Atelier-philo 2

L' Atelier-Philo (activité libre et gratuite) du mois de décembre s'est tenu mardi 04 au Dimanche à la campagne. Nous  avons fait dialoguer à cette occasion philosophie et sciences sur le sujet suivant : 

Ordre et désordre

C'est avec grand plaisir que nous avons accueilli Philippe Carbonnière, enseignant-chercheur, spécialiste de chimie théorique (quantique) pour une soirée particulièrement riche et dense. La perspective philosophique a été présentée par Didier Karl, professeur de philosophie. La soirée fut modérée par marie-Pierre Carcau. Nous vous proposons de mettre ici en ligne les deux interventions initiales suivies de quelques enjeux rapides.

I) L'approche philosophique : 

Nous n’aimons pas le désordre, nous lui préférons l’ordre, nous le désirons. Les fauteurs de désordre ou de troubles sont pourchassés, souvent haïs voire éradiqués. Il existe une sérieuse aversion pour le désordre qu’on associe volontiers au bazar, au chaos, à l’anarchie, au bordel. C’est dire si le désordre perturbe,  inquiète, angoisse comme si il faisait courir le risque de nous précipiter dans l’abîme. On préfère une chambre rangée, des papiers en ordre. L’Etat doit garantir l’ordre public, il assure le maintien de l’ordre à l’aide des forces de l’ordre.

Remarquons que s’il y a besoin de la force pour maintenir l’ordre, n’est-ce pas que nous sentons partout que le désordre menace ? Ne rappelle-t-on pas à l’ordre celui qui ne s’est pas mis en ordre de marche ? Et quand tout fonctionne de nouveau correctement, ne dit-on pas que tout est rentré dans l’ordre ? Voilà autant d’expressions qui traversent la langue et mettent en avant le besoin d’ordre tandis que lorsqu’éclate un désordre nous voilà rarement rassurés.

Ces notions d’ordre et de désordre sont d’abord pratiques, elles s’appliquent aux comportements humains, à nos actions au service d’une certaine efficacité.  Elles sont aussi et surtout normatives. Cela veut dire qu’elles définissent davantage ce qui doit être. C’est pourquoi elles sont aussi prescriptives en ce qu’elles s’imposent sous la forme d’exigences à la fois sociales et politiques, éducatives. N’a-t-on pas d’abord affaire à une valeur, à une finalité qui serait dans notre système de représentation et qu’on chercherait à imposer tant aux choses (la chambre ou la nature) qu’à la réalité sociale.  Un premier problème surgit ici : s’agit-il d’une réalité en soi existant dans la nature, qu’on pourrait étudier et décrire objectivement ou d’un système normatif et construit de représentations ?

Ordre vient du latin ordo qui signifie rang, classe (ranger, classer, qui range qui classe ?). Deux significations majeures apparaissent à partir du mot, lesquelles concentrent une grande partie des enjeux qui nous intéressent.  Au XIè S l’ordre désigne « la disposition régulière des choses », principe de régularité,  les choses s’organiseraient selon une mise en ordre? Ou une règle s’imposerait du dehors pour créer un arrangement ?

Au XIIèS le sens évolue dans une perspective politique et juridique : ordre désigne « ce qui est commandé » ou « acte de commandement » D’un côté, on questionne la nature des choses, de l’autre, les affaires humaines soumises à l’exercice du pouvoir.

« Ordo »  est la racine « d’ordonner », l’ordonnance comme acte juridique ou médical (délivrer une ordonnance), acte prescriptif qui s’impose, mais aussi « ordonnancement », mise en ordre c’est-à-dire agencement d’éléments divers, composites.

Il y a deux aspects ici essentiels penser l’ordre comme une émanation des institutions juridiques, politique appartenant à la structure sociale et l’ordre portant sur la nature des choses elles-mêmes au sens où il s’appliquerait à l’univers, au réel au sens large, comme dirait Marcel Conche « au tout de la réalité ». Ici, cette notion aurait un sens à la fois physique et métaphysique.

Je propose ici de nous placer d’abord sur le plan philosophique puis d'aborder le terrain scientifique grâce à l'intervention de Philippe. 

