31 août 2016

Métaphore de rentrée

 

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Le mois de septembre est celui de la rentrée. L'association Métaphores ne fait pas exception. Elle revient proposer dans l'espace public palois ses diverses activités philo-littéraires, inviter chacune et chacun à des rencontres dont l'objectif premier consiste à "penser ensemble", à interroger collectivement ce qui est la plupart du temps recouvert par les mécanismes de la vie ordinaire, lesquels menacent sournoisement les sources vives de l'esprit. Comme le souligne Bergson, "sitôt que nos actions deviennent automatiques, la conscience s'en retire". 

C'est bien de conscience dont il s'agit. Philosopher, c'est d'abord retrouver sous l'ordinaire des habitudes mentales, la féconde vertu d'étonnement sans laquelle l'esprit finit par s'engourdir et se laisser aller à la morne répétition des tâches, à la cécité. L'étonnement n'est pas le seul effet d'une surprise. Il est, comme le rappelle l'étymologie, de l'ordre de l'effraction, de l'irruption, de l'ébranlement, du coup de "tonnerre" qui foudroie momentanément nos représentations et nous laisse comme suspendus devant la force d'une énigme. C'est là qu'opère une possible ouverture de conscience. Conscience qui, comme le note Schopenhauer, ne cesse plus alors de s'étonner. C'est là que s'imposent pour soi la nécessité d'une question et la prise de parole qui fait acte de sens.

Les cafés, apéros, ateliers et cercles sont autant de lieux essentiels permettant à une parole intersubjective de se dire, de se formuler, de dévoiler sous l'apparente banalité d'une situation ou d'une expérience, un enjeu plus décisif dont on peut ignorer soi-même l'intensité ou la valeur problématique, mais que d'autres pourront éclairer à leur tour. Si la méditation peut être solitaire, elle gagne aussi à rencontrer l'altérité, à s'y heurter parfois, ne serait-ce que pour découvrir son propre impensé. Là réside entre autres choses la puissance créatrice de nos rencontres, tant de fois vérifiée et remarquée par beaucoup d'entre nous, comme à l'occasion de notre première soirée de la saison consacrée à la colère.

Faire signe vers, transporter ailleurs et symboliser, qu'est-ce donc sinon créer des métaphores ?

Un dernier mot plus pragmatique celui-là. Certains auront sans doute remarqué la disparition de l'Apéro-philo et du Cercle littéraire au "Café suspendu" de Billère. Cela n'est pas de notre fait. Nous avons découvert mi-juillet avec une certaine stupéfaction que l'apéro-philo n'y avait plus sa place malgré la forte attractivité et disons-le, le franc succès de nos soirées dans ce lieu dit "associatif". La décision prise par la direction de cette structure lui appartient mais ne peut que nous interroger sur la difficulté de mettre en oeuvre des activités philosophiques dans l'espace public avec des personnes soucieuses de préserver de véritables lieux de pensée et pas seulement d'échanges. Nous poursuivons pour l'heure nos activités au café associatif la Coulée douce et au Dimanche à la campagne qui nous accueillent chaleureusement. Il n'est pas impossible que dans les semaines ou les mois prochains un nouveau lieu d'accueil soit retenu. A suivre donc.

Bonne rentrée philo-littéraire à tous.

Pour Métaphores,

Didier Karl

 

 

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10 juillet 2016

Résumé du Café-philo du 20/07/16 : ignorance et certitude

Café-philo

Le dernier Café-philo avant la pause estivale s'est tenu le mercredi 20 juillet au café restaurant Un Dimanche à la campagne (face parc Beaumont). Le sujet voté démocratiquement par les participants sur la base des propositions (questions, citations...) fut : 

"Le danger n'est pas ce qu'on ignore, c'est ce qu'on tient pour certain et qui ne l'est pas." (Mark Twain)

Cette citation a suscité le plus de suffrages parmi les participants qui dès le début s’engagent dans la phase d’éclaircissement du danger. Potentiel ou réel ? Certain ou imaginé ? Au final, on retient l’idée que le danger est manifeste alors que le risque est plus probable. Par ailleurs, la perception du danger est-elle la même pour tous ou n’est-elle que relative à chacun ? Impossible de trancher, on convient qu’il faut abandonner le danger en général comme se concentrer sur tel ou tel danger, événement brutal de la nature, guerres, violences, sauvageries, menaces… mais par exemple un homme, une attitude ou telle ou telle conception. Car derrière la perception du danger se trouve déjà l’idée de représentation que l’on en a et la question de ce à quoi renvoie cette représentation. De plus, Mark Twain n’invite pas à réfléchir sur le danger en soi, ni sur tel ou tel danger particulier, mais sur ce qui est dangereux, à savoir l’ignorance ou la certitude. C’est bien là un reversement de l’opinion commune selon laquelle est dangereux ce que l’on ignore alors que ce qui est dangereux, c’est plutôt les certitudes auxquelles on tient, quand bien même ce que l’on tient pour certain ne l’est pas. Il y a là un conflit.

Le débat se porte alors plus sur les préjugés et les croyances que le danger en lui-même. Lesquelles sont dangereuses ? Qu’est le plus dangereux : l’ignorance ou la certitude ? On creuse alors le besoin de sécurité corrélé au besoin de certitude. La certitude protège, sécurise face à la peur, à l’angoisse, à l’absence de maîtrise. D’ailleurs, la maîtrise n’est-elle pas non plus une croyance plutôt qu’une réalité ?

C’est la croyance, le fait de croire en quoi que ce soit, y compris dans le champ religieux mais aussi politique, idéologique… qui devient alors le centre du débat, cette croyance qui nous fait tenir pour certaines nos opinions. Car on peut croire une chose certaine sans qu’elle le soit, comme lorsqu’on croit suivre une règle de grammaire ou une règle de politesse alors qu’en fait nous confondons croire suivre ces règles et suivre en fait ces règles.

Pour Métaphores DP

 

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01 juillet 2016

Résumé apéro-philo du 12/07/16 : Philosopher : qui, pourquoi, comment ?

Apero philo

L'Apéro-philo du mois de juillet s'est tenu mardi 12 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne à Pau (face au parc Beaumont) sur le sujet suivant :

 Philosopher : qui, pourquoi, comment ? 

 Guy Karl, philosophe, a problématisé le sujet pendant une vingtaine de minutes proposant un plan d'étude et d'approfondissement pour le groupe présent. Cela a donné lieu à de remarquables interventions.

