28 novembre 2018

Résumé Apero-philo - 19/12/18 - Y a-t-il une nature humaine ?

Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de décembre 2018 s'est tenu le mercredi 19 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Y a-t-il une nature humaine ? 

Résumé de la soirée :

Par nature on peut entendre l’ensemble des caractères innés – natifs – qui définissent un individu ou une espèce. Dès lors cette nature serait stable, permanente, peu évolutive. Le comportement des abeilles ne semble guère avoir évolué depuis les premières observations. A l’inverse, on constate une extraordinaire diversité des comportements humains, des règles et coutumes qui se sont manifestées dans l’histoire, au point que plusieurs auteurs en sont venus à contester la légitimité même de la notion de nature humaine.

De fait, comment  isoler un ensemble de traits natifs, naturels, antérieurs à la socialisation et à la culture, si partout et toujours nous voyons l’homme vivre dans une culture artificielle, sous le régime de règles conventionnelles, de lois et d’interdits différents d’une société à l’autre : « vérité en de ça des Pyrénées, erreur au-delà ». Comment trouver un socle stable et permanent, comment isoler l’inné de l’acquis, si la culture est le fait universel de l’humanité, si la « nature » de l’homme c’est l’aptitude à la culture ?

Traditionnellement on définit l’homme comme un « animal raisonnable », ajoutant que c’est dans le langage conventionnel que se développent la conscience et la raison. C’est le langage, comme activité symbolique, qui différencie l’homme de l’animal. (Aristote, Descartes). Cette approche soulève immédiatement, dans le groupe, une objection : raison bien précaire si elle ne peut empêcher le mal, la cruauté, la violence (homo homini lupus). Ces caractères appartiennent manifestement à l’humanité comme une constante anthropologique plutôt qu’une déplorable exception. « Homo sapiens demens » dira Edgar Morin. Raison et folie coexistent tout au long de l’histoire humaine.

Cette double polarité de la conduite humaine exprime aussi la liberté. En théorie chacun peut choisir entre la loi et la transgression. Liberté d’indétermination : chez l’homme les instincts et les pulsions ne semblent pas fixés de manière définitive et immuable, ce qui engendre cette stupéfiante diversité de comportements, qui étonnait Montaigne. « Ondoyant et divers » l’homme échappe aux définitions, déjoue les critères inventés par la morale et la philosophie. Quelle nature si l’on ne trouve nulle part les caractères traditionnels de la nature ?

La discussion s’oriente ensuite sur la notion de devoir-être : on considère « naturel » ce qui est conforme à la loi morale, ce qui réalise un idéal : « Tu seras un homme mon fils ». L’humanité, dans cette vision finaliste, n’est pas un donné mais un devoir. Pour Aristote l’homme doit devenir un citoyen. Pour Kant un sujet moral. Mais en fait chaque culture agit de même : il faut socialiser, éduquer, former, élever, et dompter le naturel pour réaliser un certain type conforme à l’idéal collectif. – Je note qu’on ne trouve rien d’équivalent dans le monde animal. Chaque animal est ce qu’il est, sans qu’on puisse repérer une tension comparable entre le naturel et l’idéal. L’homme seul connaît le devoir-être, ou le devoir tout court. Nous y voyons incontestablement l’effet de la dimension symbolique, inséparable du langage.

Une participante fait remarquer qu’il y a deux manières d’aborder le sujet. Soit on cherche à différencier l’homme de l’animal pour dégager ce qui est propre à l’homme, soit on s’efforce de saisir directement  les traits spécifiques de la nature humaine. Or cette seconde approche est très difficile, peut-être impossible : l’homme est l’être qui veut et ne peut se comprendre lui-même, étant à lui-même l’énigme qu’il voudrait interpréter. Quête infinie, que même les sciences humaines ne peuvent accomplir. L’inexplicable, l’insondable sont au cœur de l’homme, qui ne peut parvenir à savoir qui il est.

Etre bien étrange en effet, qui désire ce qu’il ne peut attendre, voué à l’impossible et à l’errance, qui trouve bien de ci de là quelque satisfaction, mais vite oubliée, et jamais satisfaisante. C’est de ce creux que s’originent les grandes folies (homo sapiens demens) mais aussi les grandes œuvres de la science, de l’art et de la philosophie.

Nous n’aurons, au total, trouvé aucune définition de la nature humaine, mais des indications sur la liberté, le choix, la diversité, le devoir-être et la folie, qui ne font pas une définition, mais un tableau lui-même bigarré, ondoyant et divers. Peut-être faut-il se résigner à ne voir dans la nature humaine que le fantasme d’une origine à jamais inaccessible.

Pour Métaphores, Guy Karl

Posté par metaphores 64 à 22:41 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags :

25 novembre 2018

Résumé Café-philo - 11/12/18 - Le savoir rend-il malheureux ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de  décembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 11 à 18h30 au café le W (face au lycée Barthou, place Louis de Gonzague) sur le sujet suivant (voté par les participants).

Le savoir rend-il malheureux ?

Résumé de la soirée :

« Heureux les ignorants » Ne vivent-ils pas dans la béatifique insouciance du paradis ? – A voire…C’est en tout cas un fantasme persistant qui consiste à déférer à une enfance imaginaire ce que nous avons perdu dans l’inévitable et parfois douloureuse entrée dans l’ordre symbolique. « C’était mieux avant ». Discours de la nostalgie, regret des « verts paradis de l’enfance ».

Contre ce discours de la naïveté, la philosophie enseigne depuis l’origine la valeur libératrice de la connaissance : « connais-toi-toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Ou, chez Kant : « sapere aude », ose savoir, ose te servir de ton entendement pour t’affranchir des tutelles de l’opinion, de la tradition ou du pouvoir. La philosophie n’enseigne pas particulièrement la voie du bonheur mais plutôt de la raison comme outil de libération. Serons-nous plus heureux en recherchant le savoir, ou plus malheureux encore, à mesure que nous nous éloignons des illusions et des fausses certitudes ?

Nous commençons par examiner plusieurs types de savoir : information, instruction, sciences, savoirs utiles ou inutiles, pour mieux cerner le vrai  enjeu : le savoir lié au questionnement existentiel. Schopenhauer est alors convoqué, qui a mis l’accent sur une déchirure douloureuse entre l’homme et le monde : si l’on se met à penser c’est précisément que les choses ne vont pas toutes seules, que notre position est infiniment problématique. C’est la douleur qui éveille, jamais le plaisir. C’est une sorte de malheur originaire qui pousse l’homme à s’interroger sur sa place dans le monde, à chercher quelque aménagement de sa condition. Le savoir est d’abord douleur, du moins s’il est authentique, avant de livrer éventuellement quelque solution à la douleur d’exister.

Apparaît alors la question du désir. Certains ont le désir de savoir, d’autres non, qui préfèrent se tenir mollement dans une paisible indifférence. Mais ce désir de savoir, à son tour, n’est pas univoque : il y a la curiosité, bien sûr, mais aussi le désir de maîtrise, voire de contrôle. Savoir pour pouvoir, et prévoir. D’autres évoquent le désir d’intégration, et d’autres le plaisir. Quoi qu’il en soit se pose la question des motivations : Qui veut savoir ? Quoi ? Pourquoi ? Question difficile, et pourtant centrale si, comme le dit Spinoza « nous connaissons nos désirs mais non les causes qui nous déterminent ».

Le désir de savoir met en jeu le savoir du désir. Mais pouvons-nous  poser qu’il existe un savoir du désir ? Ce serait sans doute prétendre à une position de maîtrise absolue qui relève de la fantasmagorie. L’expérience nous montre que tout savoir conquis de haute lutte ouvre instantanément la porte à une nouvelle ignorance, l’ignorance savante qui est savoir du non-savoir. « Je sais que je ne sais » ou, à la manière de Montaigne : « Que sais-je ?» incertain que je suis et du monde et de moi. Ce non-savoir d’un nouveau genre, radicalement distinct de l’ignorance naïve et béate, s’inscrit comme un trou dans la chaîne du savoir : moment de suspension, béance, incertitude, hiatus où peut surgir quelque chose d’un non-su qui nous révèle à nous-mêmes la part cachée, l’énigme de notre destinée.

C’était l’enseignement de Freud : Wo ich war soll es werden – où était ça je dois advenir. Savoir indéfiniment ouvert, en mouvement, où le sujet est appelé à advenir, dans un processus pérenne de vérité.