A)  Du désordre à l’ordre. Faisons d’abord remarquer que dans la plupart des mythes fondateurs comme à l’aube de la science grecque, l’ordre émerge du chaos primordial. Chez Hésiode, dans la Théogonie « Au commencement était Chaos ». Chaos désigne étymologiquement la faille, l’abîme, l’irréductible fond obscur d’où les choses procèdent. On sait comment Zeus, fils de Cronos échappa grâce à sa mère (Rhéa) au sort que lui promettait son père qui avalait ses enfants. Puis, après une guerre sans merci, Zeus finit par imposer le règne des dieux et l’ordre olympien. Ordre semble ici devoir s’accomplir, advenir à partir des forces qui lui résistent, forces au service d’un désordre fondamental.

Dans certaines sociétés traditionnelles comme les Baruyas (Nouvelle Guinée), ordre et désordre sont anthropologiquement représentés et incarnés par les hommes et les femmes. Les femmes auraient inventé les arcs et les flèches et les fûtes mais, les utilisant sans mesure et sans règle, elles auraient été créatrices de désordre. Voilà pourquoi les hommes les ont dépossédées de leurs biens pour que le monde tourne correctement. La flûte désigne dans la langue des Baruyas à la fois l’instrument mais aussi le « vagin ». Maîtriser les femmes, c’est maîtriser la vie, la sexualité et garantir l’ordre cosmique en éradiquant le désordre dont le féminin est porteur…Notons que le pouvoir cosmique est en rapport avec le pouvoir des hommes, des hommes sur les femmes. Voir les travaux  de Maurice Godelier, anthropologue.

 Dans le Timée, Platon explique la création du monde, du Cosmos par opposition au Chaos en disant : « Le Dieu a voulu que toutes les choses fussent bonnes et il a exclu toute imperfection…il a fait passer le changement sans mesure et sans ordre de la masse visible du désordre à l’ordre car il avait estimé que l’ordre vaut infiniment mieux que le désordre ». Notons que Platon fait intervenir une divinité organisatrice, un pouvoir extérieur pour justifier l’apparition de l’ordre. Il formule aussi un jugement de valeur relatif à ces deux notions. L’auteur du Timée nous met sur la voie d’une des grandes caractéristiques de l’ordre, d’un des moyens de le penser à travers une première perspective. [Notons tout de suite qu’il y en a trois]

 B) L’ordre comme finalité. On doit à Platon et surtout à Aristote d’avoir pensé l’ordre des choses, le monde cosmos comme finalisé. Qu’est-ce à dire ? Tout agent agit en vue d’une fin. L’ordre de la réalité se manifeste par l’existence d’un dessein, d’un projet, d’un but à atteindre, qui détermine le mouvement de l’ensemble. « La nature ne fait rien en vain » (Aristote) L’ordre est accomplissement d’un cheminement orienté, ce qui attribue au monde un sens, une direction. Les choses ne sont donc ni aléatoires, ni hasardeuses. C’est l’idée tout à fait grecque du LOGOS qui gouverne toute chose, un principe de raison universelle qui détermine le cours de la nature considérée dans son ensemble. Le problème que pose cet ordre : qui a décidé du cheminement ? La finalité présuppose une force, « une intelligence, comme dit Anaxagore l’antésocratique,  qui a tout mis en ordre. »

En d’autres termes, on  explique l’ordre inférieur des choses par le supérieur (transcendance du Dieu ou de l’intelligence, ou de la forme sur la matière).

 C)  L’ordre comme nécessité. L’ordre obéit ici à des lois invariables, mécaniques définies mathématiquement sur le mode de la déduction. On dégage des rapports nécessaires entre des grandeurs physiques ou on soumet l’ensemble des phénomènes à des lois.

On peut penser à Galilée, Descartes ou à Leibniz expliquant que la nature obéit à des lois mathématiques invariables, à la régularité stricte. Mais là encore l’ordre, doit trouver une garantie. Où est cette garantie sinon en Dieu qui  légitime l’ordre ici-bas ? L’ordre pourrait-il se suffire à lui-même sans avoir besoin d’une justification qui introduirait dans le monde une volonté ou une grande raison ?

