Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite, du mois de décembre 2018 s'est tenu le mercredi 19 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Y a-t-il une nature humaine ? 

Résumé de la soirée :

Par nature on peut entendre l’ensemble des caractères innés – natifs – qui définissent un individu ou une espèce. Dès lors cette nature serait stable, permanente, peu évolutive. Le comportement des abeilles ne semble guère avoir évolué depuis les premières observations. A l’inverse, on constate une extraordinaire diversité des comportements humains, des règles et coutumes qui se sont manifestées dans l’histoire, au point que plusieurs auteurs en sont venus à contester la légitimité même de la notion de nature humaine.

De fait, comment  isoler un ensemble de traits natifs, naturels, antérieurs à la socialisation et à la culture, si partout et toujours nous voyons l’homme vivre dans une culture artificielle, sous le régime de règles conventionnelles, de lois et d’interdits différents d’une société à l’autre : « vérité en de ça des Pyrénées, erreur au-delà ». Comment trouver un socle stable et permanent, comment isoler l’inné de l’acquis, si la culture est le fait universel de l’humanité, si la « nature » de l’homme c’est l’aptitude à la culture ?

Traditionnellement on définit l’homme comme un « animal raisonnable », ajoutant que c’est dans le langage conventionnel que se développent la conscience et la raison. C’est le langage, comme activité symbolique, qui différencie l’homme de l’animal. (Aristote, Descartes). Cette approche soulève immédiatement, dans le groupe, une objection : raison bien précaire si elle ne peut empêcher le mal, la cruauté, la violence (homo homini lupus). Ces caractères appartiennent manifestement à l’humanité comme une constante anthropologique plutôt qu’une déplorable exception. « Homo sapiens demens » dira Edgar Morin. Raison et folie coexistent tout au long de l’histoire humaine.

Cette double polarité de la conduite humaine exprime aussi la liberté. En théorie chacun peut choisir entre la loi et la transgression. Liberté d’indétermination : chez l’homme les instincts et les pulsions ne semblent pas fixés de manière définitive et immuable, ce qui engendre cette stupéfiante diversité de comportements, qui étonnait Montaigne. « Ondoyant et divers » l’homme échappe aux définitions, déjoue les critères inventés par la morale et la philosophie. Quelle nature si l’on ne trouve nulle part les caractères traditionnels de la nature ?

La discussion s’oriente ensuite sur la notion de devoir-être : on considère « naturel » ce qui est conforme à la loi morale, ce qui réalise un idéal : « Tu seras un homme mon fils ». L’humanité, dans cette vision finaliste, n’est pas un donné mais un devoir. Pour Aristote l’homme doit devenir un citoyen. Pour Kant un sujet moral. Mais en fait chaque culture agit de même : il faut socialiser, éduquer, former, élever, et dompter le naturel pour réaliser un certain type conforme à l’idéal collectif. – Je note qu’on ne trouve rien d’équivalent dans le monde animal. Chaque animal est ce qu’il est, sans qu’on puisse repérer une tension comparable entre le naturel et l’idéal. L’homme seul connaît le devoir-être, ou le devoir tout court. Nous y voyons incontestablement l’effet de la dimension symbolique, inséparable du langage.

Une participante fait remarquer qu’il y a deux manières d’aborder le sujet. Soit on cherche à différencier l’homme de l’animal pour dégager ce qui est propre à l’homme, soit on s’efforce de saisir directement  les traits spécifiques de la nature humaine. Or cette seconde approche est très difficile, peut-être impossible : l’homme est l’être qui veut et ne peut se comprendre lui-même, étant à lui-même l’énigme qu’il voudrait interpréter. Quête infinie, que même les sciences humaines ne peuvent accomplir. L’inexplicable, l’insondable sont au cœur de l’homme, qui ne peut parvenir à savoir qui il est.

Etre bien étrange en effet, qui désire ce qu’il ne peut attendre, voué à l’impossible et à l’errance, qui trouve bien de ci de là quelque satisfaction, mais vite oubliée, et jamais satisfaisante. C’est de ce creux que s’originent les grandes folies (homo sapiens demens) mais aussi les grandes œuvres de la science, de l’art et de la philosophie.

Nous n’aurons, au total, trouvé aucune définition de la nature humaine, mais des indications sur la liberté, le choix, la diversité, le devoir-être et la folie, qui ne font pas une définition, mais un tableau lui-même bigarré, ondoyant et divers. Peut-être faut-il se résigner à ne voir dans la nature humaine que le fantasme d’une origine à jamais inaccessible.

Pour Métaphores, Guy Karl