Apero philo

L'Apéro-philo du mois de novembre s'est tenu jeudi 23 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Qui voyons-nous dans le miroir ? 

Résultat de recherche d'images pour "dans le miroir"

Présentation, animation et résumé de la soirée opérés par Guy Karl : 

Présentation :

Comment passons-nous du « que voyons-nous » - ombre et reflet, image anonyme – au « qui » - personne humaine, et plus encore au « moi » par un processus d’identification ? Cette question trouve une illustration remarquable dans le récit que fait Ovide dans le livre III des « Métamorphoses ». Narcisse, voyant dans le miroir des eaux un enfant d’une beauté absolue, tombe en sidération. C’est bien un autre qu’il voit, qu’il désire, qu’il veut étreindre, mais qui se dérobe à sa prise. Soudain il réalise : c’est moi que je vois, cette image c’est moi, et voilà que redouble son désespoir. Il voudrait se séparer de son propre corps pour se fondre dans cet objet d’amour, qui lui échappe toujours. Puis viennent les larmes, qui troublent l’image, et redoublent encore le désespoir. Narcisse dépérit, se meurt, agonise – et finalement son corps disparaîtra mystérieusement. A sa place une fleur au cœur safran et aux pétales blancs témoignera du drame : Narcisse a rejoint son propre signifiant : « narkè », engourdissement, inertie, mort.

Question proposée : l’épreuve du miroir, identification et aliénation. Puis, en de ça ou au-delà du miroir, qu’en est-il de la vérité du sujet ?

Le Débat :

1)   Rappel de la conception lacanienne du stade du miroir. Vers un an l’enfant prend conscience que cet enfant dans le miroir c’est lui. Il est donc bien passé, comme le Narcisse d’Ovide, du stade de l’autre au stade de l’identification. Mais cette épreuve se fait généralement en présence d’une personne proche, la mère le plus souvent, qui tient l’enfant face au miroir et qui accompagne cette expérience d’une parole confirmative : « tu vois le bébé, c’est toi ». On se demandera si dans la contemplation de soi dans le miroir, et jusque dans l’âge adulte, on est vraiment seul, ou si un autre regard, le regard d’un autre ne vient pas accompagner, confirmer, infirmer, déformer la perception de soi. Une sorte de trio dramatique : le sujet, l’image de soi, un autre absent-présent, regard invisible qui vient colorer l’expérience, lui donner sa qualité spécifique.

2)   Certaines pathologies (anorexie, dysmorphophobies etc) confirment ce diagnostic : le sujet ne perçoit pas une image correcte de son corps, mais des altérations, déformations issues d’une projection inconsciente, dont on se demandera si elles ne viennent pas de la parole (dévalorisante) d’une personne intériorisée. L’anorexique se voit grosse à vomir, alors qu’elle est fluette à faire peur. Mais alors, indépendamment de la pathologie, on peut noter pour tout un chacun le poids spécifique d’une charge émotionnelle due à la parole d’un tiers. L’image que nous croyons indépendante et sûre serait fortement conditionnée par un héritage verbal, dont nous n’avons pas toujours conscience, mais que l’on peut, en principe, retrouver et analyser.

Résultat de recherche d'images pour "dysmorphophobies"

3)   Dans les cas favorables l’image rassure, conforte : je suis bien là, je suis bien vivant. Elle délimite un espace, découpe une forme, contient la fuite dans l’indéterminé. Pour autant il est aisé d’en dénombrer les erreurs : on ne voit jamais le corps en entier, ni la profondeur, ni l’arrière, de plus elle inverse la droite et la gauche, elle n’est qu’une surface muette et sans vie, redupliquant passivement nos sourires et nos grimaces. Pourtant on ne peut s’en passer, elle est un élément nécessaire à la constitution du sujet. Elle témoigne de notre existence, bien que de manière bancale et imparfaite.

4)   Me voyant je ne puis m’empêcher de penser : est-ce ainsi que les autres me voient ? Je me vois vu, et cela encore est une cause de trouble. D’où les questions : suis-je présentable ? Ne faudrait-il pas changer tel aspect, maigrir ou grossir, recourir à la chirurgie esthétique etc. Décidément, se croyant seul face au miroir, le sujet convoque de fait l’innombrable assemblée des autres : véritable théâtre des apparences, tragi-comédie de la vie sociale ! Par là on peut entrevoir combien l’image, nécessaire à l’identification de soi, est aussi une source d’aliénation : je suis l’autre de l’autre, je me pense et me sens et me perçois sous le regard de l’autre, et pour un peu je voudrais devenir celui que les autres aiment, admirent, envient, et bientôt je ne vivrai plus que par rapport à eux, aliéné dans leur regard comme objet d’amour ou de haine. Drame silencieux et terrible de tant de personnes de par le monde !

5)   Mais alors que devient le sujet ? Est-il pris dans l’image, ou peut-il s’en distinguer ? Mais comment ? Pour répondre à cette question difficile il faut revenir à l’acte de nomination : le sujet est posé comme sujet dans l’ordre du langage par un prénom qui lui est attribué du dehors, et que par la suite il assimilera comme symbole de son identité. « Je m’appelle Pierre, je suis Pierre ». Ce n’est qu’un signifiant mais il est essentiel, marqueur définitif de l’identité personnelle. Disant « je » le sujet se pose comme tel dans l’ordre symbolique, capable dès lors d’exprimer quelque chose de son propre désir. Le groupe familial renforcera normalement cette aptitude en sommant l’enfant de dire par des mots ce qu’il demande, refusant bientôt le langage des signes et des grimaces. L’enfant (in-fans, celui qui ne parle pas, devient puer, celui qui communique par la parole, sujet jeune peut-être mais déjà virtuellement adulte, compris dans la sphère symbolique de la société humaine.

6)   Il semblerait donc qu’il y ait une double origine du sujet, un double processus de subjectivation. D’un côté l’image, qui permet une certaine structuration du moi (le moi est la somme des identifications du sujet, à la fois performatives et aliénantes) - de l’autre l’entrée dans le langage par l’assomption de la fonction signifiante (le « je » sujet de la grammaire, principe volontaire de l’action, expressif du désir). Il reste à noter que ces deux instances ne font pas obligatoirement bon ménage : le travail du sujet est sans aucun doute de se déprendre de ses identifications pour mieux assurer et affirmer son être original dans le monde. C’est le travail de vérité, virtuellement infini, s’il est vrai que toutes les tentatives humaines comportent une part non négligeable d’approximation.

7)   Enfin, notons qu’au-delà des images et des mots, qui ne sont jamais que des faire-valoir, des représentations, inévitables et contestables, se profile une dimension toute autre, où nous habitons sans le savoir vraiment, et qui inspire tantôt les pires aberrations, et tantôt les créations les plus sublimes. Le sujet, qui est ici et bien ici, est aussi dans un ailleurs insondable qui nous apparaît quelquefois, miraculeusement, comme l’efflorescence de l’Ouvert.

Pour Métaphores, GK