Bedous café-philo

Le Café-Philo-Bedous s'est tenu samedi 09 juin 2018 comme d'habitude au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé fut : 

 “Soyez réalistes : demandez l’impossible”

Résumé de la soirée : 

Cette injonction attribuée à Ernesto “Che” Guevara et reprise en Mai 68 peut paraitre contradictoire si nous entendons par le fait d’être réaliste la capacité à apprécier objectivement les circonstances en adaptant son action sans verser dans les illusions et faux-semblants et par l’impossible ce qui ne saurait exister, se produire, être réalisé. Quel sens peut-elle alors avoir; ne serait-ce pas au contraire sombrer dans l’irréalisme et donc l’insatisfaction que de demander l’impossible ?
D’où la tentation contraire d’apprendre aux hommes à ne demander que le possible , comme nous y invite Epicure dans sa “Lettre à Ménécé” .
Ainsi, la tension entre réel et impossible est ici ce qui soulève réflexion, avec le risque de verser vers l’utopie, voire l’idéologie et cependant si l’impossible est à demander, c’est donc qu’il peut présenter un attrait.
Mais alors, comment penser cet impossible?
Quel sens peut avoir cette injonction? Quel lien peut-on établir entre le réel et l’impossible?
 
 
La réflexion commence par s’engager sur la question du réel: qu’entend-on par réel et par le fait d’être réaliste ?
On constate d’abord que le réel pour une civilisation occidentale n’est pas le même que pour une civilisation orientale. Il est une construction par l’imaginaire(idem pour l’impossible) et son appréhension est très différente d’un groupe humain à l’autre. Certaines tribus vont avoir une relation avec la nature considérée comme magique  et ce qui paraitra à d’autres civilisations une invention construite par l’imaginaire est pour ces tribus le réel. Il faut alors en conclure que ce phénomène de construction est commun à tout groupe humain. Le problème est alors que nous n’abordons le “réel” que par fractions et que cette vision est biaisée. Quelqu’un remarque par exemple que la démarche scientifique a pu construire une partie de “notre réel”.Ainsi, il dépend de la façon dont on le regarde et si un mensonge répété peut devenir une vérité parce qu’on y croit, cela deviendra pour nous ce que nous nommons le réel. D’ailleurs, l’évolution des connaissances scientifiques montre comment notre vision de ce réel évolue.
   Qu’est-ce alors “ qu’être réaliste” ? à quel niveau se situer? individuel ? ordre social ? Quand on invite l’autre à être réaliste, n’est-ce pas une façon de ne pas écouter ce qu’il a à dire, de se mettre en position de supériorité comme si nous, nous savions mieux que lui ce qu’est le réel? Ainsi, cette injonction supposerait que l’autre s’adapte à ce qu’on lui propose, notamment dans l’ordre social,accepter ce qui a été établi par certains. C’est s’imaginer qu’on a les pieds sur terre et que l’on va pouvoir maitriser ce qui nous arrive (là où les autres, ceux qui ne sont pas “réalistes” ne le pourront pas). or, si le réel est une construction, personne ne saura qui a raison ou tort. D’ailleurs, l’avancée dans le temps nous montre à quel point ce qui pouvait paraitre impossible à un moment donné ne l’est plus).
  Ainsi, ce qui peut sembler utopique à certaines civilisations peut être justement la réalité pour d’autres . Le documentaire” nous sommes l’humanité” raconte  l’histoire des Jerawas, originaires d’Afrique et arrivés du coté de l’Inde après un tsunami. Ce groupe vit dans une société fondée sur la solidarité, refusant l’argent et se disant heureux .
Ce qui nous parait impossible est  donc aussi un aiguillon qui permet ce que l’on nomme le progrès et pas simplement une limite.Mais si rien n’est impossible, il faut alors se poser la question de savoir ce que nous voulons atteindre . Il faut ouvrir les portes à l’imaginaire et c’est cet imaginaire qui nous fera changer le réel.
 
   Cependant, tout en remarquant que notre civilisation cartésienne a voulu aller vers l’impossible, le réel ne peut-il parfois nous rattraper, en ce qui concerne notre relation  à la nature ou au donné corporel ? nous avons cru pouvoir faire ce que nous voulions de la terre et nous nous rendons aujourd’hui compte que ce n’est pas sans risques. On ne peut pas changer la structure d’un bout de bois ni augmenter un être humain et le transformer jusqu’à faire qu’il ne soit plus mortel, ou sinon, ce n’est plus un bout de bois ni  un humain. Ainsi, la promesse transhumaniste de l’impossible semble soulever une interrogation majeure: que devient le réel humain ?
 
  Quelqu’un souligne alors qu’il faudrait différencier l’impossible de l’utopie, le premier révélant l’esprit de compétition cherchant à repousser les limites toujours plus loin, la deuxième cherchant à construire ensemble. Si le réel , c’est aussi les autres, c’est là la donnée la plus importante pour penser l’impossible et envisager justement un réel qui ne soit pas imposé dans un rapport dominants/dominés. Quel impossible demander aujourd’hui ? Et à qui faudrait-il le demander?(dixit le sujet) . Si nous estimons que quelque chose ne va pas, il semble réaliste d’essayer d’en imaginer un autre, et l’utopie peut alors être le bon sens  . On remarque alors que c’est souvent une minorité, considérée comme marginale, qui  fait évoluer le monde. Les peuples premiers décrits par P. Clastres peuvent être une source d’inspiration : une taille de clan régulée permet que les interactions de pouvoir soient construites de telle façon qu’elles empêchent l’apparition d’un chef. Ainsi, c’est à tous qu’il revient d’inventer  et l’encouragement à aller dans l’imaginaire est une invitation à dépasser ce que l’on voit du réel mais aussi à se dépasser. S’il nous faut tendre vers un idéal, cela supposera de demander d’autres possibles plutôt que l’impossible . Cette phrase de Che n’est qu’un slogan et en tan que tel, elle peut faire craindre que seuls certains auront accès à cet “impossible”. Il est crucial de considérer le collectif et pour cela, toutes les possibilités sont à enseigner, discuter,essayer.
Pour Métaphores, Véronique Barrail