CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'octobre (activité libre et gratuite) s'est tenue le mardi 9 à 18h45 au café-restaurant un Dimanche à la campagne. Le sujet voté par le groupe fut : 

 

« Peut-on ne pas se moquer du monde ? »

Résumé de la soirée : 

1)   « Peut-on ne pas … » La question présuppose un état de fait antérieur auquel il faudrait renoncer, ou qu’il faudrait combattre, ici, la supposition qu’on se moque du monde, que tout un chacun, peu ou prou, se moque du monde. Mais que signifie « se moquer du monde « ?

2)   Se moquer : railler, critiquer par la dérision, grimacer (voir l’espagnol). Se moquer en s’indignant, en dévaluant. Se moquer par méchanceté, ou plus simplement pour se distancier, se retirer, affirmer sa différence, son intégrité personnelle, sa singularité. On se moque d’autrui mais autrui en fait tout autant, si bien que la moquerie peut s’entendre comme une pratique sociale universelle, une forme paradoxale du lien social, qui marque à sa manière la fameuse « insociable sociabilité » signalée par Kant.

3)   La réflexion du groupe se déplace alors vers « le monde ». Quel est ce monde dont « on » se moque ? Peut-il s’agir du vaste monde, de la planète ? C’est peut-être forcer le trait. Il s’agit plus vraisemblablement du monde social, humain qui nous entoure : on se moque des êtres humains, relevant leurs ridicules ou leurs bassesses. Mais le monde est aussi, plus étroitement, le monde de chacun en particulier : l’espace de confort ou d’inconfort où nous vivons, qu’autrui peut bien moquer à l’occasion puisque nous faisons de même. Ce qui fait monde c’est un certain régime de sécurité, de normes acceptées, de valeurs qui définissent un lien social. Celui qui se moque du monde passe outre à des conventions qui font sens, comme l’escroc qui s’enrichit sans vergogne, le politicien qui trompe son monde. Où l’on voit aussi combien ce monde est fragile, menacé par l’incivilité, le délit ou le crime. La question qui revient avec insistance dans le groupe est de savoir s’il faut adhérer, adopter les valeurs sociales, ou si, en quelque sorte on peut s’en moquer au nom de la singularité.

4)   C’est alors qu’apparaît un tableau contrasté de figures dont on peut estimer qu’elles se moquent ouvertement du monde : l’hypocrite, le bavard du café du commerce, l’humoriste, le clown, le fou du roi, à quoi il faudrait ajouter, dans un registre plus philosophique, le cynique, le Diogène aboyant, vilipendant, grimaçant, jactant contre le « monde » de la fausse culture athénienne, au nom d’un idéal de vertu et d’authenticité. Ce vrai cynique inspirera de faux cyniques dont le seul but est de se faire un nom dans le monde en rabaissant autrui. Où l’on voit que la moquerie, si elle se réclame de hautes valeurs, peut aisément basculer dans l’égoïsme, l’arrivisme ou la destructivité.

5)   Un dernier grand moment de la discussion verra émerger une question capitale : ce monde dont nous parlons fait-il monde ? S’il ne repose que sur des conventions, des accords laborieusement passés entre les gens, des valeurs imprécises et changeantes, en quoi mérite–t-il le nom de monde ? Et pourtant c’est bien dans ce monde que nous vivons : on peut bien changer les lois, revoir les conventions, amender et corriger, sur le fond rien ne change. La loi d’aujourd’hui remplace la loi d’hier, mais c’est toujours la loi. Chacun fait semblant d’y croire tout en sachant que ce n’est que convention. Si le semblant est au cœur du monde et au cœur de chacun, il faut en conclure que le semblant est le régime ordinaire de la vie : dès lors on n‘en aura jamais fini d’ironiser et de moquer. C’est peut-être ce qu’il nous reste de liberté quand la liberté est rognée de toutes parts.

Pour Métaphores,

Guy Karl