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Le Café-Philo-Bedous de cette rentrée s'est tenu samedi 22 septembre 2018 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé pour cette soirée fut : 

La pudeur est-elle un carcan ?

Résumé de la soirée :

Etymologiquement, la pudeur renvoie à la question de la honte et l’on peut d’entrée de jeu se demander : pourquoi avoir honte et de quoi ?
Il semble être question du corps, du fait d’assumer cette “dissonance incarnée” dont parle Nietzsche mais  on parle aussi de la pudeur des sentiments. Que cache-t-on réellement par pudeur ? Elle apparait dans le droit français au XVIII° siècle comme une vertu féminine et l’on se rend compte que ce qui est à cacher varie selon les cultures et les sensibilités. Ne serait-elle  qu’un carcan, ce dernier servant autrefois à attacher le criminel au poteau ? Elle ne serait alors que convenance, contrainte, prescription sociale étouffante ? Freud l’associera à une forme de censure qui empêche la libre expression du désir et Sade l’accusera de devenir un carcan quand la société en fait une vertu.
Le problème est d’abord de savoir ce qu’elle est et peut-être de la distinguer de la honte mais aussi de la pruderie, de la coquetterie(jeu, calcul). Si elle dit quelque chose de la distinction entre ce qui est caché et ce qui est montré, entre ce qui est privé et ce qui est public,  elle a à voir avec l’intime . Pour autant , la notion est équivoque et F. Jullien lui préfère le terme de discrétion.
Qu’est-ce dont que la pudeur et que vient-elle révéler de l’humain ?
Que dit-elle de l’altérité?
Que se joue-t-il à travers elle dans l’espace politique?
 
  On se demande d’abord si nous pouvons parler de la même façon de la pudeur physique et de la pudeur morale, la première étant imposée par des codes, la seconde semblant relever d’une stratégie intérieure permettant de protéger quelque chose. On peut être pudique dans un sens et pas dans l’autre et cependant,  elles peuvent se rejoindre même si le rapport entre les deux n’est  pas un rapport d’égalité. On remarque ensuite que c’est la confrontation à l’autre qui nous renvoie à notre intimité, c’est le regard de l’autre qui nous réveille à notre limite  et elle peut advenir parce que nous avons intégré la pression sociale. Malgré nous, elle vient empêcher de dire ou de faire (frein, retenue)) et l’on se demande ce qui a amené la pudeur ?
  Quelqu’un fait alors référence à un documentaire “ Nous sommes l’humanité “, lequel raconte l’histoire d’Africains se retrouvant en Inde après un tsunami. Ils sont nus et les indiens en sont gênés, ce qui va conduire les Africains à se vêtir. On se demande alors si cela altère leur relation au corps Mais, à l’inverse, le corps dénudé ,sans en avoir le choix(hôpital) est tout aussi problématique puisque  nous ne sommes alors plus que cela .
 
  Le fait est qu’il y a une intimité que nous ne partageons avec personne et ce qui se joue, c’est ce qu’on accepte de révéler à l’autre. La pudeur ne  fait-elle pas alors signe vers ce que nous ne maitrisons  pas ? Dire ses sentiments à l’autre, c’est se mettre en danger, montrer sa fragilité et quelqu’un se demande du coup si elle ne serait pas ridicule puisque rien que le fait d’être en vie  est un risque. Pourtant, elle ne serait pas un carcan mais plutôt un bouclier et à la différence de la honte, suite à une révélation brutale,  elle serait une arme préventive à la honte.
Puis , quelqu’un montre qu’il y a des choses plus profondes que nous, qu’elle advient comme malgré nous, malgré l’éducation, la société, les autres ; Mais alors, pourquoi ?
 
Elle est la manifestation d’une délicatesse et ne sert pas qu’à se protéger mais aussi à faire attention à l’autre. Une civilisation barbare n’aurait alors rien à faire de la pudeur et G. Orwell a montré  les affres d’une société dans laquelle toute intimité et toute pensée secrète sont bannies. La pudeur est d’abord affaire de respect individuel et c’est cela qui instaure des individus capables de penser et donc permet une possible libération. C’est parce qu’on a une certaine pudeur en soi que l’on peut se mettre à la place de l’autre et le faire exister . Elle est démocratique puisque respecter la pudeur de l’autre, c’est lui laisser une place, lui laisser sa place et au contraire, une civilisation barbare, sans retenue,  est  anti-démocratique, l’autre n’étant pas reconnu dans sa différence. Cette dernière refusera la confrontation des idées mais en revanche, acceptera la pudibonderie, laquelle bien sûr, n’est qu’une caricature de pudeur, de la fausse pudeur.
  Enfin, la réflexion a fini avec la question de l’art et du lien avec la pudeur. “L’origine du monde “ de Courbet a choqué mais plus forcément maintenant. Qu’est-ce qui est touché en nous avec ce tableau ?et n’est-ce pas la présence d’un visage qui le rendrait obscène ?   Si l’art est un moyen détourné d’exprimer quelque chose de l’ordre de l’intérieur, quelque chose de caché ,il a à voir avec la pudeur et de même que cette dernière serait condition d’un accueil de l’autre, de même l’art nous invite à cela . Pour Nietzsche, le sentiment de ce qui est pudique et de ce qui ne l’est pas a à voir avec le sentiment de la beauté chez autrui.
Pour Métaphores, Véronique Barrail