 

Apéro-philo 12 juillet 16

 Trente-cinq amis de la philosophie ont participé à ce grand moment philosophique, dans une belle convivialité.  

Apéro-philo du 12 07 16

 Résumé : 

1)      Partant de la phrase célèbre de Kant « on ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu’apprendre à philosopher », on se demandera ce  qu’est « philosopher », insistant sur la prégnance du verbe, terme actif, qui engage un sujet dans une interrogation, un questionnement, une recherche, dont la nature reste à préciser. Pas de philosopher authentique sans un sujet philosophant, lequel ne saurait se contenter de réponses toutes faites, d’opinions et de croyances communes dont le fondement et la valeur ne seraient pas librement et résolument examinées.

2)      Pourquoi se mettre à philosopher ? C’est que le monde est opaque, la destinée obscure, que l’évidence s’est fêlée, qu’une certaine insatisfaction, un décalage entre ce qu’on croyait et ce qui est, entre l’illusion et le réel, ne peuvent plus être déniés, refoulés, ignorés. Là est peut-être l’acte fondamental : accepter de voir la rupture, l’écart et ne pas se précipiter dans les solutions ordinaires : le divertissement, la fuite dans l’activisme, l’idéologie ou la religion. Philosopher c’est d’abord faire halte pour considérer rationnellement les faits, voir, regarder, faire face. Ainsi fit Schopenhauer : « J’ai trouvé que la vie était une énigme et j’ai décidé de consacrer la mienne à la déchiffrer ». Courage et lucidité du sujet philosophant, qui, partant d’une interrogation personnelle, d’un pathos subjectif (étonnement, inquiétude, incompréhension, voire douleur ou effroi) élève sa pensée à la considération de l’universel : ce qui fait la réalité de toute vie, celle des autres comme la mienne.

3)      D’une expérience, sans laquelle on ne peut s’engager en sincérité, on est passé à une question, qu’on s’efforce de formuler sous les espèces d’un problème, par ex : pourquoi la souffrance, sa nature, ses causes, ses remèdes. Du singulier, par la pensée, on gravit les échelons vers l’universel, avec les risques inhérents à cette induction, qu’il faut s’efforcer de vérifier dans les faits. De la pratique à la théorie, de la théorie à la pratique : méthode expérimentale. Philosopher c’est expérimenter et penser son expérience.

4)      Les personnes présentes parlent d’une « fracturation » initiale comme moteur au questionnement : la mort, le deuil, la souffrance, mais aussi les grandes joies, la perte des illusions, la fuite du temps, l’instabilité des choses, le perte du sens, expériences que chacun est amené à faire un jour ou l’autre, et qui donnent à la recherche philosophique un statut d’universalité, même si les réponses sont très variées, et parfois contradictoires. Ce qui fait aussi que tout homme, en tant qu’homme, est voué à ces questions, alors même que souvent il préfère les repousser ou les négliger. Ici la frontière entre le « philosophe » et le commun n’est plus pertinente, en droit, mais elle reprend son sens dans les faits : on est invité à devenir sujet, Un sujet conscient et autonome, mais seuls la décision personnelle, et l’effort personnel nous font avancer vers cette autonomie.

 5)      Devenir autonome et s’autoriser de soi-même, voilà le programme philosophique. Comment entendre « autonomie » ? Le sujet est plongé dans une culture, un langage, des codes, des valeurs qui lui préexistent, il ne peut guère penser hors de ce contexte, mais il peut librement examiner et évaluer. C’est un puissant paradoxe : comment dire « je »  dans la langue de tous, affirmer la singularité dans le langage collectif ? C’est difficile, c’est le résultat d’une longue pratique, mais ce n’est pas impossible. De beaux exemples – et les philosophes sont des exemples, non des modèles à suivre ni des gourous – témoignent pour nous et nous invitent à faire de même – en traçant  notre propre chemin. « Que chacun soit à lui-même sa propre lampe » (Bouddha).

 6)      Nous terminons cette riche et féconde soirée en insistant sur la nécessité de l’expérience, sur le poids du réel auquel nous sommes tous confrontés, et sur le fait qu’une pensée n’est jamais qu’une approximation. Entre les choses et les mots subsiste un écart infranchissable, et dès lors le vivre et le penser ne parviennent jamais à une adéquation absolue. Vivre reste une énigme, un risque et une tâche. C’est notre faiblesse - et notre noblesse sera d’en tirer toutes les conséquences.

 7)      En tout état de cause, dans ce groupe attentif, actif et enthousiaste, nous avons fait l’expérience d’un philosopher qui fut un « sum-philosophein », un philosopher ensemble qui est une joie pour l’esprit, et une leçon de courage.

 

Vingt-sept personnes sont restées pour partager un diner fort sympathique dans le cadre très accueillant du Dimanche à la campagne. Ce fut une soirée d'une haute qualité sur tous les plans ! Merci à tous.

Agapes philosophiques

 

 

 

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17 mai 2016

Résumé Cercle littéraire 07/07/16 Lectures de vacances

Cercle Littéraire

Lectures de vacances

"Quels livres vais-je glisser dans ma valise ou poser sur ma table de jardin cet été ?"

Le cercle du mois de juillet s'est tenu le jeudi 7 au Un Dimanche à la Campagne, Allée Alfred de Musset (belle adresse pour des amoureux des mots ), charmant café restaurant niché au coeur du Parc Beaumont à Pau, dès 18 h 45.
Mise en commun de nos récentes découvertes, propositions diverses, suggestions de relectures ...

 Résumé de la soirée :

Charmante soirée sous les platanes du Dimanche à la campagne, un petit air de vacances!
Voici les livres présentés:

              Les chaussures italiennes de Mankell, met en scène un chirurgien exilé sur une île solitaire suite à une faute professionnelle... Ce récit ne relève pas du genre policier dans lequel s'est brillamment illustré le maître suédois, mais développe ses thèmes de prédilection: la filiation, la culpabilité, l'observation de la société. La psychologie des personnages, la description de paysages époustouflants, une étude sociologique sont les atouts de cette oeuvre.

         Les quartiers périphériques parisiens, la Bretagne sont le cadre du roman: Les lisières (2011).
Ce beau récit évoque le parcours d'un homme torturé par le mal de vivre, la difficulté à être soi. Les fêlures intimes affleurent dans un récit qui se défend d'être autobiographique, mais rappelle l'auteur. Le déterminisme social, la peur de l'abandon, la tentation du suicide sont conjurés dans une belle écriture. Olivier Adam est aussi l'auteur de Je vais bien, ne t'en fais pas.

