Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de janvier s'est tenu jeudi 24 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Peut-on se libérer des passions tristes ?

Résumé de la soirée : 

L’origine du mot passion nous invite à la considérer comme un affect passif : Pathos, en grec, qui donne pathétique et pathologie ; patior, en latin, signifie endurer, souffrir, supporter. Ainsi entendue, la passion est le signe de notre dépendance aux événements extérieurs qui peuvent engendrer de la douleur, mais aussi aux turbulences intérieures, aux émo tions et désordres de la psyché. La passion est le contraire de l’action, et en théorie il est souhaitable d’être actif plutôt que passif.

Mais le sens du mot a évolué : de nos jours la passion désigne plutôt un attachement intense à un objet, une activité, une pratique : passion du vélo, de la musique, du jardinage etc. Cet attachement n’est pas forcément pathologique, et dans bien des cas il engendre de la joie. On remarquera qu’il est possible cependant qu’il vire à l’obsession, à l’addiction, à une forme subtile d’aliénation, donc de tristesse. L’affect de joie s’est mué en affect de tristesse. Ce qui pose la question de la limite, du risque et du danger.

La passion est-elle triste en elle-même ou par ses conséquences, quand elle se développe sans contrôle ?

24 01 19

C’est Spinoza qui a introduit la notion de passion triste : c’est un affect qui diminue la puissance d’agir, en divisant le sujet, en l’attachant à une représentation d’objet dont il méconnaît la nature et la source. Ainsi de la haine, de l’envie, de la jalousie, de la peur, de l’anxiété, de l’ambition, de l’esprit de domination. Passions tristes en effet, qui se cultivent dans le ressassement et la douleur. Ces passions tirent vers le bas, et dans certaines conditions mènent à la ruine et à l’autodestruction.

A nouveau le groupe soulève la question de la limite : comment se fait-il que chez certains sujets la conscience ne joue pas son rôle de régulateur et de frein ? Faut-il y voir une aspiration vers l’illimité, sous-tendue par la pulsion de mort ?

On voit se dessiner une lutte entre la raison et la passion. Mais la raison peut-elle régir la passion ? C’est peu probable. Faut-il alors convoquer une nouvelle passion pour combattre l’ancienne ? Mais on ne choisit pas ses passions par décret de la volonté : elles surviennent ou ne surviennent pas. Ce sont les pulsions qui sont à l’origine des passions, d’où leur caractère impulsif, irrationnel, leur résistance à l’action de l’intelligence. Il ne suffit manifestement pas de savoir et de vouloir, comme le montre l’expérience – et toute la littérature romanesque.

Premier bilan : toute passion n’est pas triste, mais il y a des passions tristes, ce sont celles qui rendent impuissants, malheureux, qui nous obsèdent, nous condamnent à la répétition, et parfois à la ruine. Les passions joyeuses existent, elles aussi, comme l’amour de la musique, ou l’amour heureux, si toutefois l’équilibre psychique n’est pas menacé par une dérive vers l’illimité.

Après la pause on s’interroge plus avant sur la question de savoir si on peut se libérer des passions tristes. D’emblée une participante affirme que le seul recours c’est le médicament. D’après ce point de vue la passion triste est une maladie, ou un symptôme psychiatrique. D’autres évoquent la méditation, ou la psychanalyse. Mais ces recettes ne valent que si le sujet lui-même prend conscience du danger et demande de l’aide.

Question : qu’est ce qui peut provoquer ce sursaut salutaire ? Chez certains il ne se produit pas et le sujet court à sa perte. Chez d’autres apparaît soudain l’image du danger, voire de la mort. Ils voient concrètement le point limite, la butée du réel. Parfois c’est la déception, la désillusion, la désidéalisation : l’objet de tous les vœux, que l’imagination avait paré de toutes les perfections, révèle soudain sa caducité, « son manque à être », précipité d’un coup dans la banalité. Rétrospectivement le sujet s’étonne de s’être laissé abuser par une image, un fantasme trompeur. C’est le début de la guérison, car il va falloir travailler avec ce matériau psychique heureusement libéré.

On peut guérir des passions tristes, mais il y faut une intelligence d’un genre particulier, capable de se mettre à l’écoute des processus subtils de la vie psychique, et sans doute aussi, une ferme résolution de vivre.

Pour Métaphores, Guy Karl