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Le Café-Philo-Bedous  du mois de novembre s'est tenu le 25 au café L'escala à 18h en vallée d'Aspe (Bedous). Le sujet proposé fut : 

La mémoire nous joue-t-elle des tours ? 

Résumé de la soirée :

Grâce à la temporalité de la conscience, l’homme est cet  être historique, l’histoire désignant ce qui s’est déroulé dans le passé et le récit que l’on peut en faire. Mais,s’il peut se souvenir, il peut aussi oublier. Dans Matière et mémoire, H. Bergson parle de l’image-souvenir, retenant les évènements uniques de mon existence, le souvenir étant mobilisé dans ce que l’on perçoit. Les neuroscientifiques expliquent que la base de la mémoire est la capacité à associer plusieurs souvenirs à la suite les uns des autres, ce qui tisse un récit continu du passé. Ce lien s’opère par le partage de neurones communs à plusieurs souvenirs dans le temps et en manipulant les “neurones partagés” au moyen de molécules, on  peut faire ou défaire des associations de souvenirs et tenter de transformer un souvenir traumatique en simple souvenir.
Ordinairement, quand on dit que la mémoire nous joue des tours, c’est quand on déplore de ne pas se rappeler quelque chose. L’oubli est alors perçu négativement comme un échec de la mémoire.
Si l’on se penche sur l’étymologie, le mot mémoire vient du latin memoria, dérivé de memor ( qui se souvient mais aussi qui fait se souvenir, idée d’un effet extérieur et comme indépendant de la volonté) ; il contient la racine indoeuropéenne MER: préoccupation, souci. on le rapproche du gotique mauran ( avoir soin de ) mais aussi de l’anglais  to mourn ( déplorer). Quant à l’oubli, le mot vient de l’ancien français hoblata (hostie, offrande), ce qui est offert à Dieu, sacrifié.
Quant au fait d’être le jouet de quelqu’un ou de quelque chose, le mot prend un sens métaphorique à partir du XVI° siècle, désignant celui qui est objet de raillerie, ou celui qui semble lié à une force, une volonté qui l’opprime. On découvre ici deux directions :la mémoire nous joue-t-elle des tours ? et si oui, pourquoi ? parce qu’on serait incapable de se rappeler (quel est ce trou du “trou de mémoire”?) ou au contraire, parce que la mémoire nous opprimerait ? Selon Nietzsche, l’homme de l’avenir ne peut être qu’embarrassé de ce trop plein de mémoire, qui est perte de l’innocence. Dans “Considérations inactuelles”, il décrit un homme envieux des bêtes : “l’homme dit alors: “je me souviens” et il envie l’animal qui oublie aussitôt...l’animal vit d’une vie non historique, car il s’absorbe entièrement dans le moment présent, il ne sait pas dissimuler, ne cache rien et se montre à chaque instant tel qu’il est, il ne peut être que sincère. L’homme au contraire s’arc-boute contre le poids de plus en plus lourd du passé qui l’écrase ou le dévie, qui alourdit sa démarche comme un invisible fardeau de ténèbres”.
 
- L’oubli est-il un échec de la mémoire ?( que sacrifierait-on ? )
- Y-a-t-il un devoir de mémoire ? Comment entendre ce “devoir” ?
- La mémoire peut-elle ne pas être un obstacle à la sincérité ?
 
