Manhattan-philo1

 

LeManhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de janvier s'est tenu le JEUDI 10 2019 à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Les sujets proposés furent :

Sujet 1 : - L'immortalité est-elle une fiction ?

Sujet 2 : - La générosité est-elle une vertu politique ? 

Le groupe a voté très majoritairement (2/3) pour le sujet 2

 La générosité est-elle une vertu politique ? 

Résumé de la soirée à suivre :

Pour cette soirée philosophique au Manhattan, le public a choisi de réfléchir à la question suivante : « La générosité est-elle une vertu politique ? ». La question invite à penser le statut de la générosité au sein de l’action politique. Est-elle une vertu indispensable à l’homme politique ou à l’action politique en générale, ou bien est-elle plutôt une vertu individuelle, morale ? D’autre part, la politique peut-elle assumer les conséquences potentiellement contradictoires de la générosité avec les nécessités économiques ? Si la générosité est une vertu morale au sens aristotélicien de juste milieu entre deux vices, en l’espèce ici l’avarice et la prodigalité, est-elle aussi voire même premièrement une vertu politique, fondatrice de l’organisation d’une vie en commun juste et désirable ?

A cette question, le public a trouvé plusieurs réponses. Une réponse qui a été apportée collectivement, bien que de façon diverse selon les participants, a consisté à dire que la générosité ne peut pas être une vertu politique pour au moins deux raisons. La première tient à la nature même de la générosité. Il s’agit d’un acte qui n’est pas seulement extérieur, consistant à donner des biens à ceux qui n’ont pas assez, mais aussi intérieur, consistant à accorder quelque chose qui n’est pas un dû légal, par bonté délibérée. Or, cette intériorité est foncièrement morale. En ce sens la générosité a quelque chose de spirituelle, elle ne se limite d’ailleurs pas à la seule distribution de biens matériels, mais s’étend aux choses de l’esprit : on donne du temps, de l’attention, de l’empathie, etc. Dans cette mesure une générosité politique consisterait à transformer en action publique ce qui ressort de la dimension privée. On voit bien par ailleurs que l’impôt est une contrainte politique, et non un élan délibéré de partage et de don. En d’autres termes, la générosité est quelque chose qui se joue au niveau de l’intimité d’une conscience, et non sur le plan de lois et de décisions collectives, forcément contraignantes.

La seconde raison tient à la nature de la politique. Il est remarqué que la politique a pour mission de garantir à minima la sécurité et la validité des contrats, dans la perspective par exemple de Hobbes, penseur anglais du 17ème qui a jeté les fondements de la politique moderne. La générosité n’est donc pas de son ressort. De plus, si on se penche désormais sur la réalité de l’action politique, où règne des luttes pour le pouvoir, on ne peut qu’être suspect envers toute générosité publique affichée : n’est-ce pas une manœuvre politique  que de distribuer des richesses ? N’achète-t-on pas des voix avec des promesses, le prestige avec des dons, ou la paix sociale avec des hausses de salaire ? Il est donc permis, avec Machiavel, Nietzsche entre autres, de penser la politique comme un jeu de forces, un conflit de puissances, et non la recherche désintéressée du bien commun. Pour certains, on peut même interroger la possibilité même d’un acte généreux. N’est-ce pas toujours un acte intéressé de celui qui veut obtenir un avantage, un prestige, ou encore un aveu de faiblesse de celui qui ne sait pas dire non ?

Reste à dire, enfin, ce que peut la politique, si elle ne peut être généreuse. Le concept de solidarité est dès lors avancé. En effet, toute politique est une action publique, qui concerne donc l’intérêt commun. La solidarité est une composante essentielle de la politique. Certes, le degré de solidarité peut varier, mais une société ne peut pas cesser d’être solidaire sans cesser tout bonnement d’être. Partage des richesses, sécurité sociale, éducation gratuite, voire revenu universel, sont des façons pour la société d’offrir à tous des biens sans qu’ils soient versés en proportion du mérite ou des richesses. Le degré de solidarité d’une société est dès lors une question politique : jusqu’où peut-on être solidaire ? Libéraux et tenants d’une politique sociale s’opposent sur cette question. Les libéraux considèrent que l’état n’a pas à jouer un rôle maternant, de protection sociale, en ponctionnant les richesses des uns pour les donner aux autres. Les socialistes considèrent que l’état doit au contraire former des politiques de redistribution, afin que personne ne subisse la loi du plus fort. Mais quoi qu’il en soit, la distinction de la générosité et de la solidarité peut s’avérer plus féconde qu’on y pense au premier abord. En effet, elle permet de dissocier la question de la justice sociale de la question des vertus morales, et ainsi de ne pas mélanger ce qui relève d’un souci objectif de justice, et ce qui ne peut relever que d’une décision privée, qui contient une part de mystère. 

Pour Métaphores, Timothée Coyras

 

Pour prolonger la réflexion, voici quelques articles de Descartes extraits des Passions de l'âme dans lesquels il propose une définition originale de la générosité

Art.152. Pour quelles causes on peut s’estimer

Et parce que l’une des principales parties de la sagesse est de savoir en quelle façon et pour quelle cause chacun se doit estimer ou mépriser, je tâcherai ici d’en dire mon opinion. Je ne remarque en nous qu’une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir l’usage de notre libre arbitre, et l’empire que nous avons sur nos volontés. Car il n’y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés, et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne.

Art. 153. En quoi consiste la générosité.

Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu.

Art. 154. Qu’elle empêche qu’on ne méprise les autres.

Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d’eux-mêmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi, parce qu’il n’y a rien en cela qui dépende d’autrui. C’est pourquoi ils ne méprisent jamais personne ; et, bien qu’ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont toutefois plus enclins à les excuser qu’à les blâmer, et à croire que c’est plutôt par manque de connaissance que par manque de bonne volonté qu’ils les commettent. Et, comme ils ne pensent point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de bien ou d’honneurs, ou même qui ont plus d’esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou généralement qui les surpassent en quelques autres perfections, aussi ne s’estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu’ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables, à comparaison de la bonne volonté, pour laquelle seule ils s’estiment, et laquelle ils supposent aussi être ou du moins pouvoir être en chacun des autres hommes.

 Art. 155. En quoi consiste l’humilité vertueuse.

Ainsi les plus généreux ont coutume d’être les plus humbles ; et l’humilité vertueuse ne consiste qu’en ce que la réflexion que nous faisons sur l’infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commettre, qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d’autres, est cause que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user.

Art. 156. Quelles sont les propriétés de la générosité, et comment elle sert de remède contre tous les dérèglements des passions.

Ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables. Et parce qu’ils n’estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt, pour ce sujet ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l’envie, à cause qu’il n’y a aucune chose dont l’acquisition ne dépende pas d’eux qu’ils pensent valoir assez pour mériter d’être beaucoup souhaitée ; et de la haine envers les hommes, à cause qu’ils les estiment tous ; et de la peur, à cause que la confiance qu’ils ont en leur vertu les assure ; et enfin de la colère, à cause que n’estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d’autrui, jamais ils ne donnent tant d’avantage à leurs ennemis que de reconnaître qu’ils en sont offensés. 

                             Descartes, Les passions de l’âme