Apero philo

L' Apéro-philo, activité libre et gratuite du mois d'avril s'est tenu sur le sujet suivant : 

"Moins on se connaît, mieux on se porte." (Clément Rosset)

Résumé de la soirée :

 1)   Quel est le sens d’une telle phrase, qui semble de prime abord chercher à décontenancer l’interlocuteur ? Est-ce pure provocation, ou sentence réfléchie, fondée en raison ? Il est clair en tout cas qu’elle prend le contre-pied d’une longue tradition, initiée par les Grecs (« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ») et régulièrement confortée par les plus grands auteurs jusqu’à aujourd’hui, tradition qui insiste sur la nécessité, ou le devoir, ou l’intérêt de se connaître soi-même. C’est également le leitmotiv de toutes les thérapies psychologiques : se connaître pour évoluer, et si possible guérir. Dans cette optique on dira plutôt : mieux on se connaît, mieux on se porte. La question posée est donc de savoir ce que vaut la connaissance de soi - à supposer qu’elle soit possible - si elle aide, ou non, à se bien porter.

2)   Pourquoi chercher à se connaître ? Pour connaître ses origines, pour éclairer certaines zones d’ombre, pour s’améliorer, pour augmenter ses chances de succès dans le monde ? La vraie motivation semble plutôt la souffrance, qui initie souvent la consultation psychothérapeutique : quand la voie semble barrée, que des crises personnelles, incompréhensibles, provoquent l’angoisse ou le désarroi, quand le sujet éprouve viscéralement le besoin de comprendre.

3)   On remarque, dans cette exploration de soi par soi, une gradation : chacun est le fruit d’une longue histoire à la fois biologique et sociale, le membre de collectivités variées, pris dans des relations complexes et mobiles, soumis à des conditionnements inévitables, et peut avoir le sentiment de se perdre dans un labyrinthe. Peut-on s’en remettre à la seule identité sociale – sans s’interroger plus avant sur une identité plus intime, subjective, et sur son vrai désir ? Mais alors, chez certains, s’ouvre un véritable gouffre d’incertitude, et la solution (la connaissance) apparaîtra pire que le mal (la souffrance) – D’où, chez plusieurs personnes du groupe présent, une réaction de méfiance et de prudence : connaissance, oui, mais pas trop, et pas trop profond. A l’extrême on partagera l’avis de Clément Rosset.

4)   Vient une belle image : si vous ouvrez la boîte de Pandore, que se passe-t-il ? On entrevoit soudain un chaos, un désordre pulsionnel qui inquiètent. On veut se ressaisir de sa propre image (miroir psychique) pour solidifier les bords, contenir le magma. Ou bien on cherche une réassurance du côté du langage : «  je suis, j’existe » (Descartes), sans voir forcément que les mots eux aussi s’écoulent dans le flux universel. Bref, par les images (imaginaire) et par les mots (symbolique), on s’emploie à se réassurer de soi pour contenir la faille. Et quel bénéfice peut-on tirer de cette expérience ? La connaissance paradoxale que la connaissance de soi est toujours incertaine, incomplète, inachevable : ce moi que je croyais saisir en vérité, figé dans une définition, s’échappe et se transforme, évoluant au fil du temps, « ondoyant et divers » (Montaigne).

5)   Que faire pour mieux se porter ? Une simple et native ignorance serait une réponse si cette naïveté de nature n’était déjà, chez la plupart, perdue depuis longtemps.  Une fois entrés dans le domaine de la connaissance que ferons-nous ? On peut, première hypothèse, se contenter d’une connaissance sommaire, superficielle tant qu’elle est efficace, et elle l’est en effet chez beaucoup. Mais si cette adaptation échoue, si le sujet bascule de crise en crise ou se referme dans des répétitions douloureuses, il faudra  bien envisager un recours du côté de la connaissance – si l’on se refuse à fuir dans les paradis artificiels. Alors la connaissance devient un travail, comme on dit, un travail sur soi, dont on espérera qu’il débouche sur un « mieux se porter ».

6)   Etrange projet, en définitive, que de vouloir se connaître soi-même ! Ce « soi » ou ce « moi » n’est pas un objet que l’on puisse saisir, ni dans les images, ni dans les mots, et encore moins dans les définitions. Et pourtant il est légitime de parler de connaissance, si l’on entend par là un examen lucide des mouvements et changements intérieurs – mais un « intérieur qui est d’emblée en relation avec un extérieur » - plutôt dans l’après coup que pendant (pendant que le fait se déroule je peux difficilement l’observer) – si bien que la vie se passe à remanier, ré-engencer les affects, les idées et les pensées, sans jamais disposer d’un point terminal, d’un savoir fini sur lequel je puisse me reposer ad vitam aeternam. Connaissance relative et imparfaite, ou « ignorance savante » dont il faudra bien se contenter, et qui n’est pas sans charme.

Pour Métaphores, Guy Karl