Ce savoir-là rend–il heureux ? Ce n’est sûrement pas selon la définition ordinaire (la réalisation durable de tous nos désirs), mais selon la formule, à la fois improbable et virtuellement réalisable, de l’alliance du désir et de la vérité.

Pour Métaphores, Guy Karl

 

Posté par metaphores 64 à 09:58 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
20 novembre 2018

Résumé Manhattan-philo - 5/12/18 : Déçus par la politique ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre 2018 s'est tenu le 05 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés :

Sujet 1 :    - Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Sujet 2 :    - Les morts vivent-ils dans nos souvenirs ? 

Le sujet voté par le public fut : 

Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Résumé de la soirée :

Cette soirée philosophique au Manhattan a été marquée par la présence de nombreux jeunes venus réfléchir sur la politique et la représentation que nous en avons. Une soirée très sympathique, qui, si elle a eu un peu de mal à démarrer, a suscité des débats riches, en une discussion collective qui semblait ne plus vouloir s’arrêter.

Le sujet choisi : « Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? » présentait le risque de dériver, en raison des événements sociaux actuels, vers un débat politique sur le mouvement des gilets jaunes. Si quelques références au mouvement ont inévitablement émaillé la discussion, le public a su se tenir à distance de l’actualité pour penser quelque chose de plus intemporel, à savoir la déception manifestée à l’égard du pouvoir politique. En effet, Platon se plaignait déjà de la corruption des hommes politiques, et les trente tyrans comme la démocratie athénienne l’ont déçu, de sorte qu’il a cherché un remède à ces problèmes en imaginant une cité idéale, dont le caractère totalitaire ne peut toutefois manquer d’échapper à un lecteur averti. La déception à l’égard de la politique, qui peut faire suite aux révolutions ou aux changements de gouvernements, est donc un phénomène ordinaire, qui mérite d’être pensé.

Plusieurs idées ont émergé de la discussion. Tout d’abord, l’idée selon laquelle nous sommes déçus par la politique parce que nous attendons trop d’elle. Nous attendrions de la politique qu’elle prenne en charge notre vie, qu’elle nous rende heureux, alors qu’elle est fondamentalement impuissante à réaliser de tels objectifs, lesquels relèvent de notre responsabilité ou d’autres facteurs. Ainsi, la déception étant une attente contrariée, nous attendrions de la politique quelque chose qui ne peut advenir, et de fait, nous serions alors toujours contrariés, à savoir déçus.

Ensuite, plusieurs personnes remarquent que la déception à l’égard de la politique vient du phénomène de la représentation. Nous sommes représentés par des députés, des ministres, un chef d’état, lesquels ne peuvent jamais représenter, par définition, tout le monde. Une distance se crée forcément, de ce fait, entre le peuple et ses représentants. Dépossédé de sa souveraineté, le peuple rencontrerait inévitablement la déception. A ceci s’ajoute le fait que les représentants, comme le remarquait déjà Rousseau, tendent à servir des intérêts qui ne sont plus ceux de la cité dans son ensemble, mais d’un groupe défini de personnes – les citoyens riches et puissants par exemple, voire leurs propres intérêts.

Une personne prend le contre-pied de la réflexion en faisant voir que la déception est un élément positif. En effet, une personne déçue est une personne qui pense, qui voit l’injustice, et par-là même qui s’affirme comme citoyen. Une personne toujours satisfaite indiquerait une forme de soumission au pouvoir. Remarque pertinente, puisque je fais à ce moment remarquer que dans 1984, d’Orwell, le totalitarisme est pleinement atteint par l’absence d’opposition, et par la pleine adhésion des citoyens au système. La déception est ainsi le symptôme positif d’un sujet qui refuse l’aliénation au tout de la société, et qui marque sa différence.

Sur ce thème, il est alors fait la différence entre déception et désillusion. La désillusion est plus grave que la déception. En effet, la désillusion introduit l’idée que nous ne croyons plus en la politique. Dès lors, on ne va plus voter, on ne s’engage plus, on se retire dans le seul-à-soi du stoïcien qui ne compte que sur lui-même pour être heureux. Mais la déception permet de conserver la foi, d’espérer à nouveau en la politique. En somme, la désillusion change notre rapport au réel tout entier, mais la déception ne porte que sur des personnes ou des idées particulières, ouvrant ainsi la possibilité de croire à nouveau en d’autres idées ou d’autres personnes.

Si on est déçu par la politique, enfin, c’est parce qu’on se place dans une position infantile, on pense que les politiques sont tout puissants et on attend d’eux qu’ils résolvent les problèmes, alors qu’en réalité, l’action politique se rencontre dans toutes les dimensions ordinaires de notre vie, de l’espace de travail à la consommation en passant par la famille, les amis, et la vie dans la communauté. L’anarchie, par ailleurs, devient possible lorsque tout le monde se saisit de cette exigence politique pour la vivre au lieu de la déléguer. Mais cette anarchie n’est possible qu’à de petites échelles, et non pour un pays immense. La déception viendrait alors que, noyés dans des sociétés gigantesques avec un pouvoir centralisé, nous avons perdu le sens de ce qui est possible à de petites échelles et attendons tout du pouvoir Jacobin.

Pour rendre à chacun sa dimension d’animal politique, apte à distinguer le juste et l’injuste et à en parler, il faut peut-être sortir du système du vote et de la représentation. Il est alors discuté le rôle d’un pouvoir indépendant qui tranche les désaccords dans la société. L’exemple du tirage au sort des magistratures est aussi évoqué, par référence à la démocratie grecque de l’antiquité. C’est sur la discussion sur les moyens de faire de la déception un affect positif pour restaurer la dignité politique de chacun que se termine cette soirée qui aura permis, en ces temps de contestation sociale, de prendre cette distance philosophique salutaire pour mieux penser ce que nous vivons.

 Pour Métaphores, Timothée Coyras

 

Posté par metaphores 64 à 13:57 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
18 novembre 2018

Résumé atelier philo-sciences - 04/12/18 Ordre et désordre

Atelier-philo 2

L' Atelier-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre s'est tenu mardi 04 au Dimanche à la campagne. Nous  avons fait dialoguer à cette occasion philosophie et sciences sur le sujet suivant : 

Ordre et désordre

C'est avec grand plaisir que nous avons accueilli Philippe Carbonnière, enseignant-chercheur, spécialiste de chimie théorique (quantique) pour une soirée particulièrement riche et dense. La perspective philosophique a été présentée par Didier Karl, professeur de philosophie. La soirée fut modérée par marie-Pierre Carcau. Nous vous proposons de mettre ici en ligne les deux interventions initiales suivies de quelques enjeux rapides.

I) L'approche philosophique : 

Nous n’aimons pas le désordre, nous lui préférons l’ordre, nous le désirons. Les fauteurs de désordre ou de troubles sont pourchassés, souvent haïs voire éradiqués. Il existe une sérieuse aversion pour le désordre qu’on associe volontiers au bazar, au chaos, à l’anarchie, au bordel. C’est dire si le désordre perturbe,  inquiète, angoisse comme si il faisait courir le risque de nous précipiter dans l’abîme. On préfère une chambre rangée, des papiers en ordre. L’Etat doit garantir l’ordre public, il assure le maintien de l’ordre à l’aide des forces de l’ordre.

Remarquons que s’il y a besoin de la force pour maintenir l’ordre, n’est-ce pas que nous sentons partout que le désordre menace ? Ne rappelle-t-on pas à l’ordre celui qui ne s’est pas mis en ordre de marche ? Et quand tout fonctionne de nouveau correctement, ne dit-on pas que tout est rentré dans l’ordre ? Voilà autant d’expressions qui traversent la langue et mettent en avant le besoin d’ordre tandis que lorsqu’éclate un désordre nous sommes rarement rassurés.

Ces notions sont d’abord pratiques, elles s’appliquent aux comportements humains, à nos actions au service d’une certaine efficacité.  Elles sont aussi et surtout normatives. Cela veut dire qu’elles définissent davantage ce qui doit être. C’est pourquoi elles sont aussi prescriptives en ce qu’elles s’imposent sous la forme d’exigences à la fois sociales et politiques, éducatives. Il semblerait qu'on ait d’abord affaire à une valeur -l'ordre, à une finalité qui serait dans notre système de représentation et qu’on chercherait à imposer tant aux choses (la chambre ou la nature) qu’à la réalité sociale.  Un premier problème surgit ici : s’agit-il d’une réalité en soi existant dans la nature, qu’on pourrait étudier et décrire objectivement ou d’un système normatif et construit de représentations ?

