Apero philo

Le prochain Apéro-philo, activité libre et gratuite, se tiendra exceptionnellement le mercredi 20 juin  à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

 Pourquoi sommes-nous inquiets ?

Résumé de la soirée : 

En latin « quies » signifie repos. Quietus : en repos, d’où calme, paisible, tranquille. En français la quiétude est «  un état de tranquillité mêlé de douceur » (Littré). L’inquiétude se marque par l’absence de repos, la difficulté de rester en place, l’agitation physique et mentale – Pascal dirait le « remuement ». L’inquiet est généralement insatisfait de ce qu’il a et de ce qu’il est : désir vague et crainte de l’avenir, d’où tourment, souci, intranquillité.

Je propose une définition : émotion confuse marquée par l’agitation, l’impatience, l’insatisfaction de l’être ou de l’avoir, liée à la représentation d’un objet de crainte, réel ou imaginaire, ou d’un péril à venir.

Le sujet proposé prend pour évident que l’inquiétude est présente en chacun de nous. Les philosophes de l’Antiquité avaient placé la réflexion sur les causes de l’inquiétude au centre de leurs recherches et posaient la quiétude comme idéal de vie. Les Modernes verraient plutôt dans l’inquiétude une donnée fondamentale de l’existence. D’où l’intérêt de la question : pourquoi l’inquiétude et quel statut lui accorder ?

L’inquiétude a des causes anthropologiques : on évoque la difficulté de la vie aux âges préhistoriques, les peurs ancestrales qui ont laissé des traces vives dans l’inconscient collectif. Puis est évoquée la thèse de Hobbes qui insiste sur l’état d’insécurité résultant de « la guerre de tous contre tous », qui s’exprime même en temps de paix civile  par la rivalité, la concurrence, voire dans « un commerce de l’inquiétude ». La politique enfin, en principe au service du Bien Commun, utilise trop souvent les inquiétudes à des fins partisanes ou privées. La paix n’est jamais que relative, ce qui fait qu’un coefficient d’inquiétude demeure dans les consciences, qui est peut-être le revers de la médaille : « l’insociable sociabilité » implique la permanence d’un degré variable de vigilance. La conscience politique est-elle pensable sans l’inquiétude ?

Causes internes : nous avons des objets d’inquiétude au sujet de notre avenir, de nos enfants, de nos revenus, du marché de l’emploi etc. Ces causes-là sont aisées à repérer, à nommer. Mais au-delà, ou en de ça, il y a l’inquiétude diffuse : je ne peux tout prévoir, tout comprendre, tout gérer, il y a de l’imprévisible, de l’inconnaissable, de l’aléatoire. Il faut naviguer à vue.

Un participant se demande si cette sourde inquiétude est liée à la conscience de la mortalité – ce qui reprend fort à propos les analyses de Lucrèce dans le livre III de son poème. Un autre évoque le « rien » qui hante l’esprit de l’homme, rien qui engendre la diversité et la multiplicité des objets de substitution destinés à masquer le rien : on se jette dans la valse des désirs, avec les expériences décevantes qui les suivent souvent, on s’agite, on se remue, on se divertit, on s’abrutit – et l’inquiétude est toujours là.

Un développement fort à propos vient alors distinguer l’inquiétude de l’angoisse. Dans l’angoisse l’esprit est comme stupéfié, incapable d’élaborer la douleur et sa cause ; dans l’inquiétude la pensée, même douloureuse, est encore capable de nommer, symboliser, élaborer. L’inquiet se trompe peut-être à nommer la cause, mais il n’est pas sans ressources, et de proche en proche il peut progresser. On remarquera d’ailleurs que l’inquiétude est à la racine de précieuses créations littéraires et philosophiques : Lucrèce, Pascal, Schopenhauer, Pessoa parmi les plus connus.

Au total on se demandera si l’inquiétude n’est pas la marque de la conscience, et à ce titre, une donnée fondamentale, inévitable de l’existence. L’inquiétude fait souffrir, mais elle fait penser et parler. S’il est bon de réfléchir à ses causes, il n’est peut-être pas possible de les identifier complètement. Dans cette demie connaissance, qui n’est pas rien, l’homme habite et pense, et parfois produit les œuvres les plus significatives. Mais il est bon aussi de veiller à ce que l’inquiétude n’excède pas  les dimensions du supportable : les remèdes éprouvés restent l’action, la pensée et la parole, par quoi nous rejoignons les grandes intuitions de la sagesse antique.

Pour Métaphores, Guy Karl