Manhattan-philo1

 

Le Manhattan-philo s'est tenu comme d'habitude au café Le Manhattan mercredi 03 avril 2019 à 18h45. La soirée fut exceptionnellement animée par Guy dans le format classique du café-philo.  

Le sujet voté par les participants fut :

La vie privée n’est-elle qu’une construction sociale ?

Que la vie privée, qui pour chacun est le lieu du retrait, du quant à soi, de l’intimité, qui apparaît comme le refuge de la singularité, puisse en fait dériver d’une institution sociale, comme effet d’une « construction  « sociale », voilà qui renverse la vision spontanée, l’opinion courante. S’il en est bien ainsi il ne suffit pas d’opposer la vie privée et la vie publique comme on fait généralement, mais il faut interroger plus avant comment le public, l’institution, la construction publique construisent l’espace privé, en garantissent éventuellement l’autonomie. Cette question devient d’autant plus urgente aujourd’hui, où l’on voit se développer de nouvelles menaces sur une vie privée que l’on prétend en même temps garantir et sauvegarder.

Privé : le non-visible, le non exhibé, le retiré, protégé symboliquement par des limites, comme celles de la maison, définissant un espace personnel ou familial. Parfois aussi le lieu du secret, relevant d’une autre logique, étrangère à la raison sociale, ou au droit.

Cette approche est à la fois juste et insuffisante : le droit positif impose des obligations et des interdits, jusque dans la famille, qui est elle-même une institution sociale, définie et réglementée. Le droit protège les enfants, interdit et punit la violence « privée ». On voit que la vie privée est traversée, jusque dans l’intime, par les dispositions du droit, civil, pénal, code de la famille etc. De plus, un sociologue pourrait signaler que les comportements « privés » se règlent sur des normes publiques quasi contraignantes (par ex les vacances, les loisirs, la consommation etc) selon des critères socio-économiques repérables. Se croyant original tout un chacun fait en somme comme tout le monde.

Et puis il y a ce déferlement médiatique et informatique, cet envahissement de la sphère privée par des formes nouvelles de manipulation. Et parallèlement, du privé vers le public, l’étalage, l’exhibition, parfois du plus intime, vers un espace virtuel offert à la contemplation publique : le mouvement se fait dans les deux sens, si le « sujet » moderne est lui-même complice et acteur d’une forme nouvelle de dévoilement universel. Entre le privé et le public se dessine ainsi un tiers-espace, à la fois fantomal et réel, effectif et agissant, lieu mirifique de tous les rêves et de tous les dangers.

Mais alors, où est la vie privée ?

Il semblerait qu’il est impossible de définir la vie privée si ce n’est négativement, en ôtant à mesure tout ce qui dénote une intervention ou une disposition de la « construction sociale » : la politique, le travail, la commune, les institutions, les loisirs… pauvre peau de chagrin sans consistance ni contenu. C’est peut-être la forme nouvelle d’un totalitarisme mou mais redoutable, où chacun, par son action irréfléchie, contribue à la transparence obligatoire, version nouvelle du « Meilleur des mondes » sous le regard sans complaisance d’un Œil universel et anonyme.

S’il est quasiment impossible de définir positivement un espace privé, il faut peut-être engager la réflexion dans une autre direction, par exemple en interrogeant ce qui dans le sujet échappe au langage (qui est public) et qui se révèle à lui-même comme une précieuse et indicible présence à soi-même, dans le rêve, la rêverie, la méditation, la cogitation, source inépuisable de la subjectivité, et de la créativité. Voilà qui m’appartient en propre.

La seconde piste est de distinguer la conscience morale de la norme sociale, non qu’elle soit toujours en opposition dans les contenus, mais en ce qu’elle s’origine différemment. Le sujet est celui qui peut dire « non », et ce n’est que parce qu’il peut dire non qu’il peut aussi dire oui, ultime forme, peut-être, d’une liberté de toutes parts menacée.

Cette problématique nous aura invité à un parcours social, sociétal, juridique, politique, psychologique et moral, tant est complexe cette question du rapport entre vie privée et vie sociale. En cours de route nous avons rencontré quelques illusions tenaces, dont seule l’analyse lucide peut nous délivrer. Au final c’est de la liberté qu’il faut prendre soin.

Pour Métaphores, Guy Karl