Telle est la nécessité conçue par Spinoza et plus tard par Einstein pour lesquels, l’ordre de la nature, c’est l’ensemble des déterminations qui opère dans la nature elle-même considérée comme immanente, sans aucun recours à la transcendance, à une garantie extérieure. « Dieu ne joue pas aux dés » explique l’auteur de la théorie de la relativité générale, mais dieu n’est plus anthropomorphe car il est la nature en acte, expression de sa puissance effective, à l’œuvre dans des déterminations infinies et sans volonté ni but prédéfini. Toute chose existe en tant qu’elle est à la fois causée par une autre et « causante », productrice d’effets qui à leur tour sont des causes pour d’autres effets et ceci à l’infini. Nature naturée, nature naturante dira Spinoza.

Le hasard et la contingence n’existent pas. Tout est déterminé (même nos affections mentales). Le désordre devient un défaut d‘entendement, une incapacité d’attribuer à un phénomène la causalité adéquate : d’où l’impression de désordre qui masque un ordre nécessaire que nous n’avons pas encore pensé correctement.

Cela fera dire à Bergson (La pensée et le mouvant) : « Le désordre, c’est de l’ordre que nous ne cherchons pas. Il est la rencontre d’un ordre extérieur à nous qu’on n’attend pas avec la représentation d’un ordre différent qui nous intéresse et que nous voulons trouver dans les choses. »

D) L’ordre contingent ou l’ordre comme désordre. L'Atomisme antique sous l’impulsion de Démocrite (Dinos) avec le tourbillon et le clinamen chez Epicure, le principe de dérivation, la déclinaison des atomes constitue le socle théorique de cette conception. Les atomistes introduisent le hasard et l’imprévisibilité dans la nature, défiant la pérennité de l’ordre donc sa stabilité. Le désordre serait la règle. Surgissent ici ou là, selon les chocs, des configurations, des compositions ce qui permettrait de rendre compte de la créativité incessante de la nature. Ici, pour reprendre la belle formule de Marcel Conche commentant le De Natura Rerum de Lucrèce, « l’ordre est un cas particulier du désordre ».

Cette thèse est présente chez Clément Rosset pour lequel, « l’état bordélique est  l‘état fondamental de toute chose » Le Régime des passions. Les mondes se configurent et disparaissent. Le désordre serait l’expression indigeste du tragique qui tel Cronos avale toute chose dans un « passage » éternel, vouant l’ordre apparent à la décomposition, à la dégradation comme à d’autres recompositions possibles. Pour l’auteur de la Logique du pire (Rosset), le désordre est un révélateur de l’insupportable, autrement dit du Réel qui condamne l’homme à s’en détourner pour fuir sa condition (on peut penser à Pascal et au divertissement). Le détournement est ici un subterfuge consistant à maquiller le désordre –réel, en le parant d’un ordre rassurant, irréel et surtout consolateur. L’ordre serait le remède halluciné et imaginaire contre l’insignifiance des choses et le hasard qui les rend possible. Voilà ce que notre esprit abhorre puisqu’il cherche à tout prix à mettre le chaos en déroute. On comprend mieux ici l’aversion qui est la nôtre pour le désordre comme nous l’avons noté en préambule.

E) L'ordre comme besoin ?

Cette approche partagée par Nietzsche dans Le gai savoir (§112)  invite le lecteur à interroger sur le fond le besoin implicite qui traverse la science et la connaissance en général. La science peut-elle échapper aux besoins humains qui consisteraient à se rassurer, à se consoler, à trouver dans les explications dites objectives de quoi faire taire la sourde angoisse de l’homme face à un réel qui le dépasse et qui lui reste finalement étranger ? « Il faut considérer la science comme une humanisation des choses aussi fidèle que possible. Nous apprenons à nous décrire nous-mêmes plus exactement en décrivant les choses et leur succession. »

Connaître le désordre revient ici à reconnaître l’ordre dont on a besoin et que nous projetons avantageusement sur les choses. L’entreprise scientifique devient ici une manière savante de maintenir sauve la pulsion de maîtrise dont la technologie est l’expression tangible et souvent problématique.

