Manhattan-philo1

Le Manhattan-Philo de cette rentrée 2018 (activité libre et gratuite) s'est tenu le mercredi 5 septembre à 18h45 au Manhattan-café, rue de Sully à Pau. Les sujets propposés furent :

Sujet 1 : Les mots nous éloignent-ils des choses ?

Sujet 2 : Peut-on profiter de l'instant présent ?

Le sujet voté par le groupe  fut : 

Les mots nous éloignent-ils des choses ?

Pour cette rentrée philosophique au café le Manhattan, le public a choisi de parler du langage, autour de la question suivante : « Les mots nous éloignent-ils des choses ? ».

J’ai introduit le sujet avec ce vers de Victor Hugo, extrait du poème Suite dans le recueil Les contemplations.  «Les mots sont les passants mystérieux de l’âme ». Ce vers m’a permis de mettre en évidence une ambivalence du mot, tout à la fois image des choses et signe mystérieux. Tout se passe comme si les mots nous permettaient tout à la fois de penser la réalité, mais qu’ils créaient à leur tour une réalité symbolique sans consistance. C’est à partir de ce paradoxe que je propose de lancer la réflexion, pour voir si les mots nous montrent la réalité, ou fabriquent au contraire une image qui nous éloigne d’elle. La réflexion a été de bon niveau, et le public n’a pas dévié du sujet, ce qui est pourtant fréquent avec ce style d’exercice. On peut retracer de la manière suivante les idées qui ont été exposées :

Tout d’abord l’idée selon laquelle un mot se prête à une pluralité d’interprétations. De là l’idée que si la réalité est la même pour tous, les mots n’ont pas le même sens pour tous, et par suite ils ne permettent pas de s’entendre sur ce qu’est la réalité. Cette idée revient sous différentes formes. Par exemple, on fait aussi remarquer que le mot renvoie à une perception, mais que la perception du réel diffère selon les individus.

Ensuite, l’idée selon laquelle un mot est un signe conventionnel, institué. De cette idée découle plusieurs conséquences. D’une part, le fait que le mot nous fait voir le réel au travers de conventions, et non au travers de ce qu’il est. D’autre part, le fait que le langage peut être un instrument de propagande, en biaisant la réflexion des personnes, comme l’a montré la révolution culturelle, et plus généralement les systèmes totalitaires. L’idée de « novlangue » qu’Orwell expose dans « 1984 » est alors explorée. Enfin, il est souligné que le mot est un universel, et que celui-ci ne peut pas, par conséquent, dire le réel qui est toujours singulier. Un extrait de l’ouvrage Le rire  de Bergson, où celui-ci montre que l’art dit le singulier, contrairement à l’usage ordinaire du langage, est convoqué.

Enfin, en réaction à ce discours assez critique du langage, un autre point de vue se dessine. Quelqu’un s’appuie ainsi sur Hegel pour dire que le réel ne peut se penser que par les mots, que sans eux nous sommes tout bonnement aveugles. D’autre part, on remarque que les mots permettent de se dire, de libérer une compréhension cachée de nous-mêmes, comme l’exercice de l’écriture – dans l’autobiographie et le journal intime par exemple -- le montre bien. Si nous sommes des êtres de parole, la parole n’est pas une option, un supplément accidentel, mais notre essence, et il n’est plus possible en ce sens de voir dans le mot une limitation.

Une solution semble se dessiner dans certaines interventions. En effet, le langage doit bien être identifié comme quelque chose de naturel, puisque nous sommes prédisposés physiquement (aires cérébrales de Broca et de Wernicke) au langage, que nous apprenons spontanément dans l’enfance. Mais ce qui est fondamental, c’est l’usage que nous faisons de la langue. L’expression artistique montre bien que l’on peut donner aux mots une forme qui leur permet de dire un indicible, et qu’en ce sens il y a plus dans les mots qu’un sens conventionnel, il y a l’instrument d’une liberté. Ainsi, il appartient à chacun de trouver, dans l’infini des expressions possibles, celles qui sera la plus à même de rendre visible la réalité. Apprendre à parler, comme apprendre à marcher, c’est ainsi ouvrir une liberté supplémentaire d’explorer le réel. 

Pour Métaphores, Timothée Coyras