui consisterait à faire de la victimisation et la sagesse refuserait de tenir ce rôle ou encore un danger de légitimation de la douleur et quelqu’un rappelle cette phrase : “l’homme est un apprenti, la douleur et son maitre” . La douceur serait alors bienvenue pour ne pas faire l’apologie de la douleur et nous constatons qu’une seule lettre sépare les deux...
 
    Le danger de la douleur serait avant tout qu’elle ne s’exprime pas(le corps est capable de s’anesthésier longtemps et un jour  tombe malade sans que l’on sache  pourquoi) et c’est quand elle commence à parler, quand nous en prenons conscience et que nous l’acceptons que nous pouvons espérer en faire quelque chose. Elle nous alerte sur quelque chose, comme un phare, une lumière .D’ailleurs, on peut volontairement choisir de souffrir pour s’améliorer, pour la supporter mieux et l’exemple des arts martiaux est évoqué. Si la sagesse évoque la connaissance, la maitrise ou encore la métamorphose,  elle a à voir avec une transformation et il n’y a que cela qui peut nous sortir de la souffrance. Quand on ne reste que centré sur soi, on continue à souffrir et il manque peut être l’estime de soi pour éviter de devenir un martyr. Il y a donc un danger à ne pas résister à la douleur et elle est aussi une question de regard (  Face à la torture, porté par un idéal, l’homme peut résister). Elle peut devenir un moteur pour se transcender. Cependant, il n’y a aucune nécessité de vivre la douleur pour devenir sage et chacun s’accorde avec l’idée que le manque que nous avons devrait être rempli par autre chose.  Mais, si elle est inévitable dans une vie humaine, elle nous invite à accepter notre finitude, à nous transformer , faisant ainsi l’expérience d’une vertu qui se nomme courage ainsi que d’une possible liberté. Elle rappellerait à l’humain qu’il peut être une créateur, à commencer par lui-même.
 
   Enfin, quelqu’un souligne comment cette expérience nous rappelle le bonheur de vivre sans souffrance, nous enseigne que ce n’est pas un dû de ne pas avoir mal, nous fait alors éprouver le bonheur de vivre au jour le jour,  nous invite à une autre temporalité. La douleur n’est pas une quête, la sagesse, si, et s’il y a une sagesse de la douleur , elle nous ouvre à une autre altérité nous permettant de repérer la souffrance de l’autre, de l’aider à progresser, dàse dépasser en se réinventant, à mourir à soi(deuil)  pour devenir, nous unissant à l’humaine condition , universelle et intemporelle: “être poète, c’est donner à notre douleur la force et les moyens de se dépasser, de devenir aussi la douleur de tous,y compris de la poésie elle-même”( Franck Venaille).
Pour Métaphores, Véronique Barrail

 

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28 novembre 2018

Résumé Apero-philo - 19/12/18 - Y a-t-il une nature humaine ?

Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de décembre 2018 s'est tenu le mercredi 19 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Y a-t-il une nature humaine ? 

Résumé de la soirée :

Par nature on peut entendre l’ensemble des caractères innés – natifs – qui définissent un individu ou une espèce. Dès lors cette nature serait stable, permanente, peu évolutive. Le comportement des abeilles ne semble guère avoir évolué depuis les premières observations. A l’inverse, on constate une extraordinaire diversité des comportements humains, des règles et coutumes qui se sont manifestées dans l’histoire, au point que plusieurs auteurs en sont venus à contester la légitimité même de la notion de nature humaine.

De fait, comment  isoler un ensemble de traits natifs, naturels, antérieurs à la socialisation et à la culture, si partout et toujours nous voyons l’homme vivre dans une culture artificielle, sous le régime de règles conventionnelles, de lois et d’interdits différents d’une société à l’autre : « vérité en de ça des Pyrénées, erreur au-delà ». Comment trouver un socle stable et permanent, comment isoler l’inné de l’acquis, si la culture est le fait universel de l’humanité, si la « nature » de l’homme c’est l’aptitude à la culture ?

Traditionnellement on définit l’homme comme un « animal raisonnable », ajoutant que c’est dans le langage conventionnel que se développent la conscience et la raison. C’est le langage, comme activité symbolique, qui différencie l’homme de l’animal. (Aristote, Descartes). Cette approche soulève immédiatement, dans le groupe, une objection : raison bien précaire si elle ne peut empêcher le mal, la cruauté, la violence (homo homini lupus). Ces caractères appartiennent manifestement à l’humanité comme une constante anthropologique plutôt qu’une déplorable exception. « Homo sapiens demens » dira Edgar Morin. Raison et folie coexistent tout au long de l’histoire humaine.

Cette double polarité de la conduite humaine exprime aussi la liberté. En théorie chacun peut choisir entre la loi et la transgression. Liberté d’indétermination : chez l’homme les instincts et les pulsions ne semblent pas fixés de manière définitive et immuable, ce qui engendre cette stupéfiante diversité de comportements, qui étonnait Montaigne. « Ondoyant et divers » l’homme échappe aux définitions, déjoue les critères inventés par la morale et la philosophie. Quelle nature si l’on ne trouve nulle part les caractères traditionnels de la nature ?