Ordre vient du latin ordo qui signifie rang, classe (ranger, classer, qui range ? qui classe ?). Deux significations majeures apparaissent à partir du mot, lesquelles concentrent une grande partie des enjeux qui nous intéressent.  Au XIè S l’ordre désigne « la disposition régulière des choses », principe de régularité,  les choses s’organiseraient selon une mise en ordre? Ou une règle s’imposerait du dehors pour créer un arrangement ?

Au XIIèS le sens évolue dans une perspective politique et juridique : ordre désigne « ce qui est commandé » ou « acte de commandement » D’un côté, on questionne la nature des choses, de l’autre, les affaires humaines soumises à l’exercice du pouvoir.

« Ordo »  est la racine « d’ordonner », l’ordonnance comme acte juridique ou médical (délivrer une ordonnance), acte prescriptif qui s’impose, mais aussi « ordonnancement », mise en ordre c’est-à-dire agencement d’éléments divers, composites.

Il y a deux aspects ici essentiels : penser l’ordre comme une émanation des institutions juridiques, politique appartenant à la structure sociale et l’ordre portant sur la nature des choses elles-mêmes au sens où il s’appliquerait à l’univers, au réel au sens large, comme dirait Marcel Conche « au tout de la réalité ». Ici, cette notion aurait un sens à la fois physique et métaphysique.

Je propose de nous placer d’abord sur le plan philosophique puis d'aborder le terrain scientifique grâce à l'intervention de Philippe. 

A)  Du désordre à l’ordre. Faisons d’abord remarquer que dans la plupart des mythes fondateurs comme à l’aube de la science grecque, l’ordre émerge du chaos primordial. Chez Hésiode, dans la Théogonie « Au commencement était Chaos ». Chaos désigne étymologiquement la faille, l’abîme, l’irréductible fond obscur d’où les choses procèdent. On sait comment Zeus, fils de Cronos échappa grâce à sa mère (Rhéa) au sort que lui promettait son père qui avalait ses enfants. Puis, après une guerre sans merci, Zeus finit par imposer le règne des dieux et l’ordre olympien. Ordre semble ici devoir s’accomplir, advenir à partir des forces qui lui résistent, forces au service d’un désordre fondamental.

Dans certaines sociétés traditionnelles comme les Baruyas (Nouvelle Guinée), ordre et désordre sont anthropologiquement représentés et incarnés par les hommes et les femmes. Les femmes auraient inventé les arcs et les flèches et les fûtes mais, les utilisant sans mesure et sans règle, elles auraient été créatrices de désordre. Voilà pourquoi les hommes les ont dépossédées de leurs biens pour que le monde tourne correctement. La flûte désigne dans la langue des Baruyas à la fois l’instrument mais aussi le « vagin ». Maîtriser les femmes, c’est maîtriser la vie, la sexualité et garantir l’ordre cosmique en éradiquant le désordre dont le féminin est porteur…Notons que le pouvoir cosmique est en rapport avec le pouvoir des hommes, des hommes sur les femmes. Voir les travaux  de Maurice Godelier, anthropologue.

 Dans le Timée, Platon explique la création du monde, du Cosmos par opposition au Chaos en disant : « Le Dieu a voulu que toutes les choses fussent bonnes et il a exclu toute imperfection…il a fait passer le changement sans mesure et sans ordre de la masse visible du désordre à l’ordre car il avait estimé que l’ordre vaut infiniment mieux que le désordre ». Notons que Platon fait intervenir une divinité organisatrice, un pouvoir extérieur pour justifier l’apparition de l’ordre. Il formule aussi un jugement de valeur relatif à ces deux notions. L’auteur du Timée nous met sur la voie d’une des grandes caractéristiques de l’ordre, d’un des moyens de le penser à travers une première perspective. [Notons tout de suite qu’il y en a trois]

 B) L’ordre comme finalité. On doit à Platon et surtout à Aristote d’avoir pensé l’ordre des choses, le monde cosmos comme finalisé. Qu’est-ce à dire ? Tout agent agit en vue d’une fin. L’ordre de la réalité se manifeste par l’existence d’un dessein, d’un projet, d’un but à atteindre, qui détermine le mouvement de l’ensemble. « La nature ne fait rien en vain » (Aristote) L’ordre est accomplissement d’un cheminement orienté, ce qui attribue au monde un sens, une direction. Les choses ne sont donc ni aléatoires, ni hasardeuses. C’est l’idée tout à fait grecque du LOGOS qui gouverne toute chose, un principe de raison universelle qui détermine le cours de la nature considérée dans son ensemble. Le problème que pose cet ordre : qui a décidé du cheminement ? La finalité présuppose une force, « une intelligence, comme dit Anaxagore l’antésocratique,  qui a tout mis en ordre. »

En d’autres termes, on  explique l’ordre inférieur des choses par le supérieur (transcendance du Dieu ou de l’intelligence, ou de la forme sur la matière).

 C)  L’ordre comme nécessité. L’ordre obéit ici à des lois invariables, mécaniques définies mathématiquement sur le mode de la déduction. On dégage des rapports nécessaires entre des grandeurs physiques ou on soumet l’ensemble des phénomènes à des lois.

On peut penser à Galilée, Descartes ou à Leibniz expliquant que la nature obéit à des lois mathématiques invariables, à la régularité stricte. Mais là encore l’ordre, doit trouver une garantie. Où est cette garantie sinon en Dieu qui  légitime l’ordre ici-bas ? L’ordre pourrait-il se suffire à lui-même sans avoir besoin d’une justification qui introduirait dans le monde une volonté ou une grande raison ?

Telle est la nécessité conçue par Spinoza et plus tard par Einstein pour lesquels, l’ordre de la nature, c’est l’ensemble des déterminations qui opère dans la nature elle-même considérée comme immanente, sans aucun recours à la transcendance, à une garantie extérieure. « Dieu ne joue pas aux dés » explique l’auteur de la théorie de la relativité générale, mais dieu n’est plus anthropomorphe car il est la nature en acte, expression de sa puissance effective, à l’œuvre dans des déterminations infinies et sans volonté ni but prédéfini. Toute chose existe en tant qu’elle est à la fois causée par une autre et « causante », productrice d’effets qui à leur tour sont des causes pour d’autres effets et ceci à l’infini. Nature naturée, nature naturante dira Spinoza.

Le hasard et la contingence n’existent pas. Tout est déterminé (même nos affections mentales). Le désordre devient un défaut d‘entendement, une incapacité d’attribuer à un phénomène la causalité adéquate : d’où l’impression de désordre qui masque un ordre nécessaire que nous n’avons pas encore pensé correctement.

Cela fera dire à Bergson (La pensée et le mouvant) : « Le désordre, c’est de l’ordre que nous ne cherchons pas. Il est la rencontre d’un ordre extérieur à nous qu’on n’attend pas avec la représentation d’un ordre différent qui nous intéresse et que nous voulons trouver dans les choses. »

D) L’ordre contingent ou l’ordre comme désordre. L'Atomisme antique sous l’impulsion de Démocrite (Dinos) avec le tourbillon et le clinamen chez Epicure, le principe de dérivation, la déclinaison des atomes constitue le socle théorique de cette conception. Les atomistes introduisent le hasard et l’imprévisibilité dans la nature, défiant la pérennité de l’ordre donc sa stabilité. Le désordre serait la règle. Surgissent ici ou là, selon les chocs, des configurations, des compositions ce qui permettrait de rendre compte de la créativité incessante de la nature. Ici, pour reprendre la belle formule de Marcel Conche commentant le De Natura Rerum de Lucrèce, « l’ordre est un cas particulier du désordre ».