Le désordre semble si souvent l’emporter. C’est qu’avec l’élaboration objectivante de l’univers et de la nature surgissent des monstruosités technologiques capables de produire un désordre croissant voire irréversible. Qu’on songe aux technologies de surpêche, de chasse, de déforestation mais aussi d’armements, de contrôle et de destruction massive.

Le désordre que nous constatons dans la nature n’est-il pas l’expression d’un désordre intérieur que nous ne voulons ni voir ni reconnaître ?

Voilà qui nous mène directement à la question toute scientifique de l’entropie et de la dégradation associées à la complexification du monde.

 Didier Karl

II L'approche scientifique : Ordre et désordre sont-ils des réalités objectives ?

  1. Objectivité et subjectivité de sens au travers des termes d’ordre et de désordre
  2. L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution 
  3. Structures dissipatives

 1.Objectivité et subjectivité des termes d’ordre et de désordre

 Prenons un jeu de 52 cartes, spéciales dans l’exemple puisqu’elles possèdent chacune une face blanche et une face noire. On appellera par la suite « carte noire » et « carte blanche » les cartes posées selon ses faces. Plaçons toutes les cartes selon la configuration « carte blanche » : les cartes étant indiscernables, il n’y a qu’une seule possibilité pour avoir 52 cartes blanches, c’est-à-dire qu’une seule façon d’obtenir cette situation, un seul agencement. Retournons maintenant une carte parmi l’ensemble qui conduit ainsi à la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches ». Pour obtenir cette situation on peut retourner, ou la première carte seulement, ou la seconde carte seulement, ou la troisième carte seulement, …, ou la 52ème carte seulement. Il y a donc cette fois, non pas 1 façon mais 52 façons d’obtenir la situation « 1 carte noire et 51 cartes blanches » ; il y a 52 agencements.

 On parle alors de macro-états pour décrire la situation observable : le premier macro-état correspond à la situation « 52 cartes blanches » ; le second macro-état correspond à la situation « 1 carte noire et 51 cartes  blanches ». On parle de micro-états pour décrire le nombre de configurations qui donnent la même situation observable. Par exemple pour le premier macro-état, un seul micro-état est associé alors que pour le second macro-état, 52 micro-états lui correspondent. Enfin, le macro-état qui correspond au plus grand nombre de micro-états est la situation « 26 cartes noires et 26 cartes blanches », soit 500 mille milliards de configurations possibles. Ceci fait que si on lance en l’air 52 de ces cartes il est extrêmement plus probable de les voir retomber en une situation qui comprend « 26 blanches et 26 noires » (à quelques une près sachant que les probabilités qui leurs sont associés sont du même ordre).

 Il est extrêmement peu probable de retrouver la situation « 52 cartes blanches » qui ne représente qu’un seul possible. A ce sujet et en parenthèses, il peut être saisi le concept de « transformation irréversible » ou de « sens du temps ». Il peut être appelé ordre l’état le moins probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus faible nombre d’agencements ; Il peut être appelé désordre l’état le plus probable, c’est-à-dire l’état identifié par le plus grand nombre d’agencements. Les agencements qui décrivent un état appelé ordre diffèrent des agencements qui décrivent un état appelé désordre. Ainsi l’ordre, tout comme le désordre, est un cas particulier parmi l’ensemble des agencements possibles. L’univers ne possède pas 52 particules ; l’univers visible en possède environ 10^80. Ce nombre dépasse l’entendement humain car il correspond environ à 1 milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de particules. Ainsi l’univers évolue d’état probable en état plus probable encore. Un de ces états qui peut perdurer suffisamment longtemps pour qu’une société s’établisse et prospère, sera appelé ordre par cette même société puisqu’en cette ère particulière elle s’y développe. Toute évolution naturelle à partir de cet état sera qualifiée de désordre par cette société puisqu’elle peut y être détruite, mais le nouvel état auquel elle conduit sera en même temps appelé ordre par toute autre société qui trouverait à s’y implanter.

