CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois d'avril s'est tenu le mardi 17 à 18h45 au Palais Beaumont à Pau. Le sujet voté à partir des neuf propositions formulées par le groupe présent fut :

La création suppose-t-elle l’ivresse et l’exaltation ? 

1)   L’énoncé induit presque irrésistiblement l’image du génie possédé par la démesure de son inspiration, image longtemps cultivée par une certaine tradition « romantique ». C’est évidemment faire la part belle à l’irrationnel – quand d’autres voix s’élèvent pour rappeler le rôle déterminant du travail, de la patiente composition au jour le jour. « Un dixième d’inspiration, neuf dixième de transpiration ». Notre propos sera d’examiner ce que signifie ce « suppose » : l’ivresse et l’exaltation sont-elles causes de la création ? Ne font elles qu’accompagner la création ? Sont-elles éventuellement absentes de la création ? Et enfin voir si l’on peut trouver la source, ou les sources de l’activité créatrice.

2)   Quels sont les critères qui permettent de définir une création, sachant qu’il ne peut exister de création ex nihilo ? La création fait surgir dans le monde une réalité qui jusque-là n’existait pas, qui se présente comme innovante, inventive, originale. C’est l’œuvre de la « poièsis », l’acte de faire du neuf, et non pas une simple « technè » qui répète des procédures anciennes au service de l’utilité. De plus la création se caractérise par un processus d’extériorisation, d’expression – l’idée, l’intuition se manifestent dans une forme concrète, visible par autrui. Dans le cas du génie elle atteint l’universel, exprime en son temps une dimension universelle : on donne l’exemple de Guernica qui condense en un tableau toute l’horreur d’une époque.

3)   Ainsi définie la création suppose-t-elle l’ivresse ? Mais que faut-il entendre par ivresse ? « Enivrez-vous ! » écrivait Baudelaire. L’ivresse est un état second, provoqué par des substances chimiques, ou par un certain enthousiasme, un emballement cérébral, une excitation pulsionnelle, une imagination enfiévrée, par quoi le sujet quitte la représentation ordinaire et normée de l’existence commune, pour voyager quelque temps dans un territoire psychique ou spirituel particulier : parfois des visions, voire des délires ou des hallucinations peuvent se produire (on songe au « dérèglement de tous les sens » prôné par Rimbaud dans « Une saison en enfer »). Un tel état est-il favorable à la création ? Rien n’est moins sûr : la vision élargit la perception, mais cela ne garantit pas l’accès à l’expression, qui reste quand même la finalité recherchée. Combien de « visionnaires », incapables de transmettre intelligemment leurs visions ! Il faut savoir disposer d’un outil, d’une aptitude expressive, d’un art, de techniques sûres, et sans doute beaucoup travailler ! « Les dieux, disait à peu près Valéry, vous font la grâce du premier vers, à vous de trouver la suite ! »

17 04 18

4)   La notion d’exaltation a été un peu moins analysée. On pourrait dire que l’exaltation est un passage à la limite (ex-altus : en dehors de l’extrême, altitude ou profondeur). Il y a des exaltations du sublime, des élévations vers le divin ou la beauté, mais aussi des exaltations sombres et ténébreuses, de tonalité mélancolique (voir « les Chimères « de Nerval). Dans les deux cas le sujet perd la référence commune (le sens commun) pour se déréaliser dans des territoires hors-norme. L’exaltation peut être un extraordinaire moteur pour s’élever ou s’enfoncer, ouvrant de nouveaux territoires à la perception. Mais le problème est le même que pour l’ivresse : rien ne garantit le passage à l’écriture, à la composition, à l’expression.

5)   La fin des débats a porté essentiellement sur les facteurs de la création : pourquoi créer ? Et quel bénéfice ? La création est de par sa nature même une protestation contre l’ordre des choses, une révolte contre la mornitude du monde, contre la répétition, l’ennui, le non-sens. En elles–mêmes, l’ivresse et l’exaltation, suivies ou non de création, témoignent de ce besoin impérieux de s’affranchir des limites de la réalité, de voyager dans l’inconnu, d’explorer de nouvelles terres. Quand ce profond désir se matérialise, au prix du travail, dans une œuvre innovante, l’inventeur goûte une autre ivresse encore, plus sereine et tamisée, celle de la joie de créer, qui est peut-être la plus haute joie que l’homme puisse goûter ici-bas.

Pour Métaphores,

Guy Karl