        On remarque d’abord que la mémoire construit l’individu et qu’elle n’est pas qu’une boite dans laquelle il y a des informations.  Elle est un ancrage dont nous avons besoin, elle forge les adultes que nous sommes. L’attachement affectif construit notre mémoire et parfois, les choses occultées dans une famille entrainent des malaises, souffrances que l’on ne sait pas nommés mais que l’on ressent. On transmet alors un vide qui a des répercussions sur les générations suivantes et c’est ici toute la question de la transmission. La mémoire ne nous appartient pas et on a le devoir de la transmettre. L’autre a sa propre histoire, sa propre mémoire à construire et ce n’est plus la notre. Chaque génération a ainsi une responsabilité face à la mémoire et ce qu’elle transmet ...ou pas. Le fait de dire la mémoire permet l’évolution des générations suivantes. On se demande alors si le succès grandissant du travail sur les arbres généalogiques n’est pas provoqué par le nombre croissant des familles éclatées ?
       Pour autant, l’oubli ne serait pas forcément un échec de la mémoire : il serait un moyen d’embellir son passé, un garde-fou salutaire, parfois mécanisme de protection. Il peut donc être inconscient (parce que le souvenir serait trop douloureux). mais, cela se fait sans décision volontaire et ne serait pas maitrisé. On subit, ce n’est pas la volonté propre qui décide, l’inconscient fait un travail souterrain et nous manipule. De même, la mémoire de la petite enfance influence notre vie d’adulte de façon inconsciente et nous entraine dans des répétitions, comme un passé qui ne passerait pas. La mémoire nous joue alors des tours parce que nous serions conditionnés par elle, même si ces processus nous demeurent inconscients.
       De plus, on s’arrange avec notre mémoire sinon, nous ne pourrions pas vivre ; on accommode, le souvenir se transforme ou même parfois, on a le souvenir du souvenir des autres( ce que l’on nous a raconté et dont on ne se souvient pas de notre petite enfance et qui finit par être un souvenir comme si on s’en souvenait effectivement ). Cela semble donc très lié à l’imagination : où est la vérité dans le souvenir ? De plus, elle nous  jouerait des tours parce qu’on ne peut pas tout prendre en compte, elle est comme une boule  dont on ne peut voir toutes les facettes? nos souvenirs évoluent, on se raconte des histoires parce qu’on est obligé de faire un roman de sa vie, on aménage. Pour autant, est-ce une tricherie puisque ce souvenir nous a malgré tout construit ? On garde un bout du réel mais on lui donne un autre sens. Mais alors, comment perçoit-on le réel ? comment l’enregistre-t-on ? Qu’est-ce dont que ce réel s’il est à chaque fois modifié ? le souvenir est donc construit et reconstruit, lié à la subjectivité de chacun. Le temps fait qu’on se dégage de l’affect et l’on peut se demander ce qu’il reste quand le regard a changé, le souvenir étant vaporeux;  en changeant,tout change et comme le dit H. Pinter : “ Le passé est un pays étranger, les choses s’y meuvent différemment”.
 
         Quelqu’un se demande alors ce qu’il en est de la mémoire collective, de l’histoire et du “devoir de mémoire”. Cette mémoire semble liée au pouvoir et ce qui gêne, c’est le fait de faire des choix dans ce qui est transmis. Ce devoir de mémoire serait imposé par choix politique et sociétal, la mémoire est alors arrangée, inculquée dans un but précis et il faut plutôt encourager un travail de mémoire, celui qui permet de se débarrasser de cette mémoire “officielle” et qui libère la parole en accordant un droit de dire. il risque sinon d’en être de même pour une société comme pour un individu, avec une incapacité à se projeter ou un risque du “retour du refoulé” souvent violent. Qu’est-ce alors que l’identité d’une nation ?
        Mais alors, est-ce la mémoire qui nous joue des tours ou nous qui trahissons le passé, si on se fabrique notre mémoire par rapport au vécu , à l’affect ? Nous n’oublions cependant rien, c’est inscrit en nous, dans notre corps. De même, nous avons une mémoire archaique, alimentée par des millions d’années, notre ADN est construit de tout cela; cette mémoire, nous la portons en nous, elle est un socle collectif et cela n’est pas au niveau intellectuel. Par exemple, l’odorat n’a pas de filtre et rien que l’odeur de la madeleine amène des images qui ne seraient pas advenues par l’intellect. Quant à la façon dont nous nous accommodons avec notre mémoire, si nos souvenirs évoluent, c’est qu’il y a de la vie et il faut souhaiter à chacun cette possibilité, ce courage. Transformer les souvenirs comme nous le promettent les neurosciences serait nous empêcher tout travail dessus et ceci ne peut être qu’un cheminement personnel. De même que le travail sur des archives permet de retrouver un fil, un fil conducteur, de même pour nos souvenirs et ce que nous en faisons. Rien ne sert d’occulter (on n’oublie rien et tout est là, au fond de nous) mais il faut avoir ce courage pour se départir de toute nostalgie mais aussi de tout ressentiment, de toute souffrance. Rien de pire qu’un passé qui ne passerait pas ; l’occasion est là d’expérimenter la transcendance, puissance de l’homme de l’avenir. La mémoire ne nous jouerait alors aucun tour, n’étant que le reflet de nous–mêmes et de ce que nous sommes devenus.
Pour Métaphores, Véronique Barrail