Atelier-philo 2

L'Atelier-Philo du mois de janvier s'est tenu le 30 à 18h45 au Dimanche à la campagne (Pau) autour du sujet suivant :

Les limites de la condition humaine

 

Résultat de recherche d'images pour "blaise pascal"

"De Blaise Pascal, penseur, écrivain, savant et inventeur autant protéiforme que génial du XVIIè Siècle, nous avons gardé en mémoire quelques formules devenues des adages célèbres : "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas", "vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà", c'est comme une "seconde nature", etc. Du savant, on retient souvent la première machine à calculer (la pascaline conçue à 19 ans, réalisée à 22 ans), ses recherches sur le vide en physique et sur l'infini en mathématiques, avec toutes les conséquences imaginables qu'elles ont entraînées. De l'homme de foi, on retient aussi son fameux "pari" et ses réflexions sur les limites de la raison : "Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison" note-t-il dans les Pensées.
Résultat de recherche d'images pour "la pascaline"la pascaline, première machine à calculer (1645)
Par ailleurs, Blaise Pascal est aussi un penseur singulier de l'existence dont l'approche est parfois qualifiée de tragique. En effet, les hommes s'appliqueraient à se détourner de leur condition, à se masquer leurs propres limites et leur place au sein d'un univers infini. C'est entre autres choses sur ces points que nous nous interrogerons en présentant d'abord quelques aspects saillants de sa pensée, puis en débattant sur quelques orientations proposées au public." DP
Résultat de recherche d'images pour "Pensées Pascal"
         La soirée fut animée par David Pourille, philosophe de formation, président de l'association Métaphores ; une lecture et un commentaire littéraire d'un passage des Pensées furent proposés par Janine Delaitre (professeure agrégée, animatrice du cercle littéraire). 
Résumé de la soirée :

Pascal, penseur des limites et de la condition humaine

En résumé, Blaise Pascal est un mathématicien et un physicien qui à l’issue d’une conversion spirituelle a cherché à « rendre aimable » la religion chrétienne dans une œuvre inachevée que l’on a intitulé les Pensées. Chrétien qui ne défend ni n’admet aucune preuve de l’existence de Dieu, il cherche les traces d’un Dieu caché. Sa pensée s’origine dans son époque : Montaigne, Descartes, l’influence de Saint Augustin et surtout, les mathématiques et la révolution scientifique ouverte par Galileo Galilée. Cette pensée se développe selon trois ordres (la chair soit le monde, l’esprit soit la science, et la charité soit la vie spirituelle) et c’est l’examen du premier ordre qui dessine, scrute, « désembrouille » la condition humaine.

Voici donc ce premier ordre, celui de la condition humaine : l’homme, dominé par ses libidos (désirs de sensation, de curiosité et de domination), adhère aux produits de son imagination, il les prend pour des vérités ; et lorsqu’il pense, tourne son regard vers les choses, il ne cherche que ce qui lui convient, écartant le reste. Incapable de vivre en repos, au présent, il se divertit afin de ne pas penser à sa condition « misérable » de mortel. Sa contingence, ses limites, sa vulnérabilité ? Son moi cherche à les écarter, les cacher aux autres comme à lui-même. Et ce moi ira jusqu’à tyranniser les autres « comme » pour se « venger » d’avoir été mis à découvert ; c’est pourquoi il est haïssable. Enfin, le corps politique auquel il appartient est aussi un « embrouillement » de faux-semblants où règne la force plus que la justice.

Reste-t-il une possibilité de bonheur, introuvable dans le premier ordre, dans le second ? La philosophie, l’antique du moins, n’invitait-elle pas à accéder à la sagesse ou au bonheur grâce à la connaissance ? Là encore, il n’y a pas de faux espoir à poursuivre. La raison peut chercher à embrasser l’univers, le Tout ; elle peut vouloir se faire juge de tout, elle est engloutie par l’infiniment grand et l’infiniment petit. On ne peut accéder qu’à des « régions » toutes relatives de savoir ; nulle vérité absolue et définitive. Et il n’existe pas de premiers principes sur lesquels se fonder : « tout craque ».