          Des histoires de famille apparaissent dans plusieurs romans proposés.

           La Caroline du Sud chez Pat Conroy Le Prince des marées, un pavé de plus de 1000 pages. Sur fond de racisme, se développent des souffrances familiales évoquées du point de vue des enfants. L'étude psychologique des personnages et la construction du récit soutiennent l'intérêt d'une histoire dramatique.

          L'antisémitisme est la toile de fond de Les frères Ashkénazi (1936 Poche) écrit par Israël Joshua Singer (le frère de. ).Il met en scène des jumeaux issus de la communauté juive polonaise de Lodz. Cette fresque retrace toutes les grandes étapes par lesquelles est passé le monde occidental depuis le milieu du XIX° jusqu 'à la deuxième guerre mondiale : les juifs boucs émissaires à chaque vague d'invasions, l'industrialisation, la construction du capitalisme, la montée de l'Internationale socialiste, la mondialisation. Instructif et captivant, ce récit vaut également par le regard sans concession de l'auteur sur les travers de cette communauté par l'un de ses membres.

          Du côté des chrétiens , un petit livre manie humour et irrespect: Merde à Jésus!: Souvenirs de José à Nazareth (1989) du philosophe belge Marcel Paquet présente une image iconoclaste de Jésus, par son grand frère José . Jubilatoire !

          La famille encore; cette fois-ci, le rapport entre parents et enfants est interrogé dans une inversion des rôles mise en fiction par Daniel Pennac : Messieurs les enfants. Humour et truculence mais aussi gravité de certains thèmes abordés.

          Le couple est au centre de Nous ne sommes pas nous-mêmes de Matthew Thomas (2015). L'histoire se déroule de 1941 à 2011 à New-York et explore le décalage entre un mari et une femme, dans une écriture souple, au plus près des personnage,avec empathie. Le rêve américain, source de conflit familial est questionné.

            Fragonard ou l'invention du bonheur, biographie écrite par Sophie Chauveau retrace le parcours d'un jeune provincial quittant Grasse pour apprendre le dessin à Paris puis Rome. Le processus de création de l'artiste, son énergie, son amour de la vie ressortent dans cette oeuvre foisonnante qui fait revivre une époque colorée et bruissante.

 

cercle littéraire 7 7 16

 

Janine Delaitre pour Métaphores

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16 mai 2016

Résumé Apéro-philo du 23/06/16 Peut-on aimer le corps ?

 

Apero philo

L'Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de Juin s'est tenu le jeudi 23 à 18h45 au café Le Dimanche à la campagne à Pau (face au parc Beaumont - Jeu de paume) sur le sujet suivant :

 Peut-on aimer le corps ?

Résumé : 

 1)    Il est fort risqué de prétendre rendre compte de la richesse foisonnante de cette séance, aussi me contenterai-je de quelques indications décisives. Est-il possible, psychologiquement, d’aimer le corps, le sien propre, celui de l’autre, et les corps des autres, dont il faut bien admettre qu’ils ne sont pas nécessairement beaux, agréables, tantôt ceci et tantôt cela, présentant une grande variété de formes, de rythmes, entre la santé florissante et la maladie, entre la beauté et la laideur, entre la vie et la mort ? En sus, une longue tradition métaphysique et religieuse prétend nous éloigner du souci et de l’amour du corps, y voyant une coupable complaisance à la chair périssable, au détriment de l’âme et de son salut éternel.

 2)    Notre époque est marquée par une envahissante obsession du corps, qui semble devenir un objet marchand vendable et achetable dans une économie généralisée de la performance et du rendement. Magazines d’esthétique, prescriptions de forme et de santé, recherches médicales et pharmacologiques etc : tout concourt à faire du corps, de son image et de ses performances un élément décisif de la réussite. Dictature qui ne va pas sans créer de nouvelles névroses, contribuant à accentuer le malaise rampant d’individus soumis à des pressions d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas clairement identifiées. Ne sommes-nous pas responsables en partie de cet état de choses, si nous nous laissons entraîner dans ce mouvement général ?

 3)    Il faut distinguer le corps comme image – celui du miroir et de la publicité - du corps réel, celui qui est apparu dans le monde, qu’on n’a pas choisi, qui a grandi, qui vieillit, et qui va se décomposer à terme. Nous en avons une première expérience dans le jeu des besoins, dans l’exercice des fonctions, la marche, la respiration, le mouvement et le repos, la sexualité, la maladie et la santé. Le corps réel est-il le corps anatomique et physiologique, le corps de la biologie et de la médecine ? Oui et non, car c’est encore une représentation, certes efficace et efficiente, mais elle ne saurait rendre compte de la qualité spécifique du « vivre » qui est propre à chacun, qui ne se mesure pas et ne se découpe pas en petits morceaux d’organes ou de cellules. Vivre, c’est repousser la mort, c’est travailler à se conserver (Spinoza), c’est affirmer une puissance active ou réactive (Nietzsche), c’est être au monde comme singularité dynamique ou passive. Pour autant, suis-je mon corps ? Ne suis-je que mon corps ? Le groupe tente d’analyser ce fascinant mystère du lien intime entre le corps et la psyché, car s’il n’ y a pas de psyché sans corps, on peut se demander ce que serait un corps qui n’est pas façonné par une force psychique quelconque, instinct, pulsion, intelligence ou culture. Physiologique et psychologique se supposent mutuellement, se combinent et s’intriquent profondément : somato- psychique ou psycho-somatique. En Asie on parle volontiers d’un « corps-esprit », un seul terme qui unit les deux faces.