La discussion s’oriente ensuite sur la notion de devoir-être : on considère « naturel » ce qui est conforme à la loi morale, ce qui réalise un idéal : « Tu seras un homme mon fils ». L’humanité, dans cette vision finaliste, n’est pas un donné mais un devoir. Pour Aristote l’homme doit devenir un citoyen. Pour Kant un sujet moral. Mais en fait chaque culture agit de même : il faut socialiser, éduquer, former, élever, et dompter le naturel pour réaliser un certain type conforme à l’idéal collectif. – Je note qu’on ne trouve rien d’équivalent dans le monde animal. Chaque animal est ce qu’il est, sans qu’on puisse repérer une tension comparable entre le naturel et l’idéal. L’homme seul connaît le devoir-être, ou le devoir tout court. Nous y voyons incontestablement l’effet de la dimension symbolique, inséparable du langage.

Une participante fait remarquer qu’il y a deux manières d’aborder le sujet. Soit on cherche à différencier l’homme de l’animal pour dégager ce qui est propre à l’homme, soit on s’efforce de saisir directement  les traits spécifiques de la nature humaine. Or cette seconde approche est très difficile, peut-être impossible : l’homme est l’être qui veut et ne peut se comprendre lui-même, étant à lui-même l’énigme qu’il voudrait interpréter. Quête infinie, que même les sciences humaines ne peuvent accomplir. L’inexplicable, l’insondable sont au cœur de l’homme, qui ne peut parvenir à savoir qui il est.

Etre bien étrange en effet, qui désire ce qu’il ne peut attendre, voué à l’impossible et à l’errance, qui trouve bien de ci de là quelque satisfaction, mais vite oubliée, et jamais satisfaisante. C’est de ce creux que s’originent les grandes folies (homo sapiens demens) mais aussi les grandes œuvres de la science, de l’art et de la philosophie.

Nous n’aurons, au total, trouvé aucune définition de la nature humaine, mais des indications sur la liberté, le choix, la diversité, le devoir-être et la folie, qui ne font pas une définition, mais un tableau lui-même bigarré, ondoyant et divers. Peut-être faut-il se résigner à ne voir dans la nature humaine que le fantasme d’une origine à jamais inaccessible.

Pour Métaphores, Guy Karl

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25 novembre 2018

Résumé Café-philo - 11/12/18 - Le savoir rend-il malheureux ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  décembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 11 à 18h30 au café le W (face au lycée Barthou, place Louis de Gonzague) sur le sujet suivant (voté par les participants).

Le savoir rend-il malheureux ?

Résumé de la soirée :

« Heureux les ignorants » Ne vivent-ils pas dans la béatifique insouciance du paradis ? – A voire…C’est en tout cas un fantasme persistant qui consiste à déférer à une enfance imaginaire ce que nous avons perdu dans l’inévitable et parfois douloureuse entrée dans l’ordre symbolique. « C’était mieux avant ». Discours de la nostalgie, regret des « verts paradis de l’enfance ».

Contre ce discours de la naïveté, la philosophie enseigne depuis l’origine la valeur libératrice de la connaissance : « connais-toi-toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Ou, chez Kant : « sapere aude », ose savoir, ose te servir de ton entendement pour t’affranchir des tutelles de l’opinion, de la tradition ou du pouvoir. La philosophie n’enseigne pas particulièrement la voie du bonheur mais plutôt de la raison comme outil de libération. Serons-nous plus heureux en recherchant le savoir, ou plus malheureux encore, à mesure que nous nous éloignons des illusions et des fausses certitudes ?

Nous commençons par examiner plusieurs types de savoir : information, instruction, sciences, savoirs utiles ou inutiles, pour mieux cerner le vrai  enjeu : le savoir lié au questionnement existentiel. Schopenhauer est alors convoqué, qui a mis l’accent sur une déchirure douloureuse entre l’homme et le monde : si l’on se met à penser c’est précisément que les choses ne vont pas toutes seules, que notre position est infiniment problématique. C’est la douleur qui éveille, jamais le plaisir. C’est une sorte de malheur originaire qui pousse l’homme à s’interroger sur sa place dans le monde, à chercher quelque aménagement de sa condition. Le savoir est d’abord douleur, du moins s’il est authentique, avant de livrer éventuellement quelque solution à la douleur d’exister.

Apparaît alors la question du désir. Certains ont le désir de savoir, d’autres non, qui préfèrent se tenir mollement dans une paisible indifférence. Mais ce désir de savoir, à son tour, n’est pas univoque : il y a la curiosité, bien sûr, mais aussi le désir de maîtrise, voire de contrôle. Savoir pour pouvoir, et prévoir. D’autres évoquent le désir d’intégration, et d’autres le plaisir. Quoi qu’il en soit se pose la question des motivations : Qui veut savoir ? Quoi ? Pourquoi ? Question difficile, et pourtant centrale si, comme le dit Spinoza « nous connaissons nos désirs mais non les causes qui nous déterminent ».