Cette thèse est présente chez Clément Rosset pour lequel, « l’état bordélique est  l‘état fondamental de toute chose » Le Régime des passions. Les mondes se configurent et disparaissent. Le désordre serait l’expression indigeste du tragique qui tel Cronos avale toute chose dans un « passage » éternel, vouant l’ordre apparent à la décomposition, à la dégradation comme à d’autres recompositions possibles. Pour l’auteur de la Logique du pire (Rosset), le désordre est un révélateur de l’insupportable, autrement dit du Réel qui condamne l’homme à s’en détourner pour fuir sa condition (on peut penser à Pascal et au divertissement). Le détournement est ici un subterfuge consistant à maquiller le désordre –réel, en le parant d’un ordre rassurant, irréel et surtout consolateur. L’ordre serait le remède halluciné et imaginaire contre l’insignifiance des choses et le hasard qui les rend possible. Voilà ce que notre esprit abhorre puisqu’il cherche à tout prix à mettre le chaos en déroute. On comprend mieux ici l’aversion qui est la nôtre pour le désordre comme nous l’avons noté en préambule.

E) L'ordre comme besoin ?

Cette approche partagée par Nietzsche dans Le gai savoir (§112)  invite le lecteur à interroger sur le fond le besoin implicite qui traverse la science et la connaissance en général. La science peut-elle échapper aux besoins humains qui consisteraient à se rassurer, à se consoler, à trouver dans les explications dites objectives de quoi faire taire la sourde angoisse de l’homme face à un réel qui le dépasse et qui lui reste finalement étranger ? « Il faut considérer la science comme une humanisation des choses aussi fidèle que possible. Nous apprenons à nous décrire nous-mêmes plus exactement en décrivant les choses et leur succession. »

Connaître le désordre revient ici à reconnaître l’ordre dont on a besoin et que nous projetons avantageusement sur les choses. L’entreprise scientifique devient ici une manière savante de maintenir sauve la pulsion de maîtrise dont la technologie est l’expression tangible et souvent problématique.

Le désordre semble si souvent l’emporter. C’est qu’avec l’élaboration objectivante de l’univers et de la nature surgissent des monstruosités technologiques capables de produire un désordre croissant voire irréversible. Qu’on songe aux technologies de surpêche, de chasse, de déforestation mais aussi d’armements, de contrôle et de destruction massive.

Le désordre que nous constatons dans la nature n’est-il pas l’expression d’un désordre intérieur que nous ne voulons ni voir ni reconnaître ?

Voilà qui nous mène directement à la question toute scientifique de l’entropie et de la dégradation associées à la complexification du monde.

 Didier Karl

II L'approche scientifique : Ordre et désordre sont-ils des réalités objectives ?

  1. Objectivité et subjectivité de sens au travers des termes d’ordre et de désordre
  2. L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution 
  3. Structures dissipatives

 1.Objectivité et subjectivité des termes d’ordre et de désordre

 Prenons un jeu de 52 cartes, spéciales dans l’exemple puisqu’elles possèdent chacune une face blanche et une face noire. On appellera par la suite « carte noire » et « carte blanche » les cartes posées selon ses faces. Plaçons toutes les cartes selon la configuration « carte blanche » : les cartes étant indiscernables, il n’y a qu’une seule possibilité pour avoir 52 cartes blanches, c’est-à-dire qu’une seule façon d’obtenir cette situation, un seul agencement. Retournons maintenant une carte parmi l’ensemble qui conduit ainsi à la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches ». Pour obtenir cette situation on peut retourner, ou la première carte seulement, ou la seconde carte seulement, ou la troisième carte seulement, …, ou la 52ème carte seulement. Il y a donc cette fois, non pas 1 façon mais 52 façons d’obtenir la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches » ; il y a 52 agencements.

 On parle alors de macro-états pour décrire la situation observable : le premier macro-état correspond à la situation « 52 cartes blanches » ; le second macro-état correspond à la situation « 1 carte noire et 51 cartes  blanches ». On parle de micro-états pour décrire le nombre de configurations qui donnent la même situation observable. Par exemple pour le premier macro-état, un seul micro-état est associé alors que pour le second macro-état, 52 micro-états lui correspondent. Enfin, le macro-état qui correspond au plus grand nombre de micro-états est la situation « 26 cartes noires et 26 cartes blanches », soit 500 mille milliards de configurations possibles. Ceci fait que si on lance en l’air 52 de ces cartes il est extrêmement plus probable de les voir retomber en une situation qui comprend « 26 blanches et 26 noires » (à quelques une près sachant que les probabilités qui leurs sont associés sont du même ordre).

 Il est extrêmement peu probable de retrouver la situation « 52 cartes blanches » qui ne représente qu’un seul possible. A ce sujet et en parenthèses, il peut être saisi le concept de « transformation irréversible » ou de « sens du temps ». Il peut être appelé ordre l’état le moins probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus faible nombre d’agencements ; Il peut être appelé désordre l’état le plus probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus grand nombre d’agencements. Les agencements qui décrivent un état appelé ordre diffèrent des agencements qui décrivent un état appelé désordre. Ainsi l’ordre, tout comme le désordre, est un cas particulier parmi l’ensemble des agencements possibles. L’univers ne possède pas 52 particules ; l’univers visible en possède environ 10^80. Ce nombre dépasse l’entendement humain car il correspond environ à 1 milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de particules. Ainsi l’univers évolue d’état probable en état plus probable encore. Un de ces états qui peut perdurer suffisamment longtemps pour qu’une société s’établisse et prospère, sera appelé ordre par cette même société puisqu’en cette ère particulière elle s’y développe. Toute évolution naturelle à partir de cet état sera qualifiée de désordre par cette société puisqu’elle peut y être détruite, mais le nouvel état auquel elle conduit sera en même temps appelé ordre par toute autre société qui trouverait à s’y implanter.

 A ce propos je donne en exemple cette crise écologique qui a eu lieu il y a 2,4 milliards d’années appelée « La grande oxydation » ou encore « La catastrophe de l’oxygène » : Les être organiques de l’époque appelés cyanobactéries se développaient comme le font de jour les plantes actuelles à savoir « couper » les molécules de dioxyde de carbone de l’atmosphère pour absorber le carbone. L’oxygène également libéré par cette opération était un déchet toxique pour les organismes de l’époque mais était naturellement piégé dans l’océan et les roches. Cela dit des modifications climatiques ont conduit l’oxygène à se libérer dans l’atmosphère, détruisant ainsi la majeure partie des organismes vivants. Certains se sont adaptés à ce nouveau milieu, donnant lieu à de nouvelles modalités de croissance dont nous sommes les plus complexes héritiers.

 Ainsi ordre et désordre apparaissent comme des notions subjectives sous le prisme de l’absolu. Cela dit l’objectivité de la notion peut être rétablie en pensant l’évolution naturelle de l’univers comme l’évolution vers un état plus probable, c’est-à-dire vers un plus grand nombre d’agencements qui conduisent à la même « figure de l’univers ». Si l’on tient à y rajouter la notion d’ordre et de désordre on peut dire que l’univers tend à évoluer d’un ordre vers un désordre ; le désordre d’un ordre qui le précède étant en même temps l’ordre du désordre qui lui succède. Ainsi un ordre se définit relativement à un désordre comme le jour se définit par rapport à la nuit. Jour et nuit trouvent leur dénominateur commun dans le fait d’une variation de luminosité ; de même les situations d’ordre et de désordre se caractérisent en termes de variation des possibles par passage d’une situation à une autre.

 

 2.L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution

 D’un point de vue statistique, l’entropie est une valeur qui s’obtient directement à partir du nombre d’agencements possibles qui conduisent à la même situation. Il s’agit du logarithme népérien du nombre des possibles, multiplié par une constante K appelée constante de Boltzmann (1.3810-23 Joules par Kelvin).

Par exemple, reprenons notre jeu de 52 cartes de tout à l’heure :

      . Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 52 cartes blanches » : il n’y a qu’une seule possibilité à cela, donc c’est K*ln [1] soit K*0.

  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 1 carte noire et 51 cartes blanches » : il y a 52 possibilités, donc c’est K*ln [52] soit K*3,95.
  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à 26 cartes noires et 26 cartes blanches : il y a 500 mille milliards de possibles, donc c’est K*ln[500.000.000.000.000] soit K*33,84.