 4)    Retour au sujet : si on ne sait toujours pas ce qu’est exactement le corps, on en a tous une expérience. Dès lors on peut aborder correctement la question de l’ « aimer » ou du « haïr ». L’amour de soi, selon Rousseau, serait une donnée native et naturelle du vivant,  qui englobe évidemment le corps. On peut se demander par quel processus l’homme en vient à isoler, séparer la question du corps, en l’opposant à l’âme, à l’esprit, à la conscience, à la psyché. Est-ce un fait universel ou le propre d’une culture rationaliste et scientifique ? En tout cas la tradition n’enseigne pas l’amour du corps, soupçonné d’engendrer une grande quantité de vices (Platon) en nous détourant des vraies valeurs morales. L’honnêteté intellectuelle nous force à admettre que notre rapport émotionnel au corps est très ambivalent : on l’aime quand il est source de plaisir, de puissance, de dépassement, on le hait quand il est accablé de maux, de maladies et d’impuissance et nous conduit inexorablement à la mort. En ce sens il y a une vérité du corps : il nous enseigne notre condition mortelle, nous inscrit dans la réalité de l’univers, et nous invite à une certaine humilité : « aussi haut que l’on soit perché on n’est jamais assis que sur son cul » disait à peu près Montaigne. Et Jaspers nous a enseigné la vérité des « situations-limites », celles où nous mesurons notre originelle dépendance aux conditions générales de la vie et de la mort.

 5)    L’ambivalence des sentiments à l’égard du corps est dès lors une réalité psychique incontournable. Aimer sans réserve est impossible, détester sans nuances est suspect, voire hypocrite. S’il est une sagesse, elle nous inviterait à prendre acte de cette ambivalence, sans amour illusoire et sans détestation névrotique, à cultiver une lucidité bienveillante et apaisée, comme nous l’enseigne Epicure dans sa belle Lettre à Ménécée, nous enjoignant de prendre plaisir aux vrais biens de l’existence.

Pour Métaphores, GK

 

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15 mai 2016

Résumé du café-philo du 14/06/16 : Repenser la nature

Café-philo

          Le prochain café-philo s'est tenu le mardi 14 juin 2016 à 18h45 au café (associatif) La Coulée douce, Cité des Pyrénées, rue Berlioz à Pau (activité libre et gratuite). Le sujet voté par les participants à partir de leurs propositions fut :

Comment repenser notre rapport à la nature ?

Résumé de la soirée :

1)      S’il est bien question de nos jours, où tant de dangers menacent la vie sur la planète, de repenser notre rapport à la nature, on se demandera s’il a bien existé par le passé une authentique pensée de ce rapport. Rien n’est moins sûr, car si l’homme s’est adapté bon an mal an, s’il a prospéré en se répandant sous toutes les latitudes au fil de son histoire, il a sans doute agi plus par instinct de survie que par réflexion. Toutes les organisations vitales tendent à occuper voire à coloniser leur milieu pour s’assurer les meilleures conditions de développement. L’espèce humaine s’est aménagé une position dominante qui, paradoxalement, peut apparaître comme le plus grand danger pour sa survie.

 2)      Interrogeant le passé on peut décrire deux conceptions majeures. Très longtemps domine la pensée animiste qui peuple la nature d’esprits ou de génies dont il importe de se concilier les faveurs par des offrandes ou des prières. La nature est sacrée, inviolable, toute puissante, redoutable, et c’est essentiellement par la magie ou le rite que l’on peut exercer une action, parallèlement aux ressources très limitées d’une technique rudimentaire, qui ne modifie pas l’environnement et se contente de tirer parti des bénéfices immédiats. Puis, avec les progrès de la connaissance rationnelle, se développera, fort tard au demeurant, une science efficace qui inspirera une technologie  conquérante, capable d’utiliser, ou de libérer l’énergie au profit de l’exploitation méthodique des ressources naturelles. La nature, désacralisée, devient une réserve indéfiniment exploitable, soumise au projet prométhéen énoncé par Descartes : « devenir comme maître et possesseur de la nature ». Certains auteurs proposent d’appeler « anthropocène » le nouvel âge géologique où nous sommes, marquant par cette notion une situation inédite dans l’histoire de la terre, où l’humanité apparaît comme un des facteurs de l’évolution, par l‘action qu’il exerce sur le climat, le sol et le sous-sol, les cultures, voire les océans, modifiant de la sorte les conditions naturelles, sans que l’on puisse prévoir les effets à terme : par exemple la disparition des abeilles, la pollution des océans, la fonte de la banquise et des glaciers. L’homme est devenu un partenaire de l’évolution géologique, mais il n’en a pas forcément conscience. C’est là que notre sujet prend toute sa signification : quelle nouvelle pensée de la nature ?

3)      L’époque contemporaine, portant cette conception à l’extrême,  se caractérise par la domination unilatérale d’une puissance quasi illimitée, née de la conjonction historique de trois puissances étroitement intriquées : la science expérimentale, la technologie impériale, le financement privé ou étatique. D’où la naissance de gigantesques « firmes » mondialisées qui jouissent d’une sorte de monopole de l’inventivité, dans tous les domaines, et qui semblent même échapper à toute législation. Elles entraînent l’humanité dans une course effrénée vers le maximum de profit, sans considération critique sur les effets éventuels de cette « mobilisation infinie » (Sloterdijk). Ce n’est là, cependant, que l’aspect le plus visible d’une tendance générale que l’on peut observer dans tous les secteurs de la vie publique (entreprises, écoles, administrations, hôpitaux, services sociaux etc)

4)      Le groupe, enfin, interroge un autre aspect de la question : faut-il repenser notre propre nature d’être humain, car si l’homme a conquis la planète et se comporte en super prédateur c’est bien qu’il y a en lui une disposition conquérante, une aspiration infinie, une volonté de puissance qui préside aux plus grandes réalisations, mais qui a son côté sombre. Où est la limite ? S’il n’est plus possible de revenir en arrière, on se demandera où aller, et pour quoi faire ? Peut-être le seul choix qu’il nous reste est-il entre le capitalisme sauvage et la Civilisation. Peut-être que, sous ce rapport, les Anciens ont encore quelque chose à nous dire.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

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27 mars 2016

Résumé Apéro-philo du 26/05/16 - émotion et rapport au monde

Apero philo

L' Apéro-philo (entrée libre et gratuite) du mois de mai s'est tenu le jeudi 26 à 18h45 au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant :

 

Les émotions nous enseignent-elles quelque chose de notre rapport au monde ?

 

Guy Karl, philosophe, a engagé une réfléxion à partir d'une problématisation initiale d'une vingtaine de minutes avant de laisser le groupe s'emparer des enjeux proposés sous forme de plan d'étude. 

Résumé : 

1)       Le premier moment de la réflexion consistera à préciser la nature de l’émotion : mouvement (movere) hors de (ex) – hors de l’apparente unité et stabilité du moi. Quelque chose surgit qui dérange, affecte, trouble, en agréable ou désagréable, l’ordonnance intérieure. Joie, tristesse, colère, angoisse, effroi etc. L’émotion, surgissant, semble incontrôlable, irrationnelle. Je proposerai le mot grec « a-logos »pour la qualifier – ce qui déborde le logos, la mesure, l’équilibre, la raison.

