Apero philo

L'Apéro-philo du mois d'avril (activité libre et gratuite) s'est tenu exceptionnellement le mercredi 24 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Faut-il dire  « je pense » ou « ça pense » ?

Résumé de la soirée :

La question nous invite à prendre soin de la vérité : qu’en est-il de notre rapport à la pensée ? Sommes-nous libres de penser ce qui nous plaît, avons-nous le contrôle de notre pensée, pouvons-nous affirmer que ce qui pense c’est un sujet libre, personnel, singulier qui se désigne légitimement comme l’auteur de la pensée, un « je » conscient de soi – ou bien tout au contraire, sommes-nous amenés, par l’observation méthodique, et l’humilité, à voir que la pensée se fait en dépit de nous, selon des mécanismes et des enchaînements sur lesquels nous avons peu de prise. Auquel cas on devrait dire : ça pense, avant de rechercher par quels moyens on pourrait parvenir à un degré relatif d’autonomie. En clair, le ça pense précéderait naturellement un je pense dont l’advenue est elle-même problématique. L’enjeu philosophique est donc d’analyser en quoi à ça pense en nous, connaissance préalable et nécessaire, avant de rechercher une éventuelle affirmation du sujet pensant.

Je pense ou ça pense ?

Ce ça qui pense est multiforme, omniprésent, complexe : on remarque d’abord qu’il y a en nous une activité spontanée du cerveau qui produit des sensations, des stimulations, des émotions, des images et des idées. Cela pense tout seul, selon des mécanismes, des automatismes, des schèmes constitués qui déterminent des processus de répétition, que l’on constate et que l’on ne peut guère empêcher. (Comment s’arrêter de penser ? On risque fort d’y perdre la raison). Puis il y a les héritages, conventions, règles et valeurs, profondément enracinées, qui conditionnent la représentation et dirigent la conduite. Puis les conformismes culturels, cultuels, idéologiques. Plus profondément encore tout ce qui émerge de l’inconscient : pulsions, fantasmes, contraintes psychiques, voire pathologiques. Ces conditionnements ont l’avantage de tracer des routes pour le « sujet » mais peut-on légitimement parler de sujet si le passif l’emporte sur l’actif, si la pensée est asservie, si, en toute rigueur, ce n’est pas même une pensée. Il faut distinguer entre une production psychique spontanée ou répétitive, et une pensée véritable qui opère une distanciation pour analyser scrupuleusement les faits.

Alain disait «penser c’est dire non ». On commence à penser quand on introduit une césure dans le discours intérieur, qu’on s’arrête pour examiner, qu’on suspend l’adhésion pour se donner la chance d’une liberté. Montaigne fut un excellent modèle de jugement méthodique. C’est dans cette puissance de jugement qu’il voyait la marque du « je», apprenant à distinguer ce qu’il est pour les autres (gentilhomme, maire, écrivain etc) et ce qu’il découvre comme constituant sa « forme maîtresse », l’homme libre capable de juger librement de toutes choses.

On peut dire autrement : il faut introduire du jeu – une case vide – pour que le système, jusqu’ici saturé par la domination de ça, puisse à nouveau fonctionner par la mobilité des variables. Ce qu’on appelle le « je » n’est certes pas une substance immuable et toute puissante, mais une capacité de faire jouer, de déplacer, de mobiliser et d’éliminer, de se distancier et d’adhérer, de prendre et de jeter, un opérateur souple et ferme qui saurait tirer parti des opportunités. Dès lors ça n’est plus l’ennemi dont il faudrait se débarrasser ou qu’il faudrait soumettre par la volonté ou la maîtrise, mais un partenaire : si ça est source de souffrance, d’aliénation et de servitude, ça est aussi un prodigieux réservoir d’images, de symboles, d’idées, comme on voit dans la poésie et dans l’art. Le philosophe amant de la vérité saura, lui aussi, se mettre à l’écoute des sources profondes s’il veut prendre en compte l’existence dans sa vastitude.

Agapes

Comment conclure ? Oui, ça pense, et ça pense tout seul. Et ce qui s’offre là est profondément ambivalent. Le sujet se constitue comme tel par un travail de séparation qui le mène à dire « je pense », s’affirmant comme entité séparée, comme singularité irréductible. Mais cette affirmation à son tour risque de se raidir dans l’orgueil, de se stériliser dans une position vide (Je pense, je suis). Moment crucial, qui devrait déboucher sur une nouvelle forme d’inclusion, dont les arts nous donnent la formule : découvrir en soi-même la source d’où jaillit toute créativité et toute beauté. Dans cette illumination, même ce sujet si précieux que nous avons laborieusement dégagé de l’aliénation, nous apparaîtra enfin comme une nécessaire, une sublime illusion.

Pour Métaphores, Guy Karl