 A ce propos je donne en exemple cette crise écologique qui a eu lieu il y a 2,4 milliards d’années appelée « La grande oxydation » ou encore « La catastrophe de l’oxygène » : Les être organiques de l’époque appelés cyanobactéries se développaient comme le font de jour les plantes actuelles à savoir « couper » les molécules de dioxyde de carbone de l’atmosphère pour absorber le carbone. L’oxygène également libéré par cette opération était un déchet toxique pour les organismes de l’époque mais était naturellement piégé dans l’océan et les roches. Cela dit des modifications climatiques ont conduit l’oxygène à se libérer dans l’atmosphère, détruisant ainsi la majeure partie des organismes vivants. Certains se sont adaptés à ce nouveau milieu, donnant lieu à de nouvelles modalités de croissance dont nous sommes les plus complexes héritiers.

 Ainsi ordre et désordre apparaissent comme des notions subjectives sous le prisme de l’absolu. Cela dit l’objectivité de la notion peut être rétablie en pensant l’évolution naturelle de l’univers comme l’évolution vers un état plus probable, c’est-à-dire vers un plus grand nombre d’agencements qui conduisent à la même « figure de l’univers ». Si l’on tient à y rajouter la notion d’ordre et de désordre on peut dire que l’univers tend à évoluer d’un ordre vers un désordre ; le désordre d’un ordre qui le précède étant en même temps l’ordre du désordre qui lui succède. Ainsi un ordre se définit relativement à un désordre comme le jour se définit par rapport à la nuit. Jour et nuit trouvent leur dénominateur commun dans le fait d’une variation de luminosité ; de même les situations d’ordre et de désordre se caractérisent en termes de variation des possibles par passage d’une situation à une autre.

 

 2.L’entropie : mesure du désordre et sens d’évolution

 D’un point de vue statistique, l’entropie est une valeur qui s’obtient directement à partir du nombre d’agencements possibles qui conduisent à la même situation. Il s’agit du logarithme népérien du nombre des possibles, multiplié par une constante K appelée constante de Boltzmann (1.3810-23 Joules par Kelvin).

Par exemple, reprenons notre jeu de 52 cartes de tout à l’heure :

      . Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 52 cartes blanches » : il n’y a qu’une seule possibilité à cela, donc c’est K*ln [1] soit K*0.

  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à « 1 carte noire et 51 cartes blanches » : il y a 52 possibilités, donc c’est K*ln [52] soit K*3,95.
  • Calculons l’entropie de l’état correspondant à 26 cartes noires et 26 cartes blanches : il y a 500 mille milliards de possibles, donc c’est K*ln[500.000.000.000.000] soit K*33,84.

 Aller vers l’état le plus probable c’est aller vers un état qui possède un plus grand nombre d’agencements, c’est aller vers un état de plus grand désordre selon le sens qu’on lui donne, c’est donc aller vers une entropie plus grande. Si rien ne vient perturber l’évolution naturelle de l’univers (si on ne le contraint pas dans un agencement particulier), l’univers évolue naturellement vers son état de plus grande entropie, c’est à dire vers son état de plus grand désordonnancement. En ce sens l’entropie est une mesure du désordre. Au même titre, un être humain qui s’arrêterait de s’alimenter ou de se chauffer (on dit qui s’arrêterait d’échanger de la matière ou de l’énergie avec son milieu extérieur), évolue naturellement vers son plus grand désordonnancement, vers le plus grand nombre d’agencements possible de ses particules, vers son état le plus probable … c’est-à-dire, en passant par la mort, vers en un tas de poussière de carbone.Ainsi et par cette sémantique, on dit que l’univers, comme tout système, évolue spontanément vers sa mort.

 En résumé, l’entropie est une mesure de la probabilité de voir un état advenir. Plus cette probabilité est grande, plus l’entropie est grande. Ainsi, et pour reprendre la sémantique précédente, tout système fini tend vers sa mort. Spéculant et sortant des sentiers de la science, il vient à penser qu’un univers infini ne pourrait aboutir à l’état le plus probable, révélant sa perpétuelle évolution. Aussi, l’effet du plus grand nombre ferait émerger une propriété qui n’apparait pas dans l’exemple du jeu de 52 cartes. Une autre de ces propriétés d’un autre ordre apparait, il lui a été donné le nom de « structures dissipatives ».