 2)      L’opposition entre la raison et l’émotion (plus ou moins identifiée à la « passion, le « subir, la passivité ») est un thème classique de la philosophie. En général on considère que seuls l’entendement, la pensée logique sont en mesure de nous enseigner la nature des choses, l’émotion étant trop subjective, trop irrationnelle, trop immédiate, confuse et réactive pour nous délivrer un enseignement vrai. Mais cette conception rationaliste est trop étroite : elle néglige un aspect bien réel de la condition humaine. L’homme n’est pas seulement « sapiens » mais aussi « demens » (Edgar Morin). Tout le théâtre antique et moderne, toute la littérature romanesque se nourrit de cette irrationalité, et en montre le caractère indépassable.

 3)        Peut-être l’émotion est-elle utile. Dans la lutte pour la survie, la peur et la colère sont des agents dynamiques. Les émotions collectives jouent un grand rôle dans l’histoire, pour le pire et le meilleur. L’émotion se partage, se diffuse, crée des liens « pathétiques », contribuant à sa manière à la socialisation.

 

apéro-philo 26 05 16

 

 4)       Premier bilan : Selon une conception étroite on s’imagine que seule la connaissance rationnelle est vraie. N’est-ce pas un préjugé idéaliste ? Second point : on assimile l’émotion à une perte de maîtrise. Mais le logos est-il une maîtrise ou une illusion de maîtrise ? On aboutit de la sorte à une réévaluation de l’émotion, qui, pour être confuse, n’en est pas moins un témoignage poignant de notre rapport au monde.

 5)       Mais qu’est-ce que ce rapport au monde ? Quel monde ? Manifestement il s’agit moins du monde tel qu’il est – et dont ne savons rien –que du monde tel que nous le vivons, sentons et ressentons. Nous sommes au monde, dans le monde, « pris dans le monde » - et nullement des observateurs détachés, comme dans les sciences de la nature. Ce monde est celui de l’attachement vital, de la dépendance organique, de la relation immédiate ou médiate aux autres, celui de la vie partagée. C’est ici que l’émotion est présente, voire omni-présente, c’est ici que se modulent tous ces affects de haine, d’amour, de déception, d’angoisse, de peur et de colère. Evidence existentielle.

 6)         Remarquons que de ce « monde » nous ne savons pas s’il est vraiment extérieur à nous ( ?) ou s’il est la projection hors de nous du monde intérieur, qui colore, conditionne toutes nous perceptions, toutes nos représentations. Le déprimé voit tout en noir et gris. L’exalté voit tout grandiose. Le colérique « voit rouge ». C’est plus qu’une métaphore, c’est une expérience vécue. Comment expliquer les variations d’humeur, les accès de frénésie, les délires et autres altérations de la perception, qui déclenchent les plus formidables émotions, alors que le monde réel n’a guère changé ? Ces constats nous amènent à nous interroger sur la structure neuronale, le rôle des transmetteurs chimiques, sur la biologie du cerveau, mais aussi sur les pulsions inconscientes, les formations psychiques, les images et les fantasmes.

             En bref, l’homme est sujet aux émotions, sa raison n’est pas impuissante, mais moins puissante qu’il croit : il a bien affaire au monde puisqu’il y est immergé, mais il continue de ne pas savoir quel est exactement ce monde qu’il habite tant bien que mal, qui le fait naître, qui le nourrit et le détruit.

Pour Métaphores, GK

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Résumé du Café-philo du 10/05/16 : Promesse et liberté

CAFE-PHILO

Le Café-philo du mois de Mai s'est tenu le mardi 10 à 18h45 au café associatif de La Coulée douceCité des Pyrénées29 bis rue Berlioz à Pau. Le sujet voté par le groupe présent fut : 

Promettre, est-ce perdre sa liberté ?

Animation et synthèse : Guy Karl (Philosophe)

 1)    Promettre est un acte de parole qui, au présent, engage la foi, la confiance, la créance en un acte futur : « demain je  rembourserai mes dettes ». Cet engagement se fait dans une relation intersubjective, l’un promet à l’autre, s’engage devant lui, met en jeu sa bonne foi, demande à être jugé sur sa bonne foi.

 2)    Toutefois il faudrait distinguer, en droit positif, ce qui relève d’un contrat, dont le manquement est passible de poursuites judiciaires, de la promesse proprement dite, acte privé, qui, hormis quelques cas extra-ordinaires, ne concerne pas le droit. Notre débat portera donc exclusivement sur la promesse.

 3)    On promet « quelque chose » à quelqu’un, fût-ce à soi-même dans une division entre ce qu’on est et ce qu’on décide de devenir. Promettre suppose donc toujours une tension entre le présent, où se fait la promesse, et un futur où la promesse est tenue, ou non – ce qui arrive fréquemment. Promettre c’est parier sur l’avenir, c’est supposer possible le paiement de la dette, c’est affirmer une constance, une permanence, une continuité, que rien ne garantit : illusion, vanité, orgueil, naïveté, on peut s’interroger sur les motivations, les intentions qui commandent la promesse, mènent à cet acte qui peut apparaître comme une perte de liberté. Qui peut me garantir que demain je sentirai, penserai comme je fais aujourd’hui ? Pourquoi m’enfermer moi-même dans une décision que demain  je pourrai regretter ?

 4)    D’aucuns insistent sur la dimension de prévisibilité, laquelle crée de la sécurité : celui qui promet, outre ce qu’il promet (l’objet de la promesse) demande qu’on lui prête de nobles intentions, par quoi s’engage une relation de confiance, fondement d’une relation durable. C’est la foi, la fiance, la fidélité. D’autres estiment que c’est là un leurre, un acte de magie reposant sur la surévaluation du langage : « la promesse n’engage que celui qui l’écoute».