Reste-t-il à se réfugier en Dieu ? A y trouver tout le réconfort pour une conscience qui perce les illusions de la condition humaine et des ambitions inaccessibles du savoir humain ? Ni les preuves (impossibles) de l’existence de Dieu, ni un Pari (souvent mal compris) sur son existence ne conduisent à lui. « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Blaise Pascal ne développe pas de théologie. Il veut conduire à Dieu par une conversion du cœur, sans certitude que l’on y parvienne.

Une manière de penser de Blaise Pascal.

Sans souci ni désir de système, Blaise Pascal organise ses réflexions, constats et critiques selon trois ordres : l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et l’ordre de la charité. Au premier, qui correspondrait à notre vie pratique, en société, il associe les gens de pouvoir, d’action ; celui-ci est dominé par la concupiscence, ou la libido sentiendi, le désir de sentir, posséder et jouir. Au second qui correspondrait à la vie intellectuelle et surtout scientifique, il associe les curieux et les savants ; celui-ci est dominé par une autre libido, - sciendi, le désir de savoir. Au troisième qui correspondrait à la vie spirituelle ou religieuse, mais aussi à la vie affective, il associe les sages et les orgueilleux ; celui-ci est dominé par une troisième concupiscence, la libido dominandi, le désir de dominer.

 La condition humaine selon Blaise Pascal

Ceux sont donc les trois libidos qui dominent nos vies, et c’est tout ce premier ordre qui dessine la condition humaine. Car en chrétien largement inspiré par l’augustinisme (du théologien Saint Augustin d’Hippone), il considère que l’Homme (et donc la Femme aussi…) a chuté, il est tombé de son lieu originel : soit la proximité avec Dieu (métaphoriquement ou mythologiquement intitulé « Jardin d’Eden ») ; et considère qu’il vit depuis sous le pouvoir des concupiscences (les trois libidos). « La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions ».

L’homme veut posséder et s’approprier sans légitimité les choses : « Ce chien est à moi », disaient ces pauvres enfants. « C’est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre ». Cette usurpation est sans doute le fruit de notre imagination car nous nous attachons comme des dupes aux symboles que nous créons, aux signes extérieurs de richesse ou de puissance, aux costumes, aux uniformes, etc. : « C’est cette partie dominante de l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Superbe puissance ennemie de la raison. (…) Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? ».

A cette imagination s’ajoute la volonté qui domine l’esprit ; il s’agit ici de ce que la psychologie cognitive appelle aujourd’hui les biais de confirmation : « Les choses sont vraies ou fausses selon la face par où on les regarde. La volonté qui se plaît à l’une plus qu’à l’autre détourne l’esprit de considérer les qualités ce qu’elle n’aime pas voir ».

Nous allons jusqu’à nous attacher à l’inessentiel, écartant l’essentiel. De plus, nous sommes détournés, non par des forces extérieures, mais par nous-mêmes. Détourner de quoi ? De notre propre condition. Nous vivons dans le divertissement, et nous ne pouvons pas l’éviter. C’est l’un des thèmes majeur et transversal des Pensées : « Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui constitue dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près ».

Plus qu’une occultation des choses tristes, de faits attristants, de l’issue de la vie qu’est la mort, par des occupations multiples, par nos divertissements, c’est toute la condition de mortel dont on veut se détourner par le divertissement. Car l’homme est misérable, même s’il est grand de se connaître misérable, de connaître sa misère par la pensée qui fait sa grandeur. La condition humaine se caractérise ainsi : un homme mu par ses désirs, dominé par son imagination et ses affects (la volonté), se détournant de cette condition par les divertissements, incapable de se tenir au présent. Il s’ennuie, c’est-à-dire, au sens en usage au 17ème siècle, s’angoisse, se ronge douloureusement. « Rien n’est insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ».

Mais que reste-t-il de moi ? du moi ? - Le moi est haïssable, car il se fait centre de tout et veut asservir les autres. C’est un tyran. Il est plein de haine pour les vérités qui le blessent. Il veut se faire aimer et pour cela il couvre ses défauts aux autres. « Le moi est haïssable. (…) En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».

Et le corps social ? Le corps Politique ? Ne peut-on pas trouver un point de vérité dans la coexistence sociale ? - Le Politique est le règne de la force et non de la justice, de la domination et non de l’équité, de l’arbitraire et non du raisonnable, etc. « Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes. Cela est vrai, mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie ». La tyrannie est la tendance à sortir de son ordre et à dominer, en usant le plus souvent de la force.

