Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre 2018 s'est tenu le 05 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. 

Sujets proposés :

Sujet 1 :    - Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Sujet 2 :    - Les morts vivent-ils dans nos souvenirs ? 

Le sujet voté par le public fut : 

Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? 

Résumé de la soirée :

Cette soirée philosophique au Manhattan a été marquée par la présence de nombreux jeunes venus réfléchir sur la politique et la représentation que nous en avons. Une soirée très sympathique, qui, si elle a eu un peu de mal à démarrer, a suscité des débats riches, en une discussion collective qui semblait ne plus vouloir s’arrêter.

Le sujet choisi : « Pourquoi sommes-nous déçus par la politique ? » présentait le risque de dériver, en raison des événements sociaux actuels, vers un débat politique sur le mouvement des gilets jaunes. Si quelques références au mouvement ont inévitablement émaillé la discussion, le public a su se tenir à distance de l’actualité pour penser quelque chose de plus intemporel, à savoir la déception manifestée à l’égard du pouvoir politique. En effet, Platon se plaignait déjà de la corruption des hommes politiques, et les trente tyrans comme la démocratie athénienne l’ont déçu, de sorte qu’il a cherché un remède à ces problèmes en imaginant une cité idéale, dont le caractère totalitaire ne peut toutefois manquer d’échapper à un lecteur averti. La déception à l’égard de la politique, qui peut faire suite aux révolutions ou aux changements de gouvernements, est donc un phénomène ordinaire, qui mérite d’être pensé.

Plusieurs idées ont émergé de la discussion. Tout d’abord, l’idée selon laquelle nous sommes déçus par la politique parce que nous attendons trop d’elle. Nous attendrions de la politique qu’elle prenne en charge notre vie, qu’elle nous rende heureux, alors qu’elle est fondamentalement impuissante à réaliser de tels objectifs, lesquels relèvent de notre responsabilité ou d’autres facteurs. Ainsi, la déception étant une attente contrariée, nous attendrions de la politique quelque chose qui ne peut advenir, et de fait, nous serions alors toujours contrariés, à savoir déçus.

Ensuite, plusieurs personnes remarquent que la déception à l’égard de la politique vient du phénomène de la représentation. Nous sommes représentés par des députés, des ministres, un chef d’état, lesquels ne peuvent jamais représenter, par définition, tout le monde. Une distance se crée forcément, de ce fait, entre le peuple et ses représentants. Dépossédé de sa souveraineté, le peuple rencontrerait inévitablement la déception. A ceci s’ajoute le fait que les représentants, comme le remarquait déjà Rousseau, tendent à servir des intérêts qui ne sont plus ceux de la cité dans son ensemble, mais d’un groupe défini de personnes – les citoyens riches et puissants par exemple, voire leurs propres intérêts.

Une personne prend le contre-pied de la réflexion en faisant voir que la déception est un élément positif. En effet, une personne déçue est une personne qui pense, qui voit l’injustice, et par-là même qui s’affirme comme citoyen. Une personne toujours satisfaite indiquerait une forme de soumission au pouvoir. Remarque pertinente, puisque je fais à ce moment remarquer que dans 1984, d’Orwell, le totalitarisme est pleinement atteint par l’absence d’opposition, et par la pleine adhésion des citoyens au système. La déception est ainsi le symptôme positif d’un sujet qui refuse l’aliénation au tout de la société, et qui marque sa différence.

Sur ce thème, il est alors fait la différence entre déception et désillusion. La désillusion est plus grave que la déception. En effet, la désillusion introduit l’idée que nous ne croyons plus en la politique. Dès lors, on ne va plus voter, on ne s’engage plus, on se retire dans le seul-à-soi du stoïcien qui ne compte que sur lui-même pour être heureux. Mais la déception permet de conserver la foi, d’espérer à nouveau en la politique. En somme, la désillusion change notre rapport au réel tout entier, mais la déception ne porte que sur des personnes ou des idées particulières, ouvrant ainsi la possibilité de croire à nouveau en d’autres idées ou d’autres personnes.

Si on est déçu par la politique, enfin, c’est parce qu’on se place dans une position infantile, on pense que les politiques sont tout puissants et on attend d’eux qu’ils résolvent les problèmes, alors qu’en réalité, l’action politique se rencontre dans toutes les dimensions ordinaires de notre vie, de l’espace de travail à la consommation en passant par la famille, les amis, et la vie dans la communauté. L’anarchie, par ailleurs, devient possible lorsque tout le monde se saisit de cette exigence politique pour la vivre au lieu de la déléguer. Mais cette anarchie n’est possible qu’à de petites échelles, et non pour un pays immense. La déception viendrait alors que, noyés dans des sociétés gigantesques avec un pouvoir centralisé, nous avons perdu le sens de ce qui est possible à de petites échelles et attendons tout du pouvoir Jacobin.

Pour rendre à chacun sa dimension d’animal politique, apte à distinguer le juste et l’injuste et à en parler, il faut peut-être sortir du système du vote et de la représentation. Il est alors discuté le rôle d’un pouvoir indépendant qui tranche les désaccords dans la société. L’exemple du tirage au sort des magistratures est aussi évoqué, par référence à la démocratie grecque de l’antiquité. C’est sur la discussion sur les moyens de faire de la déception un affect positif pour restaurer la dignité politique de chacun que se termine cette soirée qui aura permis, en ces temps de contestation sociale, de prendre cette distance philosophique salutaire pour mieux penser ce que nous vivons.

 Pour Métaphores, Timothée Coyras