 5)    Apparaît en ce point une ligne de fracture dans le groupe qui s’approfondira jusqu’au terme du débat. Pour les uns la liberté consiste à disposer de soi, et dès lors à ne pas s’engager trop vite, au motif que rien ne dure, que le temps emporte tout, y compris les plus belles motivations, et que ce serait folie de mettre sa confiance dans les autres (Machiavel)  ou de se croire soi-même exempt du changement universel. D’autres rejettent cette conception spontanée de la liberté en affirmant la primauté de principe de la liberté morale qui insiste sur l’obligation de dominer le chaos des pulsions et des intérêts immédiats pour agir selon une certaine loi intérieure, qui nous placerait au-dessus de la pure instinctualité.  En fait la question est de savoir si la liberté est une donnée immédiate qu’il faudrait préserver contre les risques d’empiètement, les contraintes et les obligations, ou si au contraire elle est ce travail de libération par lequel on se transforme soi-même pour gagner en liberté intérieure et extérieure.

 6)    On pourrait conclure en soulignant le fait qu’il ne faudrait pas promettre à la légère, ne pas promettre l’impossible, et que le temps reste notre maître à tous.

Pour Métaphores, GK

 

Cette soirée, riche et amicale, s'est poursuivie, pour ceux qui le désiraient, d'une manière particulièrement concentrée dès qu'il s'est agi de se heurter à la complexité des menus ; lecture difficile et choix douloureux au regard des promesses faites aux autres ou à soi-même. (DK)

 

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Pour en savoir plus sur l'activité, cliquez à gauche sur le lien qu'est-ce que le café-philo.

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26 mars 2016

Résumé Atelier-philo du 04/05/16 - Que vise la politique ?

Atelier-philo

L' Atelier-philo s'est déroulé le mercredi 04 mai à 18h45 au café-restaurant "Un dimanche à la campagne", Allée Alfred de Musset, face au parc Beaumont à Pau pour aborder la question suivante : 

Que vise la politique ?

Actualité de Machiavel, Hobbes et Rousseau

Nous avons accueilli à cette occasion Marie-Pierre Carcau, ancienne élue locale (13 années) et philosophe de formation, spécialiste de Hobbes et de Hannah Arendt. La soirée fut animée conjointement par Didier Karl, professeur de philosophie, vice-président de l'association Métaphores. Les deux animateurs ont présenté les enjeux à travers deux interventions de vingt minutes chacune avant de donner la parole au public pour une discussion ouverte et problématisée. Cet atelier a eu, plus qu'à l'accoutumée, une exigence de formation philosophique, l'accent étant volontairement mis au départ sur des théories politiques majeures dont nous avons interrogé la portée et la signification pour notre temps. 

         La politique concentre aujourd'hui et peut-être plus que jamais des enjeux contradictoires. D'un côté, la classe politique semble faire l'objet d'un profond discrédit et d'un désintérêt croissant de la part des citoyens, mettant à mal le sens de la représentation et la vitalité attendue par une démocratie active ; de l'autre, l'idée politique reste attachée à des passions fondamentales, à des contenus profondément ancrés dans la psyché qui mettent en jeu le rapport de l'individu au vivre ensemble, la question du sens et de la visée du pouvoir politique, l'expression raisonnée et contradictoire des opinions, le destin du pays. Le rapport des hommes à la pratique comme aux idées politiques est tout sauf évident. L'objectif de cette soirée consiste à revenir sur ces questions essentielles et sur les finalités de la politique en partant de trois théories philosophiques fondatrices dont nous esquisserons rapidement les contours.

         Avec Machiavel, Hobbes et Rousseau, nous nous demanderons s'il faut réduire la politique à de pures stratégies de conquête et de maintien au pouvoir, à des techniques dont les institutions seraient paradoxalement les garantes. Ou bien, est-il encore concevable de penser et de définir des Idées politiques comme autant de finalités acceptables pouvant prendre la figure, peut-être désuète, d'un "bien commun" ? (DK)

 

Résumé de la soirée : 

 I)            Machiavel : le politique comme technique de régulation

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           C'est en procédant à une étude des enjeux politiques développés dans le Prince par Machiavel que la question de "la gestion des affaires humaines", pour reprendre l'expression d'Hannah Arendt, prend tout son sens. Contrairement aux apparences, la politique est d'abord une pratique dissimulée, cachée, une "cuisine" dont la stratégie et les ingrédients véritables n'apparaissent que rarement et qui vise autant que faire se peut, la stabilité du corps social et la régulation des passions et des appétits qui les motivent. Les outils du pouvoir politique sont de l'ordre du langage, de la mise en scène et de l'image car le prince ne peut échapper à la représentation, ce qui constitue les manifestations extérieures de "l'agir politique". Ces techniques ne suffisent pas. Il leur faut un élément crucial d'articulation qui lie les éléments précédents à une conscience des enjeux : c'est "la vérité effective de la chose", l'art de voir la réalité humaine, le monde et les intérêts qui l'animent non pas à partir des valeurs attendues mais tels qu'ils sont. Avec Machiavel, il ne s'agit pas de rêver l'homme et de soumettre la politique aux caprices de l'imaginaire comme aux exigences folles de la morale mais de l'appréhender anthropologiquement en supprimant les lunettes mentales qui empêchent de « voir la réalité nue et sans voile » (Bergson).

il nous a semblé utile de rappeler 3 points essentiels : 

1)    La politique est conscience de la guerre et la guerre est partout - même dans la paix, sous la forme d'une conflictualité latente qui cherche à s'exprimer par tous les moyens. La société est tout sauf homogène. Il est rappelé que Machiavel est le premier penseur d'une "lutte des classes" parce que les Grands, le Prince et le Peuple n'ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes objectifs. Toute la subtilité du jeu politique réside dans la prise en compte de ces intentionnalités contradictoires à laquelle s'ajoute une défiance spontanée vis-à-vis des hommes en général qui sont "toujours prêts à user de leur méchanceté sitôt qu'ils en trouvent l'occasion." Autant dire qu'il n'est pas simple de gouverner.

2)    De plus, le jeu ne se joue pas à trois mais à quatre. Machiavel place sur l'échiquier politique "fortuna", "ce qui ôte ou donne aux hommes l'occasion d'agir", autrement dit, le hasard comme puissance naturelle imprévisible, capable de tout dévaster : sécheresse, inondations, crise soudaine, autant d'aléatoires qui viennent perturber voire menacer la partie. Tout homme politique sérieux doit envisager la fortune dans sa stratégie selon l'adage bien connu, "gouverner c'est prévoir". Et, en politique, il s'agit de prévoir le pire.

