CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de Février (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 12 à 18h30 au café le W. Le groupe présent a voté pour le sujet suivant :

Le secret nuit-il aux relations sociales ?

Résumé de la soirée:

Poser cette question c’est supposer implicitement que les relations sociales devraient être transparentes, soumises à un principe de véracité, lequel garantirait la qualité des échanges. On se demandera si un tel principe est applicable dans les faits, voire souhaitable, et si, à l’inverse, l’existence et la persistance du secret n’est pas une donnée incontournable de la réalité sociale.

Reste à voir s’il existe de « bons secrets » qui contribuent au bon fonctionnement de la société, et de « mauvais secrets » qui empoisonnent les relations par leur charge toxique. 

Nous commençons par analyser l’idée de secret : quelque chose de voilé, de tu, de caché, de dérobé (au regard, à la connaissance, au discours). Quelque chose est dissimulé, ce qui suppose une intention, une action visant à dérober à la connaissance d’autrui un élément que seul l’agent (et ses acolytes) connaissent. Le secret départage ceux qui savent de ceux qui ne savent pas, créant une sorte de complicité, comme on voit dans les confréries secrètes. 

On en vient tout naturellement à évoquer les secrets de famille : chacun sent confusément qu’il y a « quelque chose » dont personne ne parle, qui perturbe le corps familial et parfois engendre de véritables névroses. Mélange étonnant de savoir et de non-savoir, car si la plupart ignorent ce que c’est, ils savent aussi qu’ « il y a », et ce « il y a » rode à la manière d’un fantôme, ou d’un symptôme (Voir le roman de Grimbert : « Un secret »). On voit que le secret n’est pas une pure et simple ignorance : c’est un savoir dérobé ou refusé, qui par ce refus même engendre un désir de savoir. Reste que ce genre de secret possède parfois une charge virtuellement explosive.

12 02 19

Le débat s’oriente alors vers un nouveau thème. Dans le monde contemporain on assiste à un passage insidieux de la sphère privée dans la sphère publique : réseaux sociaux, étalement voire exhibition de l’intime (vers l’ « extime »), obsession de la transparence etc. « A chacun son secret » pourrait être un mot d’ordre de protestation et de résistance. Habeas corpus : sauver l’intégrité de la personne, sauver la singularité, résister aux pouvoirs illégitimes de propagande et de manipulation. Pour vivre heureux vivons cachés !

On observe alors que dans les relations interpersonnelles, de l’amitié ou de l’amour, le secret peut être partagé, jouant le rôle d’un objet transitionnel ou de gage. Dire à l’autre c’est lui faire confiance, c’est attendre en retour qu’il sache se taire et garder. La divulgation à des tiers est vécue comme une humiliation et une trahison. Le secret qui devait lier devient alors une raison de discorde.

Il en va de même dans des situations de confidence et de responsabilité déontologique : secret médical, juridique, professionnel. Dans tous ces cas le secret est une obligation légitime et légale qui fonde un certain ordre contractuel. Dans d’autres cas le secret peut servir à cimenter des relations occultes (sociétés secrètes, confréries idéologiques ou mystiques) voire criminelles. Là encore c’est moins le secret en tant que tel qui est nocif ou bénéfique que le but auquel il sert.

Retour à la question : le secret nuit-il aux relations sociales ? Si l’on quitte la sphère privée et celle des relations interpersonnelles pour examiner le problème au niveau de la société globale, on aborde nécessairement la question du politique. Qu’est-ce qu’un secret d’Etat ? Il ne s’agit pas seulement des « affaires » plus ou moins scandaleuses, mais plus profondément des conditions de la gestion et de la décision politiques, qui se règlent forcément dans les officines étanches du pouvoir et dont le citoyen ne peut percer les arcanes. La politique repose sur le secret, même, sur un usage prudent du mensonge. Le gouvernant ne peut et ne doit tout dire, sauf à se condamner à l’inaction et à la paralysie. On peut souhaiter plus de transparence dans la vie politique mais il est vain de souhaiter une transparence intégrale.

On se demandera pour finir si le secret n’est pas un incontournable de l’existence. On pourrait dire qu’il se déplace comme le furet de la fable. C’est qu’il est sans doute impossible de dire la vérité, toute la vérité, et qu’il demeure toujours une zone d’ombre, aussi bien dans la psyché que dans les relations interpersonnelles et sociales. C’est peut-être un fait de structure, un blanc dans le discours, comparable à ce que Lévi-Strauss disait du « mana » : quelque chose que l’on manque toujours à dire, et qui pourtant joue un rôle décisif dans le jeu de parole.

Pour Métaphores, Guy Karl