Le désir de savoir met en jeu le savoir du désir. Mais pouvons-nous  poser qu’il existe un savoir du désir ? Ce serait sans doute prétendre à une position de maîtrise absolue qui relève de la fantasmagorie. L’expérience nous montre que tout savoir conquis de haute lutte ouvre instantanément la porte à une nouvelle ignorance, l’ignorance savante qui est savoir du non-savoir. « Je sais que je ne sais » ou, à la manière de Montaigne : « Que sais-je ?» incertain que je suis et du monde et de moi. Ce non-savoir d’un nouveau genre, radicalement distinct de l’ignorance naïve et béate, s’inscrit comme un trou dans la chaîne du savoir : moment de suspension, béance, incertitude, hiatus où peut surgir quelque chose d’un non-su qui nous révèle à nous-mêmes la part cachée, l’énigme de notre destinée.

C’était l’enseignement de Freud : Wo ich war soll es werden – où était ça je dois advenir. Savoir indéfiniment ouvert, en mouvement, où le sujet est appelé à advenir, dans un processus pérenne de vérité.

Ce savoir-là rend–il heureux ? Ce n’est sûrement pas selon la définition ordinaire (la réalisation durable de tous nos désirs), mais selon la formule, à la fois improbable et virtuellement réalisable, de l’alliance du désir et de la vérité.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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20 novembre 2018

Résumé Manhattan-philo - 5/12/18 : Déçus par la politique ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre 2018 s'est tenu le 05 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés :

Sujet 1 :    - Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Sujet 2 :    - Les morts vivent-ils dans nos souvenirs ? 

Le sujet voté par le public fut : 

Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Résumé de la soirée :

Cette soirée philosophique au Manhattan a été marquée par la présence de nombreux jeunes venus réfléchir sur la politique et la représentation que nous en avons. Une soirée très sympathique, qui, si elle a eu un peu de mal à démarrer, a suscité des débats riches, en une discussion collective qui semblait ne plus vouloir s’arrêter.

Le sujet choisi : « Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? » présentait le risque de dériver, en raison des événements sociaux actuels, vers un débat politique sur le mouvement des gilets jaunes. Si quelques références au mouvement ont inévitablement émaillé la discussion, le public a su se tenir à distance de l’actualité pour penser quelque chose de plus intemporel, à savoir la déception manifestée à l’égard du pouvoir politique. En effet, Platon se plaignait déjà de la corruption des hommes politiques, et les trente tyrans comme la démocratie athénienne l’ont déçu, de sorte qu’il a cherché un remède à ces problèmes en imaginant une cité idéale, dont le caractère totalitaire ne peut toutefois manquer d’échapper à un lecteur averti. La déception à l’égard de la politique, qui peut faire suite aux révolutions ou aux changements de gouvernements, est donc un phénomène ordinaire, qui mérite d’être pensé.

Plusieurs idées ont émergé de la discussion. Tout d’abord, l’idée selon laquelle nous sommes déçus par la politique parce que nous attendons trop d’elle. Nous attendrions de la politique qu’elle prenne en charge notre vie, qu’elle nous rende heureux, alors qu’elle est fondamentalement impuissante à réaliser de tels objectifs, lesquels relèvent de notre responsabilité ou d’autres facteurs. Ainsi, la déception étant une attente contrariée, nous attendrions de la politique quelque chose qui ne peut advenir, et de fait, nous serions alors toujours contrariés, à savoir déçus.

Ensuite, plusieurs personnes remarquent que la déception à l’égard de la politique vient du phénomène de la représentation. Nous sommes représentés par des députés, des ministres, un chef d’état, lesquels ne peuvent jamais représenter, par définition, tout le monde. Une distance se crée forcément, de ce fait, entre le peuple et ses représentants. Dépossédé de sa souveraineté, le peuple rencontrerait inévitablement la déception. A ceci s’ajoute le fait que les représentants, comme le remarquait déjà Rousseau, tendent à servir des intérêts qui ne sont plus ceux de la cité dans son ensemble, mais d’un groupe défini de personnes – les citoyens riches et puissants par exemple, voire leurs propres intérêts.

Une personne prend le contre-pied de la réflexion en faisant voir que la déception est un élément positif. En effet, une personne déçue est une personne qui pense, qui voit l’injustice, et par-là même qui s’affirme comme citoyen. Une personne toujours satisfaite indiquerait une forme de soumission au pouvoir. Remarque pertinente, puisque je fais à ce moment remarquer que dans 1984, d’Orwell, le totalitarisme est pleinement atteint par l’absence d’opposition, et par la pleine adhésion des citoyens au système. La déception est ainsi le symptôme positif d’un sujet qui refuse l’aliénation au tout de la société, et qui marque sa différence.

Sur ce thème, il est alors fait la différence entre déception et désillusion. La désillusion est plus grave que la déception. En effet, la désillusion introduit l’idée que nous ne croyons plus en la politique. Dès lors, on ne va plus voter, on ne s’engage plus, on se retire dans le seul-à-soi du stoïcien qui ne compte que sur lui-même pour être heureux. Mais la déception permet de conserver la foi, d’espérer à nouveau en la politique. En somme, la désillusion change notre rapport au réel tout entier, mais la déception ne porte que sur des personnes ou des idées particulières, ouvrant ainsi la possibilité de croire à nouveau en d’autres idées ou d’autres personnes.