3)    Les qualités et les vices sont parfaitement interchangeables sur le plan politique. Leur valeur propre se mesure à leur efficacité dans une circonstance donnée. La morale ne soumet plus la politique. Celle-ci s'affranchit du devoir pour viser le pragmatisme et l'utilité. Ce qui détermine l'usage de la cruauté ou du mensonge, de la générosité et de la vérité, c'est "la qualité des temps" et le sens de l'opportunité (le Kaïros). La politique est amorale (pas d’immoralisme chez Machiavel), tel est le sens du machiavélisme.

En somme l'art politique (la virtù) se mesure à la seule efficacité face au défi de la stabilité du corps social. Que vise la politique ? Avec Machiavel, moyens et fin sont inséparables de sorte que : "qui veut la fin veut les moyens",  ou encore « si le fait l’accuse (le prince), le résultat l’excuse ». Voilà toute la politique. 

 

II) La politique : sécurité et/ou liberté ?

Marie-Pierre Carcau est ensuite intervenue pour présenter d’une part la modernité de Hobbes et de l’autre, quelques éléments du projet de Rousseau. Concernant le philosophe anglais, quatre points ont été avancés :

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1)    L’affect principal qui détermine la nécessité politique est la peur. Le pacte social naît pour l’auteur du Léviathan d’une angoisse de la mort. L’Etat moderne résulte de cette angoisse dans l’objectif de mettre fin à « la guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun » qui caractérise l’état de nature.

2)   C’est pourquoi le pouvoir doit être fort. Sa force est liée à un dessaisissement, à un abandon de la souveraineté individuelle pour constituer la souveraineté absolue de l’Etat. Dans cette configuration, il n’y a pas de citoyen mais seulement des sujets. La politique n’est donc pas un exercice collectif mais un renoncement à une liberté naturelle dangereuse pour tous comme pour soi. Cependant, l’individu ne renonce pas à tout car il existe des « droits inaliénables » comme le droit à la vie, à la mobilité et à la jouissance de ses biens que le souverain doit garantir.

3)    Le pacte social donne naissance à une entité qui pose le problème de la décision en matière politique. Faut-il concevoir l’action politique comme un arbitraire pur ? Quelle place pour des conseillers ? Quelle place pour le peuple ? La politique n’est-elle pas le lieu où s’exerce paradoxalement un pouvoir rationnel (légal selon Max Weber) sur un fond d’irrationalité théocratique (on peut penser à certains pouvoirs monarchiques des présidents français) ?

4)   Enfin, la visée politique s’incarne dans une valeur primordiale : la sécurité. « Salus populi ultima lex ». Le pouvoir ne tire sa légitimité que dans la mesure où il répond à l’angoisse de la mort par une neutralisation des passions humaines. Ainsi, se pose tout l’enjeu contemporain du rapport entre sécurité et liberté. Dans la perspective de Hobbes, l’individu est une menace potentielle que l’Etat a pour tâche de désamorcer. C'est au nom de la sécurité que le pouvoir surveille l'individu toujours suspecté d'être malveillant. On place des caméras partout dans les villes, on surveille internet, on infiltre les manifestations etc. On peut penser ici aux analyses de Deleuze et de Foucault relatives aux sociétés de contrôle et de surveillance. Jusqu'où la sécurité peut-elle pénétrer l'espace public et privé ?

Rousseau répond point par point aux enjeux précédents.

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1)     Pour Rousseau, l’insécurité est d'abord construite socialement. Elle est un fait social lié à une forme de perversion de la loi au service de la force ou de vils intérêts. La passion illimitée d’accumulation de richesses (hybris) en est aujourd’hui un exemple patent. On légifère sur tout mais pas sur les limites de l'enrichissement. L’hypothèse de l’état de nature ne peut donc pas servir de justification pour une politique sécuritaire et autoritaire d’autant qu’on peut imaginer un homme parfaitement indéterminé à l’état naturel, ni bon ni méchant, amoral et indifférent aux passions que les institutions encouragent dans leur dérèglement.

2)     Au pacte, on préfèrera un contrat, plus rationnel et non plus lié à la peur ou à l’angoisse, comme affect négatif. La politique est un fait rationnel positif qui repose dans le Contrat social, non pas sur un dessaisissement mais sur la compréhension active d’un intérêt général. Il n’y a donc plus de sujets mais des citoyens soucieux de définir ce qui vaut pour tous et qui échappe à l’intérêt privé, à l’image d’une sécurité sociale universelle, d’une retraite garantie, d’une éducation nationale, d’une santé publique, d’une loi au service d’un bien commun.

3)    Dans ce cadre, la citoyenneté est active, dynamique et inaliénable. Comment penser aujourd’hui la mise en œuvre d’une extension citoyenne qui ne s’accommode plus de la privatisation du champ politique, de sa confiscation par des « professionnels » ou des « experts » ? Comment sortir de la flatterie, de la séduction et de la démagogie lorsque les pouvoirs sont le fait d’une représentation qui représente des intérêts privés ou partisans ?

4)     En ce sens, avec Rousseau, la liberté est le bien le plus précieux, à condition d’entendre sous ce terme un acte de raison par lequel le citoyen obéit à des lois qu’il veut parce qu’elles sont au service de l’intérêt général et non au service de quelques corporations ou classes particulières. Mais pour parvenir à cette compréhension de la chose publique (république), il faut une éducation à la citoyenneté, un acte inaugural de correction des passions et d’élaboration de certaines idées régulatrices sans lesquelles la politique se dissout dans le règne de la force cherchant partout à se faire passer pour le droit. Et nous savons que la force est d'abord du côté de ceux qui ont les moyens de l'exercer (le Prince et les Grands : classe politique et les conseillers, la médiacratie, les partenaires et soutiens économiques, les financiers etc.). 

 

III)      Quelques éléments de discussion

 La discussion fut très riche et il est impossible d'en rendre compte de manière exhaustive. Quelques remarques et questions de fond :

-  Si les Etats recherchent prioritairement la sécurité, pourquoi ont-ils tous tendance à pratiquer l’expansionnisme en courant le risque de leur propre destruction ? N’est-ce pas qu’en réalité, l’Etat serait encore l’expression d’une passion dissimulée sous le voile de sa rationalité apparente ? La sécurité civile s’accommode assez bien d’un accroissement de la richesse et des biens par capitalisation, lesquels servent en retour à sécuriser les risques. On peut comprendre pourquoi il y a politiquement des guerres utiles, au service d’une sécurité dans le rapport à la « fortune ».