3 . Structures dissipatives

 Cette perception a valu au scientifique philosophe belge Ilya Prigogyne le prix Nobel de Chimie il y a 40 ans. Mais tout d’abord rappelons la belle formule de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » Au cours d’une transformation, l’énergie est conservée en quantité : c’est le premier principe de la thermodynamique : Un cycliste qui roule possède une énergie cinétique, puis il freine … les freins frottent la roue qui s’arrête et s’échauffe … puis de la roue la chaleur se dissipe dans l’air ambiant. Le cycliste s’arrête mais l’énergie est conservée car elle passe de la forme cinétique qui l’a propulsé, à la forme thermique qui a chauffé l’air.

 Au cours d’une transformation, l’énergie se dégrade en qualité : c’est le second principe de la thermodynamique : l’énergie, d’abord sous forme cinétique, propulse les particules du cycliste en un mouvement ordonné ; puis elle passe dans l’air sous une forme dite dégradée, puisqu’elle donne à l’air ce mouvement désordonné dans lequel les particules qui le constituent s’entrechoquent et produisent de ce fait un accroissement de température. Donc globalement, l’univers évolue vers son état le plus probable, c’est à dire dans le sens de la dégradation de son énergie initiale.

 Il est important de souligner le terme « globalement », car localement des structures (ordonnées donc) peuvent se former par apport constant d’énergie extérieure pour mieux dissiper (mieux dégrader donc) cette énergie. C’est par exemple le cas des mouvements de convection, appelés cellules de Bénard qui sont observés lorsqu’on chauffe un liquide. C’est de la même façon, ces cellules de convection qui se forment dans le manteau liquide de la terre, entre la croute et le noyau, qui eux sont solides. C’est également ces phénomènes météorologiques appelés par ailleurs, tornades ou ouragans. C’est le phénomène qui permet la forme des galaxies et nébuleuses dans l’univers. Egalement ce qui conduit à l’avènement de structures complexes telles que les organismes vivants comme les êtres humains. C’est aussi la formation spontanée des organisations humaines comme les villes et les civilisations… Un ordonnancement local et spontané d’un système qui globalement conduit à un plus grand désordonnancement.

Philippe Carbonnière

Quelques enjeux...

La soirée s'est poursuivie autour d'une réflexion centrée sur les enjeux scientifiques développés précédemment. S'est, par exemple posé le problème de la "dégradation" et de sa fin ultime. A cette occasion est apparue une difficulté liée à la signification des termes employés. Peut-on penser la dégradation scientifiquement sans lui attribuer une valeur péjorative ? Comment penser des concepts scientifiques sans importer des significations qui n'ont pas de sens dans le paradigme qui les constitue mais qui peuvent en avoir sur le terrain métaphysique, religieux ou esthétique. De fait, certaines questions, si légitimes soient elles philosophiquement, s'épuisent au seuil du cadre particulièrement déterminé de la science. Contraignant le chercheur au silence, au scepticisme,  la réponse devient une suspension devant l'énigme. 

Voilà une belle manière de dire que si l'ordre et le désordre ne sont ni des substances, ni des réalités en soi, ni des essences, nous ne sommes confrontés qu'à des modèles provisoires décrivant des rapports sans cesse évolutifs. La science ne dit pas plus la vérité que la philosophie. Sans doute est-ce là le signe d'un hors-langage, d'un reste qu'aucun savoir n'épuise jamais. Faut-il voir par là l'incertitude fondamentale d'une pensée confontée à sa propre incapacité de mise en ordre du réel ? C'est possible. Dans cette perspective, il nous faudrait accepter une part irréductible de "bordel" dans le monde, non pas un aveu d'échec, mais la possibilité élémentaire d'une créativité inattendue faisant irruption au milieu de notre de besoin d'ordre et de maîtrise.

Merci infiniment à Philippe pour sa contribution aussi claire que pédagogique et au public pour une participation très qualitative.

DK