CAFE-PHILO (2)

Le CAFE-PHILO du mois de novembre (activité libre et gratuite) s'est tenu le mardi 14 à 18h45 au restaurant du Palais Beaumont.  Le sujet voté par le groupe présent fut :

Peut-on vivre lorsqu’on ne croit en rien ?

 1)   La première réaction du groupe fut d’interroger ce « rien ». Ce rien est-il concevable ? Encore faut-il distinguer «  ne croire en rien » et «  ne croire pas du tout ». Mais ces questions restent momentanément en suspens, car il faut d’abord examiner le croire. Le croire aide-t-il à vivre, est-il indispensable pour vivre, ou à l’inverse est-il un obstacle à la vie pleinement vécue ?

2)   En français le mot croire est ambigu : il faut distinguer le régime faible, celui de l’opinion qui engage peu, qui est labile, « ondoyant et divers », et le régime fort, celui de la croyance, qui implique une prise de risque, voire un engagement. On retiendra le second sens pour la suite du débat. Croire c’est placer sa confiance en quelqu’un ou dans une idée, une valeur. On dit alors « croire en » plutôt que croire que ». La croyance ne peut être un savoir objectif, ni une certitude. C’est la projection d’une représentation infiniment souhaitable (pour le sujet qui croit) sans qu’il y ait garantie rationnelle. Tel qui croit en l‘immortalité de l’âme ne peut la démontrer, il la pose comme une sorte d’idéal, ou un principe régulateur pour la conduite de la vie. La croyance est avant tout une prise de position subjective qui n’engage que le croyant.

3)   On se demande si la plupart des croyances ne sont pas des faits culturels plutôt qu’individuels, des fruits de la transmission familiale, confessionnelle ou régionale. Ce qui pose le problème de la sincérité : suis-je authentiquement croyant si je me contente de répéter les articles de foi appris dans l’enfance ? On voit que la croyance ne va pas sans le doute, du moins si l’on ne se contente pas de la simple crédulité. Apparaît ici une difficulté : la croyance est d’abord sociale, elle contribue puissamment à renforcer le lien communautaire, à définir des appartenances, voire à imposer des conceptions et des conduites. Où est alors l’acte libre de celui qui prétend croire ? Pour accéder à une certaine liberté, le minimum, pour le sujet, est de s’autoriser l’examen de ce qu’on lui a transmis.

4)   Il faut distinguer alors le fait de croire, pris en lui-même, et l’objet auquel on croit. Certains changent volontiers d’objet de croyance au gré de leurs intérêts ou de leurs passions. On commence catholique, on devient marxiste, puis libéral, on finit conformiste…Est-ce l’objet qui détermine le croire, ou est-ce le croire qui se donne un objet, quitte à en changer s’il se révèle trop décevant ? Mais alors quelle est la racine du croire ? Partager un idéal collectif pour s’intégrer dans le groupe ? Combler un manque ? Idéaliser une personne ou une vision du monde ? S’assurer contre l’insatisfaction inhérente au vivre ? Prendre une option sur l’avenir ? Se garantir contre l’incertitude, l’inanité d’une vie sans idéal ? Faire un pari sur le sens contre le non-sens ? On remarque en tout cas que le croire s’enracine très profondément dans les arcanes de la psyché, tant individuelle que collective. Besoin ou désir ? Quoi qu’il en soit, la croyance vient boucher un trou dans la représentation, offrant une issue à la panne du savoir. Si nous pouvions savoir qu’aurions-nous à faire de la croyance ?

5)   Ce qui vient affaiblir, voire ruiner la croyance c’est la déception, la désillusion. Moment critique, mais qui le plus souvent est annulé au profit d’une autre croyance. Mais on peut aussi tirer parti de cette expérience pour procéder à un examen approfondi de la croyance, se demander si la croyance est nécessaire ou non, si la vie est possible sans elle, ou plus intéressante sans elle. Certains font l’option qu’il vaut mieux ne pas croire, et suspectent dès lors tous les articles de foi, religieux, sociaux, politiques, idéologiques, pour mieux juger de tout en ne se soumettant à rien. C’est la position critique de la philosophie. Reste à voir ce qu’il en advient dans la vie pratique.

6)   Suspendre la croyance c’est se mettre à penser. « Sapere aude » ose savoir, ose te servir de ton entendement. C’est en effet une audace que de se mettre ainsi en retrait de la tradition. Est-ce politiquement possible ? Dans certains régimes de force c’est courir à la mort (voir la condamnation de Giordano Bruno). Dans un régime de droit c’est possible et parfois c’est même encouragé. On peut penser et croire ce qu’on veut, mais on ne peut toujours agir comme on veut. Selon Descartes et Spinoza le philosophe – et le penseur libre - s’avanceront masqués : pensant librement sans croire, on vivra en prudence. Est-il en effet indispensable, sous prétexte de véracité, de s’offrir à la foule comme victime expiatoire ? Ritualisme aimable et savant, qui consiste à jouer le jeu public, autant qu’il est nécessaire pour survivre, tout en cultivant par devers soi la libre jouissance de la vie. (voir Epicure)

7)   Reste la question du « rien ». Peut-on ne rien croire, et ne croire en rien ? Théoriquement rien ne s’y oppose. Mais il faut bien convenir, en toute humilité, que la chose, dans les faits, est difficile : il reste sans doute dans les profondeurs de l’âme des passions secrètes, des attachements anciens, des convictions impensées qui ne se résorbent pas volontiers. Si croire c’est parier sur l’incertain, ne pas croire c’est parier sur l’improbable. Je dirai, parodiant Platon, que ne pas croire est « un beau risque ».

8)   Enfin, pour la fine bouche, je proposerai en addendum une conception métaphysique très ancienne et toujours actuelle, qui consiste à dire que sous les parades sophistiquées de nos savoirs et de nos croyances, sous le vernis flatteur de nos constructions langagières et mentales, l’esprit averti et dégrossi verra effectivement le « rien » : rien de pensable, rien de connaissable, rien de nommable et d’identifiable, rien que le vide immense et insondable du Chaos primitif d’où toutes choses procèdent, qui les génère et les détruit, « feu éternellement vivant qui s’allume et s’éteint à mesure » (Héraclite). (Ne) croire en rien serait opter pour le réel pur.

Pour Métaphores,

Guy Karl