 Aller vers l’état le plus probable c’est aller vers un état qui possède un plus grand nombre d’agencements, c’est aller vers un état de plus grand désordre selon le sens qu’on lui donne, c’est donc aller vers une entropie plus grande. Si rien ne vient perturber l’évolution naturelle de l’univers (si on ne le contraint pas dans un agencement particulier), l’univers évolue naturellement vers son état de plus grande entropie, c’est à dire vers son état de plus grand désordonnancement. En ce sens l’entropie est une mesure du désordre. Au même titre, un être humain qui s’arrêterait de s’alimenter ou de se chauffer (on dit qui s’arrêterait d’échanger de la matière ou de l’énergie avec son milieu extérieur), évolue naturellement vers son plus grand désordonnancement, vers le plus grand nombre d’agencements possible de ses particules, vers son état le plus probable … c’est-à-dire, en passant par la mort, vers en un tas de poussière de carbone.Ainsi et par cette sémantique, on dit que l’univers, comme tout système, évolue spontanément vers sa mort.

 En résumé, l’entropie est une mesure de la probabilité de voir un état advenir. Plus cette probabilité est grande, plus l’entropie est grande. Ainsi, et pour reprendre la sémantique précédente, tout système fini tend vers sa mort. Spéculant et sortant des sentiers de la science, il vient à penser qu’un univers infini ne pourrait aboutir à l’état le plus probable, révélant sa perpétuelle évolution. Aussi, l’effet du plus grand nombre ferait émerger une propriété qui n’apparait pas dans l’exemple du jeu de 52 cartes. Une autre de ces propriétés d’un autre ordre apparait, il lui a été donné le nom de « structures dissipatives ».

3 . Structures dissipatives

 Cette perception a valu au scientifique philosophe belge Ilya Prigogyne le prix Nobel de Chimie il y a 40 ans. Mais tout d’abord rappelons la belle formule de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » Au cours d’une transformation, l’énergie est conservée en quantité : c’est le premier principe de la thermodynamique : Un cycliste qui roule possède une énergie cinétique, puis il freine … les freins frottent la roue qui s’arrête et s’échauffe … puis de la roue la chaleur se dissipe dans l’air ambiant. Le cycliste s’arrête mais l’énergie est conservée car elle passe de la forme cinétique qui l’a propulsé, à la forme thermique qui a chauffé l’air.

 Au cours d’une transformation, l’énergie se dégrade en qualité : c’est le second principe de la thermodynamique : l’énergie, d’abord sous forme cinétique, propulse les particules du cycliste en un mouvement ordonné ; puis elle passe dans l’air sous une forme dite dégradée, puisqu’elle donne à l’air ce mouvement désordonné dans lequel les particules qui le constituent s’entrechoquent et produisent de ce fait un accroissement de température. Donc globalement, l’univers évolue vers son état le plus probable, c’est à dire dans le sens de la dégradation de son énergie initiale.

 Il est important de souligner le terme « globalement », car localement des structures (ordonnées donc) peuvent se former par apport constant d’énergie extérieure pour mieux dissiper (mieux dégrader donc) cette énergie. C’est par exemple le cas des mouvements de convection, appelés cellules de Bénard qui sont observés lorsqu’on chauffe un liquide. C’est de la même façon, ces cellules de convection qui se forment dans le manteau liquide de la terre, entre la croute et le noyau, qui eux sont solides. C’est également ces phénomènes météorologiques appelés par ailleurs, tornades ou ouragans. C’est le phénomène qui permet la forme des galaxies et nébuleuses dans l’univers. Egalement ce qui conduit à l’avènement de structures complexes telles que les organismes vivants comme les êtres humains. C’est aussi la formation spontanée des organisations humaines comme les villes et les civilisations… Un ordonnancement local et spontané d’un système qui globalement conduit à un plus grand désordonnancement.

Philippe Carbonnière

Quelques enjeux...

La soirée s'est poursuivie autour d'une réflexion centrée sur les enjeux scientifiques développés précédemment. S'est, par exemple posé le problème de la "dégradation" et de sa fin ultime. A cette occasion est apparue une difficulté liée à la signification des termes employés. Peut-on penser la dégradation scientifiquement sans lui attribuer une valeur péjorative ? Comment penser des concepts scientifiques sans importer des significations qui n'ont pas de sens dans le paradigme qui les constitue mais qui peuvent en avoir sur le terrain métaphysique, religieux ou esthétique. De fait, certaines questions, si légitimes soient elles philosophiquement, s'épuisent au seuil du cadre particulièrement déterminé de la science. Contraignant le chercheur au silence, au scepticisme,  la réponse devient une suspension devant l'énigme. 

Voilà une belle manière de dire que si l'ordre et le désordre ne sont ni des substances, ni des réalités en soi, ni des essences, nous ne sommes confrontés qu'à des modèles provisoires décrivant des rapports sans cesse évolutifs. La science ne dit pas plus la vérité que la philosophie. Sans doute est-ce là le signe d'un hors-langage, d'un reste qu'aucun savoir n'épuise jamais. Faut-il voir par là l'incertitude fondamentale d'une pensée confontée à sa propre incapacité de mise en ordre du réel ? C'est possible. Dans cette perspective, il nous faudrait accepter une part irréductible de "bordel" dans le monde, non pas un aveu d'échec, mais la possibilité élémentaire d'une créativité inattendue faisant irruption au milieu de notre besoin d'ordre et de maîtrise.

Merci infiniment à Philippe pour sa contribution aussi claire que pédagogique et au public pour une participation très qualitative.

DK

 

 

Posté par metaphores 64 à 16:34 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
15 novembre 2018

Disparition de Jean-Yves Pouilloux

Logo métaphore

C'est avec une grande tristesse que nous apprenons le décès de Jean-Yves Pouilloux, spécialiste de Montaigne, de Rabelais, professeur émérite des Universités. Jean-Yves nous a souvent fait l'amitié de participer à nos activités Métaphores, tant aux Cafés qu'aux Apéros-Philo, apportant avec sa voix chaleureuse une parole personnelle forte, instruite, toujours accessible, jamais pédante ou dogmatique.

Il a co-animé fin novembre 2015 avec Guy un atelier consacré à Montaigne et Tchouang-Tseu, atelier qui fut un moment particulièrement riche. 

Jean-Yves a longtemps fait vivre un café-philo à Orthez avec le souci de se mettre à la portée du plus grand nombre et de partager en amitié à la fois sa grande érudition mais aussi son sens de la question et son art de la formule. Nous perdons un homme de coeur mais aussi un des plus brillants lecteurs et commentateurs de Montaigne qu'il connaissait parfaitement et citait toujours à propos.

Résultat de recherche d'images pour "Jean-Yves Pouilloux"

Qu'il soit permis à l'administrateur de ce blog et au vice-président de l'association de lui rendre hommage en publiant quelques éléments extraits d'une correspondance privée :

Concernant sa relation à la philosophie que nous interrogions ensemble il y a quelques temps, il répondait : "La philosophie occupe l'essentiel de mes lectures et réflexions, je préfère Platon à Aristote, Montaigne à Descartes, Hume à Leibniz, Nietzsche à Kant ou Hegel, je lis régulièrement Wittgenstein et Merleau-Ponty [...]. J'ai des réticences marquées pour l'agencement abstrait des concepts. [...]

Sur le rapport entre philosophie et littérature : Pour moi philosophie et littérature n'ont rien qui les sépare, au contraire, et même profondément je crois qu'il n'y a pas de pensée "abstraite" comme on dit. Une pensée sans incarnation ne vaut pas grand chose, et je sais bien que beaucoup de "philosophes" me regardent de travers (heureusement pas tous)."

Evoquant la (sa) maladie et les pressentiments l'accompagnant, Jean-Yves écrivit ce mot:  "L'humour me semble une excellente défense contre le désespoir" ; formule qui aurait pu figurer sur le plafond de la librairie de Michel de Montaigne.

Le plafond de Montaigne

 Nous ne l'oublierons pas.

Pour Métaphores, Didier Karl

 

Posté par metaphores 64 à 19:48 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

20 octobre 2018

Résumé Apéro-philo - 22/11/18 - Que peuvent les mots ?

Apero philo

L' Apéro-philo du mois de novembre, activité libre et gratuite, s'est tenu jeudi 22 novembre à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Que peuvent les mots ?

 Résumé de la soirée :

« Inanité sonore » disait Mallarmé. Et en effet que peuvent les mots au regard des forces de l’armée, de la police, de la justice, des contraintes économiques, de « la violence légitime » des Etats ? Les mots pourtant ne sont pas sans pouvoir, comme on voit dans les programmes politiques, les débats des Assemblées, dans le journalisme et dans ce qu’on appelle l’opinion publique.

