Apero philo

L' Apéro-philo du mois de novembre, activité libre et gratuite, s'est tenu jeudi 22 novembre à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Que peuvent les mots ?

 Résumé de la soirée :

« Inanité sonore » disait Mallarmé. Et en effet que peuvent les mots au regard des forces de l’armée, de la police, de la justice, des contraintes économiques, de « la violence légitime » des Etats ? Les mots pourtant ne sont pas sans pouvoir, comme on voit dans les programmes politiques, les débats des Assemblées, dans le journalisme et dans ce qu’on appelle l’opinion publique.

En fait, pour élucider « ce que peuvent les mots » on peut suivre deux axes de réflexion : le pouvoir, c’est-à-dire la force qui s’exerce de l’extérieur sur un sujet – et la puissance, conçue comme potentialité, énergie, disposition active qui cherche à se manifester, à s’exprimer par le canal des mots. Ces deux dimensions coexistent sans doute, mais pour l’analyse il est judicieux de les distinguer.

Sur le pouvoir : on se demande si la politique, pour se constituer, n’est pas d’emblée une activité de langage. Instituer c’est poser un ordre par la contrainte mais aussi par le langage, exemple : le code d’Hammourabi qui définit la loi et le régime des sanctions. La justice, dans un Etat de droit, s’exerce au nom du Droit, qui est un ensemble de textes votés au terme de débats réglés. On pourrait dire qu’ici le mot exprime symboliquement la volonté générale.

Le groupe insiste sur une dégradation de l’usage des mots dans la société contemporaine qui traduirait une corruption politique croissante : on crée des jargons qui excluent, on appauvrit la langue, on désinforme par des « post-vérités » qui sont de redoutables moyens de manipulation, on invente de subtils outils de propagande qui sont autant  d’agressions contre la langue et le juste et respectueux usage des mots. Il faut prendre garde aux mots, prendre soin des mots. C’est une condition de la liberté politique.

Venons-en à la question de la puissance : en quoi le mot permet-il une expression, une manifestation externe de ce qui est vécu, pensé, senti, imaginé par un sujet ? On remarque d’abord que le mot, et le langage en général conçu comme activité symbolique, a permis l’émergence et le développement de l’humanité. Plusieurs fonctions sont signalées : la fonction d’usage, la fonction de communication, la fonction magique (pensons aux rites religieux, aux représentations sacrées qui ont eu une immense influence), la fonction poétique (jouer avec les mots pour exprimer des états et mouvements intérieurs : poésie, littérature).

Un participant fait remarquer qu’en faisant passer l’expérience intérieure, volontiers chaotique, au registre des mots, le sujet crée une distanciation par laquelle il réintroduit un peu d’ordre dans le désordre : c’est la dimension cathartique du langage, déjà soulignée par Aristote et confirmée par la pratique thérapeutique : « les mots pour le dire ».

Remarquons que ce passage de l’émotionnel au mot est simultanément un passage du subjectif, du privé, au collectif : les mots sont les mots de tous, ils constituent une ère commune dans laquelle baignent les subjectivités de toute la communauté linguistique. Parler c’est se poser comme sujet de l’énonciation dans le champ du langage. Mais on peut s’y poser en fausseté ou en vérité, mentir, tricher, cacher – ou dire vrai. Tout acte de parole pose ainsi la question de la vérité.

Quelqu’un signale que le langage est par essence une manière d’approcher et simultanément de manquer ce qu’on veut dire. Soit que les mots manquent – l’usage des mots est fort inégal entre les hommes – soit que ces mots étant publics ne peuvent exprimer correctement la singularité, soit que les mots étant fixes ils ne peuvent exprimer le mouvement et le changement – soit enfin, pour une raison plus profonde qu’il y a nécessairement un hiatus, structurel, qui fait que ce qu’on dit ne coïncide pas avec ce qui est. Quelque chose se dérobe toujours, qu’on cherche à dire, et qu’on ne peut dire.

Héraclite a dit : « le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe ».

La plus noble fonction des mots – par le Logos – la parole, est de faire signe vers l’inaccessible, qu’il est vain de considérer comme quelque puissance magique ou infernale, mais que nous pouvons fort prosaïquement désigner par le terme de réel.

Pour Métaphores, Guy Karl