Apero philo

L'Apéro-philo du mois de mai s'est tenu  jeudi 24 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

La nuit porte-t-elle conseil ?

 Résumé de la soirée :

Porter conseil c’est donner un avis, censé éclairer celui qui le demande. Le paradoxe de la problématique saute aux yeux : comment demander conseil à la plus silencieuse, obscure, énigmatique réalité de ce monde ? Si le jour est le lieu et le moment de l’activité affairée des hommes, la nuit est plutôt réservée au repos, au calme ou à l’intimité. Si « la nuit porte conseil » c’est en suspendant l’agitation, en interrompant l’affairement, effectuant une sorte de mise entre parenthèse où le corps et l’esprit  se détournent, et, se détournant, sauraient prendre conseil de la nuit.

Ce n’est là qu’une pétition de principe. Pour en examiner l’éventuel fondement j’ai proposé de revenir au texte d’Hésiode, dans la Théogonie, qui nous raconte la naissance de la Nuit à partir du Chaos (la béance originelle) – auquel elle ressemble beaucoup – et comment la Nuit (Nyx) engendre à son tour : la Destinée fatale, Moros, (fatale parce que mortelle), la Mort (Thanatos), le Sommeil (Hypnos) et les mille Songes (Oneiros). Cette classification nous permet de distinguer les diverses figures de la Nuit, et du coup les composantes essentielles de la problématique.

Nous traitons successivement :

Du sommeil peut-on dire qu’il porte conseil ?

Les rêves portent ils conseil ?

En quoi la nuit serait-elle une image du destin et de la destinée ?

 1)   Une discussion animée met au jour la complexité du sommeil – on devrait dire « des » sommeils. Si le sommeil profond permet la récupération physique de l’organisme, le sommeil paradoxal donne lieu à une grande activité psychique de réorganisation et de traitement des informations. Mais ce qui est stupéfiant c’est que cette activité, qui est bien la nôtre, se déroule à notre insu, sans participation de la conscience. Cela fonctionne tout seul, et cela est de la plus haute importance pour notre équilibre mental. On remarque, le matin revenu, que certains problèmes, qui semblaient insolubles, peuvent être abordés autrement, et parfois même la solution se donne spontanément. L’esprit s’est pour ainsi dire lavé, décanté. La nuit a porté conseil alors que le sujet s’était absenté dans le sommeil. Il a trouvé une solution, non par l’effort et la persévération, mais par une déprise, un abandon à une certaine forme d’altérité : mon propre sommeil est un autre pour moi, qui pourtant me concerne au premier chef.

2)   La nuit, réputée noire, de ce point de vue, est aussi l’éclairante, et le jour, réputé clair et limpide, peut nous sembler obscur, si nous considérons l’aveuglement auquel le sujet est soumis contre son gré dans l’affairement universel. Certains se réjouissent du retour de la nuit pour enfin se retrouver eux-mêmes, dans le silence et le recueillement : nuit claire de l’âme contemplative, voyages psychiques dans l’infini, rêverie sans contrôle. L’opposition si commode du jour et de la nuit demande à être revisitée : le jour véritable n’est pas forcément où l’on pense.

3)   Le rêve porte-t-il conseil ? Encore faut-il en avoir quelque souvenir ! Chez les grands rêveurs on peut parler d’une sorte de seconde vie, souterraine et persistante, qui a sans doute des effets indirects sur la vie consciente. Comme pour le sommeil, nous constatons un paradoxe : je rêve, mais je ne décide pas de mes rêves, ni de leur apparition, ni de leur contenu,  ni de leur conclusion. Là encore je suis un témoin indirect d’une activité qui est pourtant la mienne. Là encore se pose la question du sujet : suis-je celui qui rêve, en quoi ce rêve me concerne-t-il, que m’apprend-il, me livre–t-il quelque conseil avisé ? C’est évidemment au réveil que j’en décide, si toutefois je me souviens, et si je considère qu’il y a lieu d’y réfléchir.

4)   Pour Hésiode la Nuit préside aux Destinées. La destinée est le chemin que trace un sujet entre la naissance et la mort. La mort est la figure du Destin. Dans la destinée il y a un élément conscient, dans les choix plus ou moins éclairés du sujet, et un élément « nocturne », inconscient. En langage moderne la nuit, qui préexiste au sujet (songeons à la vie intra-utérine), symboliserait la part d’inconscient qui déterminerait ses choix, et cela d’autant plus que la conscience est absente ou insuffisante. On pourrait dire aussi : je suis celui que je suis dans un dialogue avec une altérité intérieure que je peux chercher à connaître, mais dont la nature singulière m’échappera toujours.

5)   Nous concluons ce débat fort riche en insistant sur la nécessité de s’ouvrir à la diversité : jour et nuit sont des oppositions trop frontales, il faut introduire des nuances, des gradations, explorer les zones intermédiaires : d’où l’intérêt des techniques psychocorporelles (yoga, Tai Chi, méditation, relaxation, hypnose, sophrologie etc) qui nous renseignent un peu mieux sur l’extrême richesse et diversité de la vie psychique.

 Enfin, pour la fine bouche, permettez-moi de citer un passage d’Héraclite : "Le maître des plus nombreux, Hésiode. Celui-ci, ils croient fermement qu’il sait le plus de choses, lui qui ne connaissait pas le jour et la nuit : car ils sont un."

Cette unité des contraires, voilà un beau programme de méditation philosophique !

Pour Métaphores, Guy Karl