Bedous café-philo

Le Café-Philo-Bedous du mois de février s'est tenu le samedi 23 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé pour cette soirée fut : 

Peut-on parler pour ne rien dire ?

 Peut-on parler pour ne rien dire ? question paradoxale à plusieurs titres. Quel est donc ce hiatus entre parler et dire ( de la racine deik, montrer, ce qui a donné aussi en Grec, diké, la justice) ? Nous avons tous fait un jour l’expérience qui consiste à entendre un discours vide, sans poids, bavardage épuisant pour celui qui en subit le flot  :  “ Chacun a connu de ces parleurs qui sont toujours sur le point de penser”(Alain). Il y aurait donc là un enjeu éthique mais pas que...Nous faisons parfois aussi la désagréable expérience d’avoir quelque chose à dire et d’échouer à en rendre compte. S’il n’y a pas de lien naturel entre le mot et ce qu’il représente, que disons-nous alors ?  Enfin, si comme le
raconte le mythe de Protagoras,chacun a droit à la parole et qu’ainsi se déroule la délibération démocratique, il faut alors envisager l’enjeu politique d’un tel écart.
 
  Qui juge qu’une parole ne dit rien et cette dernière n’a- t- elle aucune intention ?
  Qu’est-ce qu’une parole qui , au contraire, dirait quelque chose ? Que produit- elle par rapport à ce “rien” ?
 
    La réflexion s’engage tout d’abord sur le sens de cette expression :  Tous les humains ne pensent pas forcément quand ils parlent; certaines paroles peuvent aussi  brouiller la pensée d’autrui ,  pour faire adhérer à une opinion  en l’énonçant comme une vérité. La  faiblesse de ne pas aller au-delà peut se laisser tenter par le mirage de la parole.  On peut aussi parfois parler pour ne rien dire parce que on ne supporte pas le silence, et qui interroge sur notre place à l’intérieur de ce silence. Mais ce rien peut aussi servir à remplir des vides, pour ne pas avoir à parler de soi, pour ne pas avoir à se dire. Enfin, quelqu’un remarque que cela peut  être reposant de ne pas avoir à “parler pour parler” ( quand par exemple, nous ne partageons pas la même langue), ce qui montre comment les conventions sociales peuvent nous  contraindre à parler alors qu’on n’a rien à dire.
 
    Puis, rapidement, vient l’idée que cette parole a  toujours , qu’elle soit consciente ou pas, une intention. En apparence, on pourrait penser  que la ‘'”langue de bois” des politiques ne fait que parler pour ne rien dire mais ils occupent l’espace parce qu’ils ont un pouvoir. Ils peuvent ainsi confisquer la parole des autres aves un discours creux mais qui est capté par certains. Cette parole, parce qu’elle joue sur l’émotionnel, libère quelque chose de grégaire.  Ainsi, les propos ne sont jamais neutres. On peut aussi parler tout seul et ce n’est jamais pour ne rien dire. Si on prête une oreille, celui dont on juge son propos banal, va parfois aller plus loin et parler pour ne rien dire peut être une manière de rentrer en communication. Quand l’autre entend, la pensée se déploie, on parvient à quelque chose qu’on n’avait pas prévu, on peut se dire et on voit donc qu’on parle parfois au-delà de ce qu’on avait envie de dire. Le lapsus montre que ce que nous disons peut aller au-delà du contrôle de la pensée et donc, quand nous parlons, il y a toujours une intention, voulue ou pas, ce que nous enseigne la psychanalyse.  Parler pour ne rien dire peut permette de construire l’espace qui permet à la relation de se créer. Des négociations entre des ennemis peuvent commencer ainsi pour pouvoir ensuite ouvrir sur autre chose.
  Mais alors, quel est ce “rien”? C’est le récepteur qui interprète le message et par exemple, dans un discours politique, on dira que l’orateur a parlé pour ne rien dire parce que l’attente n’a pas été satisfaite ou qu’on n’a rien appris. De même, on peut avoir l’impression qu’on n’a rien dit parce qu’on n’a pas été compris. C’est alors l’écoute qui donne du poids à ce que l’on dit, ce que l’on entend justement avec le “ malentendu”. On entend selon ce que l’on est, selon ce que l’on a envie d’entendre et du coup, on peut ne pas entendre ce qui est dit. Quelqu’un constate aussi que l’environnement dans lequel la parole se construit est essentiel et que la manière dont on parle est aussi importante que ce qui est dit.
 
   Les mots nous sculptent, nous délimitent mais  il en est de même pour ceux à qui nous  nous adressons. L’enfant se construira avec les mots entendus et la parole a donc un pouvoir, celui de définir l’autre . Quelqu’un remarque alors que l’enfant joint parfois la parole au geste comme si le geste ne suffisait pas et qu’il fallait nommer les choses pour donner de la valeur à ce qu’il fait.( Comprend-il alors que dire, c’est faire un monde ?). De même, une pensée qui obsède perdra de sa force une fois qu’elle sera dite et entendue. On ouvre la cage aux mots mais toujours en la tenant pour pouvoir la refermer parce que la question est alors de savoir comment on s’en sert. La parole est ce que l’on en fait , à partir du moment où elle influe sur l’autre. Elle peut être une mise à distance, un refus de discuter n’ouvrant qu’à la violence, une prise de pouvoir dans laquelle on prend l’énergie de l’autre mais aussi un échange où on lui en donne. Un discours peut être fait pour arrêter tout débat, empêcher  les choses innovantes d’arriver; mais il peut aussi y avoir des discours qui ouvrent et qui permettent à chacun de trouver son humanité. La parole nous définit, elle parle de moi mais aussi de nous tous, comme la parole de l’écrivain, du poète qui ouvrent à des sens différents selon le lecteur, inscrites ainsi dans l’éternité. Par la parole, nous pouvons nous reconnaitre dans un groupe social et si parler , c’est vivre (il faut bien la respiration pour le faire), on peut toujours essayer d’entendre quelque chose dans ce que l’autre a à dire, toujours laisser une ouverture pour prendre un peu de ce que l’autre propose.
 
Pour autant, si la parole est une nourriture, tout dépend du plat et si dire, c’est faire, il ne faut pas sous-estimer sa puissance pour façonner le monde. Elle contribue à créer l’univers mental qui se traduit ensuite dans la réalité , à travers nos actes.Notre responsabilité individuelle est alors engagée dans notre parole. On peut parler pour ne rien dire quand on oublie cet engagement et c’est ici l’avenir de la cité car si l’on fait les choses avec les mot, si comme le dit Desmond Tutu mais aussi Protagoras avant lui, le langage construit la réalité (“les expressions “ressources naturelles” ou “ressources humaines” induisent un certain rapport au monde et aux autres), rien n’empêche alors de faire n’importe quoi, ce qui pour autant n’est pas rien...!

 Pour Métaphores, Véronique Barrail