En fait, pour élucider « ce que peuvent les mots » on peut suivre deux axes de réflexion : le pouvoir, c’est-à-dire la force qui s’exerce de l’extérieur sur un sujet – et la puissance, conçue comme potentialité, énergie, disposition active qui cherche à se manifester, à s’exprimer par le canal des mots. Ces deux dimensions coexistent sans doute, mais pour l’analyse il est judicieux de les distinguer.

Sur le pouvoir : on se demande si la politique, pour se constituer, n’est pas d’emblée une activité de langage. Instituer c’est poser un ordre par la contrainte mais aussi par le langage, exemple : le code d’Hammourabi qui définit la loi et le régime des sanctions. La justice, dans un Etat de droit, s’exerce au nom du Droit, qui est un ensemble de textes votés au terme de débats réglés. On pourrait dire qu’ici le mot exprime symboliquement la volonté générale.

Le groupe insiste sur une dégradation de l’usage des mots dans la société contemporaine qui traduirait une corruption politique croissante : on crée des jargons qui excluent, on appauvrit la langue, on désinforme par des « post-vérités » qui sont de redoutables moyens de manipulation, on invente de subtils outils de propagande qui sont autant  d’agressions contre la langue et le juste et respectueux usage des mots. Il faut prendre garde aux mots, prendre soin des mots. C’est une condition de la liberté politique.

Venons-en à la question de la puissance : en quoi le mot permet-il une expression, une manifestation externe de ce qui est vécu, pensé, senti, imaginé par un sujet ? On remarque d’abord que le mot, et le langage en général conçu comme activité symbolique, a permis l’émergence et le développement de l’humanité. Plusieurs fonctions sont signalées : la fonction d’usage, la fonction de communication, la fonction magique (pensons aux rites religieux, aux représentations sacrées qui ont eu une immense influence), la fonction poétique (jouer avec les mots pour exprimer des états et mouvements intérieurs : poésie, littérature).

Un participant fait remarquer qu’en faisant passer l’expérience intérieure, volontiers chaotique, au registre des mots, le sujet crée une distanciation par laquelle il réintroduit un peu d’ordre dans le désordre : c’est la dimension cathartique du langage, déjà soulignée par Aristote et confirmée par la pratique thérapeutique : « les mots pour le dire ».

Remarquons que ce passage de l’émotionnel au mot est simultanément un passage du subjectif, du privé, au collectif : les mots sont les mots de tous, ils constituent une ère commune dans laquelle baignent les subjectivités de toute la communauté linguistique. Parler c’est se poser comme sujet de l’énonciation dans le champ du langage. Mais on peut s’y poser en fausseté ou en vérité, mentir, tricher, cacher – ou dire vrai. Tout acte de parole pose ainsi la question de la vérité.

Quelqu’un signale que le langage est par essence une manière d’approcher et simultanément de manquer ce qu’on veut dire. Soit que les mots manquent – l’usage des mots est fort inégal entre les hommes – soit que ces mots étant publics ne peuvent exprimer correctement la singularité, soit que les mots étant fixes ils ne peuvent exprimer le mouvement et le changement – soit enfin, pour une raison plus profonde qu’il y a nécessairement un hiatus, structurel, qui fait que ce qu’on dit ne coïncide pas avec ce qui est. Quelque chose se dérobe toujours, qu’on cherche à dire, et qu’on ne peut dire.

Héraclite a dit : « le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe ».

La plus noble fonction des mots – par le Logos – la parole, est de faire signe vers l’inaccessible, qu’il est vain de considérer comme quelque puissance magique ou infernale, mais que nous pouvons fort prosaïquement désigner par le terme de réel.

Pour Métaphores, Guy Karl

Posté par metaphores 64 à 15:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

Résumé Cercle littéraire 14/11/18 : Lectures et prix littéraires

Cercle Littéraire

 

Amies lectrices, amis lecteurs
C'est la saison des prix littéraires qui mettent en lumière des oeuvres récentes. Chacune et chacun de nous constitue au fil des lectures son palmarès personnel avec des titres pus ou moins récents. Je vous propose une rencontre (activité libre et gratuite) le mercredi 14 novembre au Dimanche à la Campagne de 18h45 à 21h afin de partager nos coups de coeur, nos découvertes ou redécouvertes. Nous partagerons un verre (non obligatoire) durant la séance. Celles et ceux qui le souhaitent pourront poursuivre les discussions durant le dîner (non obligatoire)
                                    
Résumé de la soirée : 
 Un coup de coeur :
Salina  les trois exils       Laurent Gaudé,  pièce de théâtre qui  retrouve le souffle épique présent dans les meilleures oeuvres de l'auteur. Haletant et palpitant!
  
Primés ou non
         Jérôme Ferrari    A son image  une jeune photo- journaliste meurt ; son oncle prêtre reconstitue sa vie, ses rencontres ... 
        David Diop         Frère d'âme  Goncourt des Lycéens   Très bel hommage aux  tirailleurs sénégalais à travers le récit  de l'un d'eux pris dans la tourmente de 14 . Style lancinant, rythmé et poétique.  Excellent .
      Sorj Chalandon    Profession du père  récit d'inspiration autobiographique, une vie familiale pesante sous l'ombre d'un père mégalomane. 
Anne et Claire Berest  Gabriele    c'est l' histoire d'une femme invisible, celle de Picabia  qui sacrifia sa carrière de musicienne pour cet homme fantasque, argenté et peu préoccupé de sa famille. Elle suit le peintre dans ses voyages et met quatre enfants au monde. La vie artistique du début du XX° est évoquée : on croise Apollinaire, Picasso, les artistes surréalistes. Ce livre s'apparente à une enquête familiale orchestrée par les deux petites-filles de ce couple.
Pour les amateurs de cette période:
                               Bohèmes Les Aventures de l'Art Moderne   Dan Franck  Dans cette  peinture de la vie artistique du début du XX°, revivent  les riches heures de  Montparnasse , du  Bateau-Lavoir .
                                Au temps où la Joconde parlait Jean Diwo  1993
  Le documentaire se glisse dans la forme romanesque pour entraîner le lecteur en Italie , à l'avènement de la peinture à l'huile, sur les pas d'Antonello , peintre du début du XV° et Van Eyck, l' artiste flamand.
                          Soeurs Bernard Minier
  Le même crime perpétré  à Toulouse en 1993 et 2018 forme le coeur de cette intrigue palpitante, menée par le détective Martin Servaz Jeu d'allusions  à ses autres oeuvres, jeu de miroirs  rebondissements accentuent l'intérêt de ce récit long mais qui se lit facilement . Glacé du même auteur est à recommander aux amateurs de thrillers.
  Sagas
                      La dernière valse de Mathilde  Tamara Mac Kinlay .
  Ce récit couvre deux périodes : 1920 et 1970 et inclut le journal intime de la jeune fille , découvert par la nouvelle propriétaire du domaine où a vécu Mathilda dans le bush australien .  Une histoire de famille , une intrigue plein de rebondissements. Et une invitation au voyage .
                Le vol des cigognes     Jean Christophe Grangé    Une atmosphère sombre, du suspense , enquête sur une mort étrange et retour sur soi, un thriller terriblement efficace.
                  Abby Gelmi Farallon  Islands  huis clos étouffant, suspense, personnages intéressants une angoisse qui monte peu à peu...
                 La ferme des Neshov  (norvégien) Anne B.Ragde . Trilogie. l 'histoire de trois frères et les malheurs d'une  famille  rurale après la mort de  la mère  .
 
                     La métamorphose d'un mariage . Sandor Marai,  Ou les idées et sentiments de quatre personnages sur cette institution.
Antoine Beloo Scherbius (et moi)  met en scène un personnage à multiples facettes , affabulateur, manipulateur décrit par son psy.  Une très bonne documentation et un suspense hilarant , de l'humour . Une excellente lecture .
                                                                                         
  Janine Delaitre pour Métaphores 

Posté par metaphores 64 à 14:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
19 octobre 2018

Résumé Café-philo - 13/11/18 - Peut-on espérer être libre ?

CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO (format horaire et lieu modifiés) du mois de novembre (activité libre et gratuite) s'est tenu pour la première fois au café Le W5 place St-Louis-de-Gonzague à Pau ce mardi 13 à 18h30. Nous remercions vivement nos hôtes pour leur accueil chaleureux dans ce nouveau lieu palois fort sympathique.