-   Si l’Etat cherche à maintenir le corps social dans une unité à partir d’un pacte ou d’un contrat, on peut interroger la réalité de ces opérateurs politiques. Où se trouve ce pacte ? Où est le contrat ? Qui a signé pareilles déclarations ou textes fondateurs ? Nous aurions alors affaire plus à des mythologies modernes liées à la naissance des Etats qu'à des réalités historiquement datées. De même, le citoyen n'est-il pas qu'une abstraction ? La discussion se prolonge en soulignant le caractère moral et implicite de ces opérations attendues par la vie en commun et l'organisation politique.

-   De fait, c’est l’origine même de la loi qui est interrogée. N''obéit-on pas à la loi d’abord parce qu’elle est loi et non parce qu’elle est juste ? Montaigne est convoqué pour rappeler « le fondement mystique de l’autorité » et du pouvoir dont la nature ultime est insaisissable et sans réalité tangible.

-  Que peuvent la politique, la loi et le droit face aux intérêts capitalistes mondialisés, face à la finance lorsqu’on sait que certaines multinationales pèsent plus par leurs richesses que des Etats constitués ? Faut-il pour autant renoncer à la mise en œuvre du droit, de la loi et des principes de justice qui sont censés les accompagner ? Le point de vue de l'avocate présente est ici intéressant pour rappeler certains éléments fondateurs du droit et leurs applications effectives sur le terrain judiciaire. La politique permet encore de lutter contre la violence et les passions à condition de s’en donner les moyens et de souligner la nécessité du courage dans des domaines où la corruption est évidemment une tentation forte. La loi, comme le soutient Hegel, est la position du tiers, seule capable de mettre fin aux conflits, à la vengeance ou à la perversion des relations. Renoncer à la chose publique, n'est-ce pas renoncer à la loi commune qui protège malgré tout et donne à méditer le sens de la liberté ?

-  La discussion s’achève sur un enjeu passionnant, celui de la définition d’une « sagesse politique du lâcher prise ». Ici, l’œuvre politique se confond avec une démarche profondément éthique en ce sens où elle pratique un non-agir créatif, respectueux de la dynamique des flux, des saisons, de la nature et des choses qui se font d’elles-mêmes sans requérir la moindre volonté. Mais une telle politique est évidemment le fait du sage. Et il n’est pas sûr que notre époque soit sensible à cette sagesse de l’impermanence qui a, quoiqu’on en pense, toujours le dernier mot…

Merci à Marie-Pierre et à tous les participants pour cette soirée d'une haute tenue philosophique. N'hésitez pas à prolonger la discussion ci-dessous dans les commentaires.

Pour Métaphores, DK

 

 

 

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25 mars 2016

Résumé apéro-philo du 21/04/16 : Connaissance du passé

Apero philo

L' Apéro-philo s'est tenu le jeudi 21 à 18h45 au Café suspendu (café associatif) à Billère (15 rue Lasansaa) sur le sujet suivant :

La connaissance du passé éclaire-t-elle le présent ?

 

Guy Karl, philosophe, a engagé une réfléxion à partir d'une problématisation initiale d'une vingtaine de minutes avant de laisser le groupe s'emparer des enjeux proposés sous forme de plan d'étude. 

Résumé de la soirée : 

 1)    Si le présent demande à être « éclairé » c’est qu’il est, de nature, confus, obscur, problématique – ce qui est particulièrement évident pour notre présent actuel, plein d’incertitude et de risques. Est-il bien sensé de chercher dans le passé des solutions pour une situation qui ne ressemble à aucune que l’humanité ait affronté jusqu’à ce jour ?

 2)    Il faut bien distinguer la connaissance du passé de la réalité effective du passé. Que valent nos connaissances, ont elle quelque vérité, quelque objectivité, si toute connaissance est l’acte d’un sujet, ou de plusieurs sujets, eux–mêmes situés dans le temps, dans une réalité sociopolitique donnée, dans un espace mental par définition distinct du passé que l’on cherche à connaitre. Il semble pour le moins que toute connaissance de ce type est sujette à caution, frappée d’incertitude et marquée du sceau de la subjectivité – indépassable en dépit des protestations d’intégrité et d’honnêteté. C’est tout le problème de l’histoire.

 3)    Approfondissement : dans notre vision du passé nous avons une tendance spontanée à sélectionner des événements qui font sens, à les mythologiser, à les retravailler en fonction du présent, à des fins politiques et idéologiques (ex du 14 juillet, événement relativement anodin élevé à la dignité de fête nationale). Les faux souvenirs cohabitent avec les vrais oublis. L’histoire est un récit qui donne une fallacieuse identité, qui est vraie à  sa manière, mais d’une vérité non scientifique.

 4)    Pour autant on ne peut conclure à l’inanité de cette connaissance : on peut repérer des lignes de force, des constantes historiques, des cycles, des répétitions, à condition de ne pas gommer les différences et les nouveautés. L’histoire  se répète peut-être, mais en variant les circonstances, les formes, les modes d’apparition. Schopenhauer disait : eadem sed aliter : les mêmes choses mais autrement.

 5)    Le groupe, après la pause,  interroge plus spécifiquement le rapport entre la répétition et la nouveauté – ce qui est bien le cœur du sujet : comprendre le présent nécessite un effort d’intelligence ; on ne peut se contenter de plaquer les connaissances du passé, des schémas explicatifs plus ou moins opératoires sur la réalité mouvante et énigmatique du présent. Certains événements font rupture, ouvrant une ère nouvelle, même si la nouveauté n’est jamais totale, et que les structures du passé continuent de conditionner le présent. On évoque le rôle de l’imprimerie qui modifia le statut de la culture, de l’internet, des technosciences qui bouleversent les conditions économiques etc.

 6)    En fait le présent est un mélange confus de passé et de nouveauté, ce qui fait qu’il est difficile d’apprécier correctement l’effet de la nouveauté.  Il y a des rythmes rapides et des rythmes lents. On est extrêmement sensibles aux premiers qui dérangent en forçant à l’adaptation plus ou moins consentie, mais d’autres forces agissent en contrepoint, plus discrètes, mais qui ne doivent pas être sous-estimées : les révolutions qui ont voulu bannir l’ordre familial ont fini par le restaurer. Peut-être y a-t-il-lieu de rappeler l’expression forte de Jung : « le temps immense », qui relativise le temps rétréci de nos existences mortelles, et qui fournit peut-être une autre mesure, un autre Logos à notre intelligence.

 Pour Métaphores, GK

 

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