Si on est déçu par la politique, enfin, c’est parce qu’on se place dans une position infantile, on pense que les politiques sont tout puissants et on attend d’eux qu’ils résolvent les problèmes, alors qu’en réalité, l’action politique se rencontre dans toutes les dimensions ordinaires de notre vie, de l’espace de travail à la consommation en passant par la famille, les amis, et la vie dans la communauté. L’anarchie, par ailleurs, devient possible lorsque tout le monde se saisit de cette exigence politique pour la vivre au lieu de la déléguer. Mais cette anarchie n’est possible qu’à de petites échelles, et non pour un pays immense. La déception viendrait alors que, noyés dans des sociétés gigantesques avec un pouvoir centralisé, nous avons perdu le sens de ce qui est possible à de petites échelles et attendons tout du pouvoir Jacobin.

Pour rendre à chacun sa dimension d’animal politique, apte à distinguer le juste et l’injuste et à en parler, il faut peut-être sortir du système du vote et de la représentation. Il est alors discuté le rôle d’un pouvoir indépendant qui tranche les désaccords dans la société. L’exemple du tirage au sort des magistratures est aussi évoqué, par référence à la démocratie grecque de l’antiquité. C’est sur la discussion sur les moyens de faire de la déception un affect positif pour restaurer la dignité politique de chacun que se termine cette soirée qui aura permis, en ces temps de contestation sociale, de prendre cette distance philosophique salutaire pour mieux penser ce que nous vivons.

 Pour Métaphores, Timothée Coyras

 

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18 novembre 2018

Résumé atelier philo-sciences - 04/12/18 Ordre et désordre

Atelier-philo 2

L' Atelier-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre s'est tenu mardi 04 au Dimanche à la campagne. Nous  avons fait dialoguer à cette occasion philosophie et sciences sur le sujet suivant : 

Ordre et désordre

C'est avec grand plaisir que nous avons accueilli Philippe Carbonnière, enseignant-chercheur, spécialiste de chimie théorique (quantique) pour une soirée particulièrement riche et dense. La perspective philosophique a été présentée par Didier Karl, professeur de philosophie. La soirée fut modérée par marie-Pierre Carcau. Nous vous proposons de mettre ici en ligne les deux interventions initiales suivies de quelques enjeux rapides.

I) L'approche philosophique : 

Nous n’aimons pas le désordre, nous lui préférons l’ordre, nous le désirons. Les fauteurs de désordre ou de troubles sont pourchassés, souvent haïs voire éradiqués. Il existe une sérieuse aversion pour le désordre qu’on associe volontiers au bazar, au chaos, à l’anarchie, au bordel. C’est dire si le désordre perturbe,  inquiète, angoisse comme si il faisait courir le risque de nous précipiter dans l’abîme. On préfère une chambre rangée, des papiers en ordre. L’Etat doit garantir l’ordre public, il assure le maintien de l’ordre à l’aide des forces de l’ordre.

Remarquons que s’il y a besoin de la force pour maintenir l’ordre, n’est-ce pas que nous sentons partout que le désordre menace ? Ne rappelle-t-on pas à l’ordre celui qui ne s’est pas mis en ordre de marche ? Et quand tout fonctionne de nouveau correctement, ne dit-on pas que tout est rentré dans l’ordre ? Voilà autant d’expressions qui traversent la langue et mettent en avant le besoin d’ordre tandis que lorsqu’éclate un désordre nous sommes rarement rassurés.

Ces notions sont d’abord pratiques, elles s’appliquent aux comportements humains, à nos actions au service d’une certaine efficacité.  Elles sont aussi et surtout normatives. Cela veut dire qu’elles définissent davantage ce qui doit être. C’est pourquoi elles sont aussi prescriptives en ce qu’elles s’imposent sous la forme d’exigences à la fois sociales et politiques, éducatives. Il semblerait qu'on ait d’abord affaire à une valeur -l'ordre, à une finalité qui serait dans notre système de représentation et qu’on chercherait à imposer tant aux choses (la chambre ou la nature) qu’à la réalité sociale.  Un premier problème surgit ici : s’agit-il d’une réalité en soi existant dans la nature, qu’on pourrait étudier et décrire objectivement ou d’un système normatif et construit de représentations ?

Ordre vient du latin ordo qui signifie rang, classe (ranger, classer, qui range ? qui classe ?). Deux significations majeures apparaissent à partir du mot, lesquelles concentrent une grande partie des enjeux qui nous intéressent.  Au XIè S l’ordre désigne « la disposition régulière des choses », principe de régularité,  les choses s’organiseraient selon une mise en ordre? Ou une règle s’imposerait du dehors pour créer un arrangement ?

Au XIIèS le sens évolue dans une perspective politique et juridique : ordre désigne « ce qui est commandé » ou « acte de commandement » D’un côté, on questionne la nature des choses, de l’autre, les affaires humaines soumises à l’exercice du pouvoir.

« Ordo »  est la racine « d’ordonner », l’ordonnance comme acte juridique ou médical (délivrer une ordonnance), acte prescriptif qui s’impose, mais aussi « ordonnancement », mise en ordre c’est-à-dire agencement d’éléments divers, composites.