Le sujet voté par les nombreux participants après avoir recueilli les diverses propositions fut :

Peut-on espérer être libre ?

Résumé de la soirée :

 1)   Formulée de la sorte, la question présuppose une absence de liberté, à laquelle l’espoir apporterait son lot de consolation : qu’est-ce que l’espoir, en effet, sinon l’indice d’un manque, d’une impuissance relative et d’une ignorance quant à l’avenir ? Espérer est facile, agir est plus difficile : on se demandera donc s’il faut se borner à espérer la liberté, ou s’il ne faut pas plutôt agir dans le sens de la liberté.

2)   Le premier temps de la réflexion a porté sur l’extrême difficulté à donner un contenu positif à l’idée de liberté. En fait c’est plutôt la contrainte, dans ses diverses formes, qui a retenu l’attention du groupe : contraintes naturelles, biologiques et physiologiques ;   contraintes sociales, politiques, juridiques, sociétales ; contraintes psychiques, observables dans les croyances rigidifiées, les mécanismes de répétition, les effets des traumatismes, et en général dans les pathologies psychiques. En somme, à la fois la nécessité, le déterminisme, et les obligations. Comment dès lors accéder à une certaine liberté qui ne soit pas une vaine illusion ?

3)   Il en ressort qu’il faut partir des faits – la dépendance, voire l’aliénation – en prendre conscience et les analyser dans une perspective de libération : c’est le programme de la philosophie depuis ses débuts. Mais il faut voir que ce travail est infini, toujours à reprendre, car on ne peut se reposer définitivement sur des acquis. Chaque époque, chaque civilisation apporte son lot de contraintes inévitables et les réponses d’un jour sont rapidement obsolètes. La question demeure : comment parvenir à l’autonomie – se donner à soi-même ses propres lois – dans un monde soumis largement au principe d’hétéronomie, l’Etat, le droit positif, le travail, l’organisation des rapports sociaux etc ?

4)   Une autre difficulté vient de notre rapport ambivalent à la liberté. Car si chacun déclare volontiers aimer et désirer la liberté, dans les faits on observe souvent un mouvement de recul inspiré par la crainte, l’angoisse de l’indétermination, la peur du vide ou de l’inconnu. Pourquoi les peuples se donnent-ils des tyrans, travaillent-ils à la servitude comme s’il s’agissait de la liberté ? C’était la question de La Boétie dans son traité sur « la servitude volontaire ». Et celle de Wilhelm Reich dans sa « Psychologie de masse du fascisme ». Mais c’est aussi la question que chacun de nous devrait se poser pour son propre compte : suis-je sincère quand je prétends désirer la liberté ?

5)   La tendance spontanée est peut-être la recherche du bien-être, du plaisir, de la sécurité, ce qui ne va pas sans une certaine répétition. La liberté exige un effort, un affrontement à l’inconnu et à l’indéterminé, donc un risque. En fait, quand nous espérons la liberté, le plus souvent nous ne faisons que fantasmer un certain état de puissance, ou de jouissance qui satisfait imaginairement nos tendances latentes, sans voir que pour agir librement il faut créer un rapport inventif et original avec le monde qui nous entoure. C’est dire aussi que pour être libre il faut accepter de travailler avec les déterminismes, les obligations et les contraintes, hors de quoi, sous le beau nom de liberté, on ne fait que promouvoir la fuite dans l’imaginaire.

6)   Pour notre problème nous pouvons trouver une belle solution dans l’exemple de Spinoza : il montre abondamment comment l’homme est spontanément soumis à la servitude, politique et mentale, et qu’il lui faut commencer très positivement à examiner et analyser toutes les déterminations qui pèsent sur lui. Par ce travail de conscience lucide il découvre la puissance libératrice de l’esprit et peut se donner à lui-même l’image de l’homme libre. C’est dire aussi, que par un renversement extraordinaire de notre problématique, on est amené à conclure que la liberté existait déjà en germe dans l’esprit, et que c’est en développant la connaissance qu’il accède à sa pleine maturité. – Dans un langage contemporain je dirai : il faut poser l’existence d’un pré-sujet, virtuellement libre, pour pouvoir penser ce travail de libération progressive qui se joue traditionnellement dans la philosophie. C’est sans doute la seule réponse cohérente à la thèse du déterminisme absolu.

Pour Métaphores, Guy Karl

Posté par metaphores 64 à 15:42 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
15 octobre 2018

Résumé Bedous-café-philo - 10/11/18 - La beauté peut-elle nous sauver ?

Bedous café-philo

Le Café-Philo-Bedous du mois de novembre s'est tenu samedi 10 novembre 2018 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé et traité fut : 

 Le beauté peut-elle nous sauver ?

Résumé de la soirée : 

C’est Dostoievski dans L’Idiot qui fait dire au prince Michtine que “ la beauté sauvera le monde “. Mais de quoi aurait-elle à nous sauver ? et qu’est-ce que la beauté ? Quelle est cette expérience qui semble se distinguer de toute autre, nous laissant à notre contemplation  sans que nous puissions expliquer ce qui se passe. Si nous prenons un tableau comme “ l’enterrement à Ornans “ de G.Courbet, on peut m’expliquer qu’il est l’acte de naissance du réalisme et me dire pourquoi ; ce n’est pas pour cela que je ressentirai quelque chose alors qu’il n’en sera pas de même devant une oeuvre dont je n’ai jamais entendu parler. Nous pouvons alors nous demander ce que nous dit la beauté et à quoi parle-t-elle en nous ? Est-elle la promesse de quelque chose ?
 
    La première remarque qui vient à l’esprit est que la beauté ne semble rien à voir avec la raison . Nous sommes libres  face à ce ressenti et on n’a pas ici à avoir raison ou pas. C’est peut-être ce qui explique le besoin , comme s’il s’agissait de s’inventer une utopie. Cependant, on se demande quel est le sens du sujet. Cette idée de sauver l’homme semble étrange mais on remarque un paradoxe : pour l’un des intervenants , l’homme semble avoir besoin du beau (il nous fait du bien) et c’est comme si pourtant, nous étions entourés de choses laides(architecture des villes) et que nous l’acceptions. c’est comme si il y avait, en même temps, un refus de la beauté( un oubli ?) et que le beau n’arrivait pas à fédérer.
 
    On se demande alors ce qu’est le beau, qu’est-ce qui est beau ? Un idéal peut-il être beau  ? la lumière d’un raisonnement quand il nous amène à la compréhension ? Quel sens donner à l’expression “une belle personne” ou encore “une belle vie “ ? Et pourquoi certains vont trouver des choses belles et pas d’autres ? Quelqu’un observe alors que l’expérience esthétique a à voir avec l’émotion et que tant qu’on a des émotions, on peut prendre l’autre en compte et donc on peut vouloir sauver le monde ? Certes , mais si la beauté élève, l’émotion, elle, peut ne pas le faire...
Une idée semble partagée par tout le monde, l’expérience de la beauté bouscule les codes normatifs et nous interpelle quand nous sommes capables de la voir. Peut-être alors qu’elle peut être présente sans que nous la voyons et il faut envisager que l’on puisse se re-sensibiliser à la beauté.  L’expérience de la beauté serait alors une posture pas ordinaire par rapport à quelque chose qui le serait tout autant(extra-ordinaire). De même, l’expression “ une belle personne”  peut vouloir signifier ce qui nous tient et nous fait vivre et qui se montre dans cet être qui sort du lot. En ce sens ,elle nous révèlerait quelque chose, s’imposant à nous, nous surprenant sans que nous l’attendions. Mais que vient-elle alors nous révéler ?
 
 
       Elle nous prend comme par surprise, comme par magie( on oublie tout un instant) et ce , même si on se prédispose à la rencontrer quand on va dans un musée par exemple, Le Louvre étant vu par un des participants comme un temple. Il est alors noté que c’est un espace ouvert en nous qui permet cela et elle nous montre que nous sommes vivants en nous rappelant à notre humanité par l’effet qu’elle suscite, nous rassurant sur la nature humaine. Elle nous dit qu’elle n’est pas que mauvaise, quelle peut faire autrement que ce qui est. Cela est d’autant plus surprenant que nous ne savons pas pourquoi et c’est peut-être cela qui provoque cet effet, comme devant une merveille de la nature que personne n’a fait et qui cependant nous fait nous arrêter. Elle nous déstabilise dans notre façon d’être sur  l’instant et quelqu’un remarque alors qu’elle nous met hors du temps, comme si ce dernier semblait s’arrêter, ce qu’on appelle éternité.
 
