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Le CAFE-PHILO du mois de janvier 2019 (activité libre et gratuite) s'est tenu  le mardi 15 au café le W à Pau à 18h30. Le sujet proposé et voté par le groupe présent fut :

Le désespoir peut-il être un allié ?

Un allié est supposé partager votre cause, vous soutenir dans la difficulté, vous apporter aide et soutien. C’est pour le moins paradoxal que de voir dans le désespoir, qui est souffrance et dénuement, une chance, une circonstance favorable pour la résolution de problèmes personnels ou existentiels. Mais Hölderlin déjà avait dit : « où est le péril est aussi ce qui sauve ». Avant d’en juger il faut s’interroger plus avant sur la nature, les causes et les effets du désespoir, et dans quelle mesure le pire – le désespoir – peut aider, et sauver, comme le ferait un allié.

Un participant propose une image : tel qui vivait heureux sombre soudain dans la « vallée du désespoir ». Se désespérer c’est perdre l’espoir qui jusque-là faisait vivre. Epreuve douloureuse de perte (d’un conjoint, d’un emploi, d’une position enviable, d’un idéal etc) qui plonge le sujet dans l’accablement et la tristesse. On peut faire un rapport avec le deuil, qui est un douloir, une douleur : le sujet souffre d’une diminution de puissance, voire d’une mutilation. Il se sent appauvri, écorné, évidé.

On interroge dès lors la cause du désespoir, par de là les circonstances factuelles : la perte de l’objet, en ouvrant une brèche dans l’économie psychique, révèle quelque chose de la nature du désir : on croyait que le monde allait satisfaire nos espérances, on se berçait d’illusions, et c’est maintenant, dans cette déception, que se manifeste rétrospectivement la nature de l’illusion. On pensait par exemple : amour-toujours, et l’on voit que l’amour peut se flétrir, que rien ne garantit la permanence d’un bonheur.

Cette analyse débouche sur une critique de l’espoir. Si l’espoir est souvent valorisé (l’espoir fait vivre, dit-on) il faut voir cependant que l’espoir est une attente passive. On s’en remet au sort pour régler les problèmes au lieu d’agir. L’espoir est l’envers de la crainte, deux « passions tristes » selon Spinoza. La connaissance éclairée de la réalité devrait nous libérer des pièges de l’espoir. Ne rien espérer, mais connaître et agir.

Ne rien espérer n’est pas strictement identique à désespérer. Désespérer est une souffrance liée à la perte, avec le sentiment qu’il n’y a plus d’issue, plus de perspective, plus de solution. C’est, si l’on veut, un deuil qui n’en finit pas. A ce titre le désespoir est bien une passion triste, et peut-être la plus triste des passions tristes. Il n’est donc pas question, à ce point de vue, d’y voir un allié, une aide et un soutien.

Cela dit il y a une vérité dans le désespoir, à la condition de n’y pas demeurer à jamais, comme dans une tombe, d’y macérer dans la complaisance masochiste de l’endeuillé. Cette vérité est énoncée en référence à l’analyse que faisait Karl Jaspers des « situations-limites » : on ne peut éviter de mourir, de voir mourir des proches, de rencontrer le négatif et la maladie, la souffrance et le mal. C’est la finitude humaine, qui est inscrite dès l’origine dans l’existence humaine et dont il importe de prendre conscience. Cette prise de conscience produit inévitablement déception (de nos désirs d’immortalité et de béatitude), deuil et tristesse. L’homme rencontre nécessairement le désespoir, un jour ou l’autre, toute la question étant de savoir ce qu’il va faire de ce savoir douloureux.

Il y a ce qu’on ne peut pas changer, et ce qu’on peut changer. En invitant tout un chacun à un travail de connaissance (connais-toi toi-même) la philosophie enseigne qu’il est possible de vivre lucidement et sereinement, en dépit des malheurs inévitables. Je finirai par citer Pindare :

          « N’aspire plus mon âme à la vie immortelle

                Mais épuise le champ du possible ».

 Le désespoir est un allié s’il nous fait accéder à la connaissance, le pire des maux s’il nous laisse à jamais dans la vallée de larmes.

 

Pour Métaphores, Guy Karl