Il y a deux aspects ici essentiels : penser l’ordre comme une émanation des institutions juridiques, politique appartenant à la structure sociale et l’ordre portant sur la nature des choses elles-mêmes au sens où il s’appliquerait à l’univers, au réel au sens large, comme dirait Marcel Conche « au tout de la réalité ». Ici, cette notion aurait un sens à la fois physique et métaphysique.

Je propose de nous placer d’abord sur le plan philosophique puis d'aborder le terrain scientifique grâce à l'intervention de Philippe. 

A)  Du désordre à l’ordre. Faisons d’abord remarquer que dans la plupart des mythes fondateurs comme à l’aube de la science grecque, l’ordre émerge du chaos primordial. Chez Hésiode, dans la Théogonie « Au commencement était Chaos ». Chaos désigne étymologiquement la faille, l’abîme, l’irréductible fond obscur d’où les choses procèdent. On sait comment Zeus, fils de Cronos échappa grâce à sa mère (Rhéa) au sort que lui promettait son père qui avalait ses enfants. Puis, après une guerre sans merci, Zeus finit par imposer le règne des dieux et l’ordre olympien. Ordre semble ici devoir s’accomplir, advenir à partir des forces qui lui résistent, forces au service d’un désordre fondamental.

Dans certaines sociétés traditionnelles comme les Baruyas (Nouvelle Guinée), ordre et désordre sont anthropologiquement représentés et incarnés par les hommes et les femmes. Les femmes auraient inventé les arcs et les flèches et les fûtes mais, les utilisant sans mesure et sans règle, elles auraient été créatrices de désordre. Voilà pourquoi les hommes les ont dépossédées de leurs biens pour que le monde tourne correctement. La flûte désigne dans la langue des Baruyas à la fois l’instrument mais aussi le « vagin ». Maîtriser les femmes, c’est maîtriser la vie, la sexualité et garantir l’ordre cosmique en éradiquant le désordre dont le féminin est porteur…Notons que le pouvoir cosmique est en rapport avec le pouvoir des hommes, des hommes sur les femmes. Voir les travaux  de Maurice Godelier, anthropologue.

 Dans le Timée, Platon explique la création du monde, du Cosmos par opposition au Chaos en disant : « Le Dieu a voulu que toutes les choses fussent bonnes et il a exclu toute imperfection…il a fait passer le changement sans mesure et sans ordre de la masse visible du désordre à l’ordre car il avait estimé que l’ordre vaut infiniment mieux que le désordre ». Notons que Platon fait intervenir une divinité organisatrice, un pouvoir extérieur pour justifier l’apparition de l’ordre. Il formule aussi un jugement de valeur relatif à ces deux notions. L’auteur du Timée nous met sur la voie d’une des grandes caractéristiques de l’ordre, d’un des moyens de le penser à travers une première perspective. [Notons tout de suite qu’il y en a trois]

 B) L’ordre comme finalité. On doit à Platon et surtout à Aristote d’avoir pensé l’ordre des choses, le monde cosmos comme finalisé. Qu’est-ce à dire ? Tout agent agit en vue d’une fin. L’ordre de la réalité se manifeste par l’existence d’un dessein, d’un projet, d’un but à atteindre, qui détermine le mouvement de l’ensemble. « La nature ne fait rien en vain » (Aristote) L’ordre est accomplissement d’un cheminement orienté, ce qui attribue au monde un sens, une direction. Les choses ne sont donc ni aléatoires, ni hasardeuses. C’est l’idée tout à fait grecque du LOGOS qui gouverne toute chose, un principe de raison universelle qui détermine le cours de la nature considérée dans son ensemble. Le problème que pose cet ordre : qui a décidé du cheminement ? La finalité présuppose une force, « une intelligence, comme dit Anaxagore l’antésocratique,  qui a tout mis en ordre. »

En d’autres termes, on  explique l’ordre inférieur des choses par le supérieur (transcendance du Dieu ou de l’intelligence, ou de la forme sur la matière).

 C)  L’ordre comme nécessité. L’ordre obéit ici à des lois invariables, mécaniques définies mathématiquement sur le mode de la déduction. On dégage des rapports nécessaires entre des grandeurs physiques ou on soumet l’ensemble des phénomènes à des lois.

On peut penser à Galilée, Descartes ou à Leibniz expliquant que la nature obéit à des lois mathématiques invariables, à la régularité stricte. Mais là encore l’ordre, doit trouver une garantie. Où est cette garantie sinon en Dieu qui  légitime l’ordre ici-bas ? L’ordre pourrait-il se suffire à lui-même sans avoir besoin d’une justification qui introduirait dans le monde une volonté ou une grande raison ?

Telle est la nécessité conçue par Spinoza et plus tard par Einstein pour lesquels, l’ordre de la nature, c’est l’ensemble des déterminations qui opère dans la nature elle-même considérée comme immanente, sans aucun recours à la transcendance, à une garantie extérieure. « Dieu ne joue pas aux dés » explique l’auteur de la théorie de la relativité générale, mais dieu n’est plus anthropomorphe car il est la nature en acte, expression de sa puissance effective, à l’œuvre dans des déterminations infinies et sans volonté ni but prédéfini. Toute chose existe en tant qu’elle est à la fois causée par une autre et « causante », productrice d’effets qui à leur tour sont des causes pour d’autres effets et ceci à l’infini. Nature naturée, nature naturante dira Spinoza.