   Quelqu’un revient alors sur  l’idée d’émerveillement et de magie et se demande à nouveau ce que cela touche en nous. Elle nous nourrit parce qu’elle a à voir avec la part spirituelle de l’homme et elle serait ce qui transcende la vie.Elle est alors comparée à un nettoyeur d’écran qui nous permettrait de voir autre chose ou autrement et si elle nous met en arrêt et nous hypnotise, c’est quelle touche au sacré (sans être religieux), à un mot qu’on n’utilise plus vraiment aujourd’hui, l’âme dont quelqu’un remarque qu’il fait penser à un autre mot, l’amour.On se demande alors si il y a du divin dans la beauté et si ce n’est pas cela qui nous ferait comme sortir de notre condition d’humains, comme une puissance qui nous appellerait à devenir autre ou plus, sur-hommes. L’homme est cet être incomplet qui trouverait dans cette expérience quelque chose, lui donnant étrangement l’impression qu’il a perdu quelque chose. Elle nous rappellerait notre aptitude à transformer, à transcender.
 
   A ce moment là, on remarque que parfois, face à une oeuvre, nous pouvons penser à celui qui l’a faite comme si elle pouvait faire lien, dépassant le cadre spatio-temporel. Il est aussi dit que peut-être, il y a du commun dans la beauté, comme une sensibilité commune, qui existerait  dans tous les peuples(ce qui nous lie à eux) et cela pourrait aider à rapprocher les hommes. C’est cette expérience partagée, cette universalité qui nous ferait nous rejoindre et pourrait alors  peut-être nous sauver.
 
   Enfin, revenant sur cette idée qu’elle dépend de notre capacité à la voir et des conditions requises,  quelqu’un se demande si elle ne doit pas être exceptionnelle. La verrait-on sinon encore? C’est parce qu’il y a de l’ombre que l’on voit la lumière. Cela fait penser à un poème de Garcia Lorca , dans lequel deux hommes sont sur un bateau; l’un dit : “ c’est beau !”, l’autre répond: “ j’ai faim”. Si elle nous appelle à une gratuité, comme quelque chose qui s’offre à nous, ostensiblement présente,  il faut alors donner la possibilité de la voir. Il n’est pas certain qu’elle puisse nous sauver( individuellement peut-être) mais en nous rappelant que nous pouvons avoir un rapport au monde libéré des préoccupations utilitaires, elle  peut nous faire entrevoir simplement la possibilité d’un salut. Parce qu’elle dit notre capacité à être encore étonnés, à prendre le temps, à accueillir l’inexplicable et parce qu’elle dévoile cette aspiration de l’humain au spirituel, il faudrait alors être plus vigilants face aux enfants et jeunes gens qui y sont sensibles. Elle serait un appel à autre chose(dépassement de soi) et c’est  vers cela qu’elle fait signe.
Pour Métaphores, Véronique Barrail

Posté par metaphores 64 à 16:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
14 octobre 2018

Résumé Manhattan-philo - 07/11/18 : Pourquoi punir ?

Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de novembre 2018 s'est tenu le mercredi 07 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés :

Sujet 1 : - Pourquoi punir ?

Sujet 2 : - Le monde a-t-il une fin ?

Le sujet voté par le groupe présent fut : 

Pourquoi punir ?

Résumé de la soirée :

Pour cette soirée philosophique au Manhattan, le public a choisi de parler de la punition, autour de la question suivante : « Pourquoi punir ? ».

Punir, c’est infliger une sanction, en principe douloureuse, à celui qui est considéré comme fautif. Mais pourquoi infliger une sanction ? En effet, on rencontre une contradiction entre les moyens employés et la fin visée. Si on punit, c’est pour faire justice. Mais comment faire quelque chose de bien, la justice, à partir de moyens violents et douloureux ? Il s’agit dès lors de voir si la punition participe de la justice, ou si elle est, sous l’apparence de la justice, l’expression de la vengeance et de la cruauté. Je propose au public d’examiner tout d’abord l’origine de la punition, sa source légitime, et d’autre part, son efficacité.

La punition apparaît d’abord au public comme l’exercice d’un pouvoir social qui cherche à se maintenir. La punition exclut du groupe social celui qui a fauté. Mais par la punition, il peut aussi y être intégré. La punition a donc une double fonction, elle exclut d’une part, et elle intègre d’autre part. D’un côté, on a le bannissement, punition ordinaire pour des temps où la prison est ignorée. De l’autre, on a le rituel initiatique, où on éprouve l’individu (rituel auquel on peut assimiler le bizutage). D’un côté comme de l’autre, le but de la punition est une forme de purification. Mais dès lors, on voit l’arbitraire et l’injustice de la punition. Elle n’est pas fondée sur l’application d’une justice objective, universelle, mais l’expression des instincts sociaux, d’une forme d’instinct grégaire qui exclut ce qui est autre, et n’accepte que ce qui a été au préalable éprouvé et soumis.

L’arbitraire de la punition apparaît pour quelqu’un dans le fait que ce qui est puni quelque part n’est pas puni ailleurs, puisque les lois varient d’un peuple à l’autre, d’un temps à l’autre.

La punition fonctionne, remarque un participant, comme une forme de limitation au niveau de la toute-puissance imaginaire du sujet. Par la punition, l’individu est rappelé au fait qu’il n’est pas socialement tout-puissant, d’une façon analogue au fait que la douleur physique est une façon pour le corps de signaler une limite vitale. Cette punition n’est toutefois pas de l’ordre de l’éducatif, mais plutôt de la discipline, qui consiste à rendre dociles les corps et les esprits.

De manière générale, le public trouve peu de justification morale à la punition. Une personne remarque toutefois que l’on prend peut-être le problème du point de vue du fautif, du criminel, et non pas du point de vue de la victime. Punir le criminel, c’est aussi lui faire subir ce qu’il a fait subir à un autre, selon l’antique loi du Talion. Cette institution a sa légitimité dans le fait que par-là, on rend une forme de dignité à la victime. Ce point n’emporte pas l’adhésion de la plupart des participants, qui tendent à assimiler cette punition à la vengeance.

Il est alors question de l’efficacité de la punition. La punition est-elle un moyen efficace pour empêcher crimes et délits ? Un psychologue travaillant auprès des jeunes et ayant à traiter ce problème remarque que la punition ne fonctionne pas sur tout le monde. Il y a des « incorrigibles », et la source de cette incorrigibilité est sans doute à chercher dans des troubles de la personnalité. Mais n’est-ce pas aussi un effet du libre-arbitre ? C’est là un point important que je souligne. En effet, il est essentiel de voir que la légitimité de la punition est adossée à l’existence d’un libre arbitre. Commettons-nous librement le mal, ou bien sommes-nous les victimes innocentes de la causalité ?

On remarque que la punition a une valeur d’exemplarité. On punit de manière publique pour dissuader les autres de commettre un crime. Cette dissuasion peut fonctionner pour les délits courants, comme en témoigne des Etats très répressifs comme Singapour, par exemple, réputé comme le plus sûr du monde. (A titre d’exemple, tagger un mur y est passible coups de fouets, ou encore, la possession de quelques grammes de drogue est passible de la peine de mort). Mais pour des crimes, elle ne semble pas efficace. L’existence de la peine de mort ne semble pas dissuader les criminels aux Etats-Unis. Peut-être parce qu’en commettant de tels actes (meurtres, viols), un individu est bien au-delà du calcul risques / avantages. Par ailleurs, l’efficacité de la prison est régulièrement discutée, étant donné le fort taux de récidive. Il est alors discuté des alternatives à la punition. Le public propose la prévention, l’explication, l’éducation. De manière générale, l’alternative consiste à sortir du champ du passionnel, de la violence, pour en revenir au champ du rationnel, du langage. Mais est-ce bien efficace par ailleurs ?

En somme, la punition est peut-être nécessaire, mais c’est une triste nécessité, elle est toujours l’aveu d’un échec. Aveu d’un échec qui est lui-même, peut-être, voué à l’échec de par son inefficacité à établir la justice qu’elle vise. Reste à savoir l’échec de qui, ce que la soirée n’a pas permis de trancher. 

Pour Métaphores, Timothée Coyras

Posté par metaphores 64 à 12:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]