Existe-t-il au moins une justice ? - Non, c’est la force qui domine. « La justice sans force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ».

Voilà donc ce premier ordre, celui de la condition humaine : l’homme, dominés par ses libidos (désirs de sensation, de curiosité et de domination), adhère aux produits de son imagination ; et lorsqu’il pense, tourne son regard vers les choses, il ne cherche que ce qui lui convient. Incapable de vivre en repos, au présent, il se divertit afin de ne pas penser à sa condition « misérable » de mortel. Sa contingence, ses limites, sa vulnérabilité, son moi cherche à les écarter, les cacher aux autres comme à lui-même. Et ce moi ira jusqu’à tyranniser les autres ; c’est pourquoi il est haïssable. Le corps politique auquel il appartient est aussi un « embrouillement » de faux-semblants où règne la force plus que la justice.

 La condition humaine ne trouve pas de refuge dans le savoir ou la connaissance.

Que pourra nous apporter le deuxième ordre, celui de la connaissance (l’esprit) ? Rien de plus stable, rien de plus clair et distinct.

La lecture roborative du fragment Disproportion de l’homme, par l’animatrice de notre Cercle Littéraire, Janine, et son analyse littéraire limpide a souligné que le fond de pensée s’accordait à la forme du style. Car si Blaise Pascal ne doute pas absolument des connaissances humaines (il est mathématicien et physicien), il en pose les limites. Nous sommes entre deux infinis : l’infiniment grand et l’infiniment petit. Effroyable condition oscillante. La raison n’y trouve qu’une place moyenne, instable, entre deux abîmes qui la dépassent et qui en modèrent les ambitions. Si Blaise Pascal est un mathématicien innovant, il cerne le caractère conventionnel et non nécessaire des mathématiques. Si Blaise Pascal est un physicien pionnier, il n’affirme aucune loi physique globale de la nature ni ne pose des fondements indubitables. Et si Blaise Pascal s’enquiert de Dieu, il ne développe pas de théologie, c’est-à-dire de discours rationnel et démonstratif sur Dieu.

 Dieu n’est pas l’issue immédiate de la condition humaine.

On pourrait imaginer qu’à l’issue d’un tel portrait de la condition humaine, Dieu ou la religion en général soient le refuge idéal d’une conscience malheureuse, cherchant le bonheur et la vérité partout et ne les trouvant nulle part. Mais Dieu est inconnaissable et indémontrable ; ce qui rend le refuge peu vraisemblable. Il est inconnaissable car il n’a ni étendue ni borne, alors que nous sommes dans l’étendue (c’est-à-dire l’espace) et que nous avons des limites. Et l’on ne peut accéder à Dieu ni spontanément ni par la raison. Blaise Pascal propose néanmoins deux voies : la lecture « déchiffrée » du Nouveau Testament et la conversion du cœur. Car « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Mais là encore, il n’y a aucune certitude de trouver le salut. 

Le débat :

Comme souvent durant les ateliers, la longueur de la présentation de l’auteur et du thème a réduit le temps du débat. Avant la pause, le public a cherché à repréciser et clarifier certaines approches pascaliennes, comme le Divertissement. Face à cette pensée pascalienne « tragique », on préfère la diversion plutôt heureuse ou au moins plus gaie de Montaigne au divertissement de Pascal. Après la pause, plusieurs pistes sont abordées et c’est la question de Dieu et de la foi qui domine le débat. Dieu serait "une hallucination sonore" (Cioran), un idéal pour échapper à l’ennui, l’objet d’une recherche de perfection. Pour conclure, il faut revenir sur le soi-disant pessimisme de Pascal, auquel l’auteur de ces lignes et animateur du débat préfère le terme plus neutre de lucidité. Blaise Pascal serait un pessimiste s’il s’apitoyait sur cette condition insupportable de l’homme, s’il nous invitait à partager voire à développer les affects tristes qu’il met à jour (tristesse, ennui, chagrin, etc.). Or c’est l’inverse car si ces affects sont le lot de la condition humaine, celle-ci ne s’y réduit pas. Car enfin, comme l’a suggéré un participant, pourquoi faudrait-il s’accabler du fait qu’il y ait deux infinis et que la vie ne dure pas éternellement ?

Nous remercions vivement Janine Delaitre pour sa contribution active et éclairante.

Pour Métaphores, David pourille