Le hasard et la contingence n’existent pas. Tout est déterminé (même nos affections mentales). Le désordre devient un défaut d‘entendement, une incapacité d’attribuer à un phénomène la causalité adéquate : d’où l’impression de désordre qui masque un ordre nécessaire que nous n’avons pas encore pensé correctement.

Cela fera dire à Bergson (La pensée et le mouvant) : « Le désordre, c’est de l’ordre que nous ne cherchons pas. Il est la rencontre d’un ordre extérieur à nous qu’on n’attend pas avec la représentation d’un ordre différent qui nous intéresse et que nous voulons trouver dans les choses. »

D) L’ordre contingent ou l’ordre comme désordre. L'Atomisme antique sous l’impulsion de Démocrite (Dinos) avec le tourbillon et le clinamen chez Epicure, le principe de dérivation, la déclinaison des atomes constitue le socle théorique de cette conception. Les atomistes introduisent le hasard et l’imprévisibilité dans la nature, défiant la pérennité de l’ordre donc sa stabilité. Le désordre serait la règle. Surgissent ici ou là, selon les chocs, des configurations, des compositions ce qui permettrait de rendre compte de la créativité incessante de la nature. Ici, pour reprendre la belle formule de Marcel Conche commentant le De Natura Rerum de Lucrèce, « l’ordre est un cas particulier du désordre ».

Cette thèse est présente chez Clément Rosset pour lequel, « l’état bordélique est  l‘état fondamental de toute chose » Le Régime des passions. Les mondes se configurent et disparaissent. Le désordre serait l’expression indigeste du tragique qui tel Cronos avale toute chose dans un « passage » éternel, vouant l’ordre apparent à la décomposition, à la dégradation comme à d’autres recompositions possibles. Pour l’auteur de la Logique du pire (Rosset), le désordre est un révélateur de l’insupportable, autrement dit du Réel qui condamne l’homme à s’en détourner pour fuir sa condition (on peut penser à Pascal et au divertissement). Le détournement est ici un subterfuge consistant à maquiller le désordre –réel, en le parant d’un ordre rassurant, irréel et surtout consolateur. L’ordre serait le remède halluciné et imaginaire contre l’insignifiance des choses et le hasard qui les rend possible. Voilà ce que notre esprit abhorre puisqu’il cherche à tout prix à mettre le chaos en déroute. On comprend mieux ici l’aversion qui est la nôtre pour le désordre comme nous l’avons noté en préambule.

E) L'ordre comme besoin ?

Cette approche partagée par Nietzsche dans Le gai savoir (§112)  invite le lecteur à interroger sur le fond le besoin implicite qui traverse la science et la connaissance en général. La science peut-elle échapper aux besoins humains qui consisteraient à se rassurer, à se consoler, à trouver dans les explications dites objectives de quoi faire taire la sourde angoisse de l’homme face à un réel qui le dépasse et qui lui reste finalement étranger ? « Il faut considérer la science comme une humanisation des choses aussi fidèle que possible. Nous apprenons à nous décrire nous-mêmes plus exactement en décrivant les choses et leur succession. »

Connaître le désordre revient ici à reconnaître l’ordre dont on a besoin et que nous projetons avantageusement sur les choses. L’entreprise scientifique devient ici une manière savante de maintenir sauve la pulsion de maîtrise dont la technologie est l’expression tangible et souvent problématique.

Le désordre semble si souvent l’emporter. C’est qu’avec l’élaboration objectivante de l’univers et de la nature surgissent des monstruosités technologiques capables de produire un désordre croissant voire irréversible. Qu’on songe aux technologies de surpêche, de chasse, de déforestation mais aussi d’armements, de contrôle et de destruction massive.

Le désordre que nous constatons dans la nature n’est-il pas l’expression d’un désordre intérieur que nous ne voulons ni voir ni reconnaître ?

Voilà qui nous mène directement à la question toute scientifique de l’entropie et de la dégradation associées à la complexification du monde.

 Didier Karl

II L'approche scientifique : Ordre et désordre sont-ils des réalités objectives ?

  1. Objectivité et subjectivité de sens au travers des termes d’ordre et de désordre
  2. L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution 
  3. Structures dissipatives

 1.Objectivité et subjectivité des termes d’ordre et de désordre

 Prenons un jeu de 52 cartes, spéciales dans l’exemple puisqu’elles possèdent chacune une face blanche et une face noire. On appellera par la suite « carte noire » et « carte blanche » les cartes posées selon ses faces. Plaçons toutes les cartes selon la configuration « carte blanche » : les cartes étant indiscernables, il n’y a qu’une seule possibilité pour avoir 52 cartes blanches, c’est-à-dire qu’une seule façon d’obtenir cette situation, un seul agencement. Retournons maintenant une carte parmi l’ensemble qui conduit ainsi à la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches ». Pour obtenir cette situation on peut retourner, ou la première carte seulement, ou la seconde carte seulement, ou la troisième carte seulement, …, ou la 52ème carte seulement. Il y a donc cette fois, non pas 1 façon mais 52 façons d’obtenir la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches » ; il y a 52 agencements.

