CAFE-PHILO (2)

 

C’est la Rentrée, la dixième depuis la création du CAFE PHILO !  Cet anniversaire est à saluer, il marque la permanence dans le désir. Merci à tous ceux qui se perpétuent dans l’existence par une heureuse disposition de pensée. « Il faut rire tout en philosophant ensemble» : Epicure.

Sujet voté  ce soir par les participants :

 La loi est-elle la force des faibles ?

1)   Cette question contient un présupposé : dans l’état de nature le fort est toujours le plus fort, il exprime naturellement sa puissance au détriment du faible. Seul, le faible est sans recours. Son recours sera l’association, le regroupement, selon l’adage : l’union fait la force. Les faibles associés, de par leur nombre, seront plus forts que les forts. Ils pourront créer dès lors un régime de droit qui bridera la force des forts. L’état civil serait né du ressentiment et de l’esprit de vengeance, et sa conséquence serait la limitation de la liberté et de la puissance.

2)   Cette thèse repose sur une certaine conception, disons aristocratique, de la force et de la faiblesse que l’on peut contester. Qui est le faible ? A quel point de vue ? Selon quel rapport ? Si l’on privilégie le point de vue économique ce sera le SDF, l’employé licencié etc. Politiquement ce sera le sans-droits, l’exclu etc. Intellectuellement le non-instruit, l’analphabète. On peut allonger la liste : toute société a ses faibles. Est-il patent que ce sont eux qui fassent les lois, ou bien, tout au contraire, ne sont-ce pas plutôt les forts (riches, possédants, chefs d’entreprise, hommes politiques etc) qui font voter les lois, avec le risque de privilégier leurs intérêts privés au détriment des plus faibles ? Pour y voir plus clair il faut mieux analyser la loi, ce sera l’objet de la première partie.

3)   Nous parlons ici de la loi telle qu’elle est énoncée par le Droit positif, c’est-à-dire l’ensemble des prescriptions et interdictions qui organisent la vie civile et politique. Ce Droit est l’expression de la puissance d’Etat, à ce titre il représente la légalité. En principe, la loi est valable pour tous, quelle que soit la situation des personnes. Son esprit est universaliste. Elle ne distingue pas entre fort et faible, riche et pauvre, instruit et non-instruit. Sa fonction est de régler les rapports entre les personnes juridiques, d’empêcher l’arbitraire et les abus, d’appliquer les sanctions en cas de comportement illégal. Idéalement la loi est la solution aux conflits d’intérêts, au désordre et à l’anarchie.

4)   En pratique les choses sont un peu plus compliquées. Le droit dit la justice, mais souvent ce n’est pas justice. Est–il bien sûr par exemple que le faible soit aussi bien défendu à la barre que le fort ?

Ecoutons La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blancs ou noirs »

Sans même parler des dictatures où la loi est l’expression des intérêts du potentat, il n’est pas sûr qu’en démocratie le Droit protège les sacrifiés du système économique et les exclus en tout genre. L’équation droit =justice est une position de principe, que viennent contredire les faits.

5)   Remarquons aussi que la loi est évolutive « semper reformanda », toujours à réformer, amender, corriger et améliorer : cela donne une chance aux oubliés d’aujourd’hui à qui on rendra peut-être justice demain. Mais il faut bien convenir que ces réparations n’ont été obtenues que par un rapport de force (ex du syndicalisme, des partis de gauche), et qu’à ce titre elles peuvent tout aussi bien être reperdues (tatchérisme, et autres). Le Droit exprime un certain état des forces sociales à un moment donné, et à ce titre il n’a rien de sacré ni d’éternel. La question de fond reste : qui (quelles forces sociales) fait la loi, pour qui, avec quels moyens ?

6)   En seconde partie la discussion a porté plus précisément sur le rapport entre la loi et le citoyen, qui, s’il comprend bien que la loi est nécessaire dans son principe pour limiter, répartir et corriger, a souvent le sentiment, dans la pratique de la vie, que la loi est tâtillonne, exagérément limitative et finalement incompréhensible. Trop de loi tue la loi. L’évolution du droit reflète une évolution de la société vers la surveillance universelle, le contrôle permanent. Au nom de la sécurité, qui est certes un élément central du Bien Public, on en vient insidieusement à vider la liberté de son contenu effectif, pour ne laisser subsister qu’un maigre droit de vote, par lequel on croit qu’est sauve « la souveraineté du peuple », fondement ultime de l’Etat et du Droit.

 Pour Métaphores, Guy Karl