Apero philo

 

L'Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de juillet s'est tenu le mardi 16 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

 

Philosopher c'est s'efforcer de déchiffrer l'énigme

Résumé de la soirée :

Le sujet invite à considérer le philosopher comme une activité, un mouvement de l’esprit, une mobilisation de l’intelligence qui ne se contente pas de s’étonner (Aristote) mais qui cherche à déchiffrer l’énigme (Schopenhauer). Cela n’a de sens que pour un esprit qui s’éveille à l’existence d’une énigme, qui se sent interpellé par elle et qui décide de se mettre en route pour la résoudre.

Originellement l’énigme est une parole (ainos, ainigma) qui vient du dieu lors d’une consultation oraculaire, et qui enjoint au consultant une action dont le sens est obscur, voilé, dissimulé, qui pourtant est de la plus haute importance. L’énigme se présente comme un message chiffré dont le dieu seul a la clé, et qui met l’homme au défi. Par la suite cette référence au divin disparaît et l’énigme apparaît dès lors comme le silence obstiné d’un monde impénétrable que l’intelligence pourtant s’efforcera de décrypter, de déchiffrer. Déchiffrer serait alors faire parler le silence, extraire quelque raison du non-sens universel.

Ou encore : considérer les phénomènes comme des chiffres, des signes, obscurs en eux-mêmes, mais possédant une logique secrète qu’il s’agirait de mettre à jour. On voit d’emblée que cette vision des choses relève d’un prérequis : « il doit y avoir un sens… ». Certains penseront à l’inverse qu’il n’y a nulle part de sens, qu’il n’y a rien à chercher et rien à trouver. C’est une tout autre option philosophique, d’inspiration pyrrhonienne.

Le débat s’ouvre sur l’énoncé de quelques énigmes fondamentales : la vie, la vie humaine, la mort, l’après vie, l’existence du mal dans le monde et dans la psyché. Ces questions interrogent au plus près, interpellent, et en un certain sens affectent. L’énigme est troublante, dérangeante, agaçante, c’est là son caractère propre qui la distingue de l’inconnu et du mystère, termes voisins mais qui n’ont pas ce tranchant existentiel qui justement fait l’énigme (rappelons encore une fois le contexte d’origine du défi lancé par le dieu).

Il s’agit de se mettre en route, mais sans garantie de succès : d’ailleurs on constate que le plus souvent les grandes énigmes restent irrésolues. Du moins auront-elles fait travailler, chercher, s’enquérir, et ce n’est pas là le moindre des bénéfices. Faut-il s’obnubiler sur le résultat ou se rendre disponible aux bénéfices secondaires ? C’est le chemin qui est le but (Goethe).

On peut à l’inverse considérer tout ce travail philosophique comme un vain divertissement, une diversion de l’esprit dont le seul avantage est de nous voiler cette évidence triviale : « rien de nouveau sous le soleil (L’Ecclésiaste) tout est vanité et poursuite du vent ». « Les choses sont toujours les mêmes » (Lucrèce) – si bien que la considération lucide du réel dispense de toute autre activité.

Sans doute. Mais c’est oublier la dimension affective, souffrante et désirante de l’être humain qui se hissera bien difficilement à la considération du réel, et qui peuple le monde d’énigmes tantôt merveilleuses tantôt terrifiantes. On ne peut écarter cette objection d’un revers de manche car l’accès à la vision dépassionnée et lucide suppose un long travail de connaissance, et c’est ce que soulignent les grands penseurs-thérapeutes, Bouddha, Epicure, et pour notre sujet Schopenhauer, ou Freud.

On peut nier l’énigme par refus d’y voir.

On peut aller y voir, trouver ou ne pas trouver.

On peut, après en avoir fait le tour, déclarer que l’énigme n’est rien de plus qu’une construction mentale, un fantasme, et dès lors s’en libérer par la considération lucide de ce qui est.

Cette question de l’énigme aura été singulièrement irritante tout au long du débat – dont je ne peux rendre compte ici dans le détail – tout un chacun étant vraisemblablement partagé entre un désir d’aller y voir et un autre désir, de ne rien en savoir. C’est là un symptôme tout à fait intéressant, qui marque à tout le moins que philosopher, si toutefois ce n’est pas là un simple jeu de sophisticaillerie mondaine, engage tout un chacun à l’examen honnête et sincère de soi-même.

Pour Métaphores, Guy Karl