 On parle alors de macro-états pour décrire la situation observable : le premier macro-état correspond à la situation « 52 cartes blanches » ; le second macro-état correspond à la situation « 1 carte noire et 51 cartes  blanches ». On parle de micro-états pour décrire le nombre de configurations qui donnent la même situation observable. Par exemple pour le premier macro-état, un seul micro-état est associé alors que pour le second macro-état, 52 micro-états lui correspondent. Enfin, le macro-état qui correspond au plus grand nombre de micro-états est la situation « 26 cartes noires et 26 cartes blanches », soit 500 mille milliards de configurations possibles. Ceci fait que si on lance en l’air 52 de ces cartes il est extrêmement plus probable de les voir retomber en une situation qui comprend « 26 blanches et 26 noires » (à quelques une près sachant que les probabilités qui leurs sont associés sont du même ordre).

 Il est extrêmement peu probable de retrouver la situation « 52 cartes blanches » qui ne représente qu’un seul possible. A ce sujet et en parenthèses, il peut être saisi le concept de « transformation irréversible » ou de « sens du temps ». Il peut être appelé ordre l’état le moins probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus faible nombre d’agencements ; Il peut être appelé désordre l’état le plus probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus grand nombre d’agencements. Les agencements qui décrivent un état appelé ordre diffèrent des agencements qui décrivent un état appelé désordre. Ainsi l’ordre, tout comme le désordre, est un cas particulier parmi l’ensemble des agencements possibles. L’univers ne possède pas 52 particules ; l’univers visible en possède environ 10^80. Ce nombre dépasse l’entendement humain car il correspond environ à 1 milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de particules. Ainsi l’univers évolue d’état probable en état plus probable encore. Un de ces états qui peut perdurer suffisamment longtemps pour qu’une société s’établisse et prospère, sera appelé ordre par cette même société puisqu’en cette ère particulière elle s’y développe. Toute évolution naturelle à partir de cet état sera qualifiée de désordre par cette société puisqu’elle peut y être détruite, mais le nouvel état auquel elle conduit sera en même temps appelé ordre par toute autre société qui trouverait à s’y implanter.

 A ce propos je donne en exemple cette crise écologique qui a eu lieu il y a 2,4 milliards d’années appelée « La grande oxydation » ou encore « La catastrophe de l’oxygène » : Les être organiques de l’époque appelés cyanobactéries se développaient comme le font de jour les plantes actuelles à savoir « couper » les molécules de dioxyde de carbone de l’atmosphère pour absorber le carbone. L’oxygène également libéré par cette opération était un déchet toxique pour les organismes de l’époque mais était naturellement piégé dans l’océan et les roches. Cela dit des modifications climatiques ont conduit l’oxygène à se libérer dans l’atmosphère, détruisant ainsi la majeure partie des organismes vivants. Certains se sont adaptés à ce nouveau milieu, donnant lieu à de nouvelles modalités de croissance dont nous sommes les plus complexes héritiers.

 Ainsi ordre et désordre apparaissent comme des notions subjectives sous le prisme de l’absolu. Cela dit l’objectivité de la notion peut être rétablie en pensant l’évolution naturelle de l’univers comme l’évolution vers un état plus probable, c’est-à-dire vers un plus grand nombre d’agencements qui conduisent à la même « figure de l’univers ». Si l’on tient à y rajouter la notion d’ordre et de désordre on peut dire que l’univers tend à évoluer d’un ordre vers un désordre ; le désordre d’un ordre qui le précède étant en même temps l’ordre du désordre qui lui succède. Ainsi un ordre se définit relativement à un désordre comme le jour se définit par rapport à la nuit. Jour et nuit trouvent leur dénominateur commun dans le fait d’une variation de luminosité ; de même les situations d’ordre et de désordre se caractérisent en termes de variation des possibles par passage d’une situation à une autre.

 

 2.L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution

 D’un point de vue statistique, l’entropie est une valeur qui s’obtient directement à partir du nombre d’agencements possibles qui conduisent à la même situation. Il s’agit du logarithme népérien du nombre des possibles, multiplié par une constante K appelée constante de Boltzmann (1.3810-23 Joules par Kelvin).

Par exemple, reprenons notre jeu de 52 cartes de tout à l’heure :

      . Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 52 cartes blanches » : il n’y a qu’une seule possibilité à cela, donc c’est K*ln [1] soit K*0.

  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 1 carte noire et 51 cartes blanches » : il y a 52 possibilités, donc c’est K*ln [52] soit K*3,95.
  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à 26 cartes noires et 26 cartes blanches : il y a 500 mille milliards de possibles, donc c’est K*ln[500.000.000.000.000] soit K*33,84.

 Aller vers l’état le plus probable c’est aller vers un état qui possède un plus grand nombre d’agencements, c’est aller vers un état de plus grand désordre selon le sens qu’on lui donne, c’est donc aller vers une entropie plus grande. Si rien ne vient perturber l’évolution naturelle de l’univers (si on ne le contraint pas dans un agencement particulier), l’univers évolue naturellement vers son état de plus grande entropie, c’est à dire vers son état de plus grand désordonnancement. En ce sens l’entropie est une mesure du désordre. Au même titre, un être humain qui s’arrêterait de s’alimenter ou de se chauffer (on dit qui s’arrêterait d’échanger de la matière ou de l’énergie avec son milieu extérieur), évolue naturellement vers son plus grand désordonnancement, vers le plus grand nombre d’agencements possible de ses particules, vers son état le plus probable … c’est-à-dire, en passant par la mort, vers en un tas de poussière de carbone.Ainsi et par cette sémantique, on dit que l’univers, comme tout système, évolue spontanément vers sa mort.

 En résumé, l’entropie est une mesure de la probabilité de voir un état advenir. Plus cette probabilité est grande, plus l’entropie est grande. Ainsi, et pour reprendre la sémantique précédente, tout système fini tend vers sa mort. Spéculant et sortant des sentiers de la science, il vient à penser qu’un univers infini ne pourrait aboutir à l’état le plus probable, révélant sa perpétuelle évolution. Aussi, l’effet du plus grand nombre ferait émerger une propriété qui n’apparait pas dans l’exemple du jeu de 52 cartes. Une autre de ces propriétés d’un autre ordre apparait, il lui a été donné le nom de « structures dissipatives ».

3 . Structures dissipatives

 Cette perception a valu au scientifique philosophe belge Ilya Prigogyne le prix Nobel de Chimie il y a 40 ans. Mais tout d’abord rappelons la belle formule de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » Au cours d’une transformation, l’énergie est conservée en quantité : c’est le premier principe de la thermodynamique : Un cycliste qui roule possède une énergie cinétique, puis il freine … les freins frottent la roue qui s’arrête et s’échauffe … puis de la roue la chaleur se dissipe dans l’air ambiant. Le cycliste s’arrête mais l’énergie est conservée car elle passe de la forme cinétique qui l’a propulsé, à la forme thermique qui a chauffé l’air.

 Au cours d’une transformation, l’énergie se dégrade en qualité : c’est le second principe de la thermodynamique : l’énergie, d’abord sous forme cinétique, propulse les particules du cycliste en un mouvement ordonné ; puis elle passe dans l’air sous une forme dite dégradée, puisqu’elle donne à l’air ce mouvement désordonné dans lequel les particules qui le constituent s’entrechoquent et produisent de ce fait un accroissement de température. Donc globalement, l’univers évolue vers son état le plus probable, c’est à dire dans le sens de la dégradation de son énergie initiale.

 Il est important de souligner le terme « globalement », car localement des structures (ordonnées donc) peuvent se former par apport constant d’énergie extérieure pour mieux dissiper (mieux dégrader donc) cette énergie. C’est par exemple le cas des mouvements de convection, appelés cellules de Bénard qui sont observés lorsqu’on chauffe un liquide. C’est de la même façon, ces cellules de convection qui se forment dans le manteau liquide de la terre, entre la croute et le noyau, qui eux sont solides. C’est également ces phénomènes météorologiques appelés par ailleurs, tornades ou ouragans. C’est le phénomène qui permet la forme des galaxies et nébuleuses dans l’univers. Egalement ce qui conduit à l’avènement de structures complexes telles que les organismes vivants comme les êtres humains. C’est aussi la formation spontanée des organisations humaines comme les villes et les civilisations… Un ordonnancement local et spontané d’un système qui globalement conduit à un plus grand désordonnancement.

Philippe Carbonnière

Quelques enjeux...

La soirée s'est poursuivie autour d'une réflexion centrée sur les enjeux scientifiques développés précédemment. S'est, par exemple posé le problème de la "dégradation" et de sa fin ultime. A cette occasion est apparue une difficulté liée à la signification des termes employés. Peut-on penser la dégradation scientifiquement sans lui attribuer une valeur péjorative ? Comment penser des concepts scientifiques sans importer des significations qui n'ont pas de sens dans le paradigme qui les constitue mais qui peuvent en avoir sur le terrain métaphysique, religieux ou esthétique. De fait, certaines questions, si légitimes soient elles philosophiquement, s'épuisent au seuil du cadre particulièrement déterminé de la science. Contraignant le chercheur au silence, au scepticisme,  la réponse devient une suspension devant l'énigme. 

Voilà une belle manière de dire que si l'ordre et le désordre ne sont ni des substances, ni des réalités en soi, ni des essences, nous ne sommes confrontés qu'à des modèles provisoires décrivant des rapports sans cesse évolutifs. La science ne dit pas plus la vérité que la philosophie. Sans doute est-ce là le signe d'un hors-langage, d'un reste qu'aucun savoir n'épuise jamais. Faut-il voir par là l'incertitude fondamentale d'une pensée confontée à sa propre incapacité de mise en ordre du réel ? C'est possible. Dans cette perspective, il nous faudrait accepter une part irréductible de "bordel" dans le monde, non pas un aveu d'échec, mais la possibilité élémentaire d'une créativité inattendue faisant irruption au milieu de notre besoin d'ordre et de maîtrise.

Merci infiniment à Philippe pour sa contribution aussi claire que pédagogique et au public pour une participation très qualitative.

DK

 

 

Posté par metaphores 64 à 16:34 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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