Apero philo

L' Apéro-philo (activité libre et gratuite), s'est tenu le jeudi 19 octobre à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

De quoi la folie est-elle le nom ? 

 

Résumé de la soirée

1)   Folie est un terme commode pour désigner des pensées, des passions, des conduites extrêmement diverses, d’intensité très inégale, parfois dangereuses, parfois inoffensives, depuis la « douce  folie » du poète jusqu’aux ravages inquiétants de la psychose avérée. Cette extrême diversité pose le problème de savoir s’il existe quelque chose de commun entre ces manifestations : de quoi parlons-nous quand nous utilisons ce mot ?

2)   D’emblée apparaît l’idée que la folie qualifie un comportement hors-cadre, hors-norme, hors règle : une asocialité qui dérange et qui est perçue comme une menace pour l’ordre social. C’est l’autre qui est fou, posé comme altérité dangereuse, et à ce titre rejetée, voire exclue. On songe au « grand renfermement » de l’âge classique analysé par Foucault : mise en quarantaine de tous les déviants, criminels, chômeurs, prostituées, et fous, indistinctement relégués dans les Hospices. Mais on voit bien que tout déviant n’est pas fou, et qu’on ne peut identifier déviance et folie. La folie excède manifestement cette définition.

3)   On propose alors une nouvelle idée : le conflit ne serait pas réductible à l’opposition entre le social et l’individuel mais se situerait dans la psyché elle-même : conflit entre l’élément passionnel et le rationnel, incapacité à gérer les pulsions, à s’adapter à un ordre conventionnel et social, aspiration incontrôlable à l’illimité, perte du sens de la réalité, fuite dans l’imaginaire etc. La rupture sociale ne ferait que traduire une rupture plus profonde, interne au sujet lui-même, qui se manifesterait dans une évidente perte de maîtrise.

4)    Apparaît alors la notion de chaos : si chacun porte en soi un chaos, les uns sauront le gérer vaille que vaille, voire à en tirer les éléments d’une création originale et libre, comme certains artistes particulièrement novateurs, alors que d’autres seront submergés par le chaos intérieur. S’il en est ainsi la folie n’est pas l’exclusivité pathétique d’un autre – l’aliéné – mais serait la « folle du logis » présente en chacun, inquiétante hôtesse de l’âme, risque suprême d’effondrement ou de déraison, mais aussi, dans les cas favorables, source d’inspiration, de renouvellement et de création. Face au chaos nous sommes très inégalement armés, les uns sombrant sans recours, d’autres y trouvant le meilleur.

5)   « Je est un autre » écrivait Rimbaud : la folie, dans les autres et en nous-mêmes, nous met en face d’une vérité terrible, que la tragédie de longtemps a su mettre en scène : moi qui crois savoir, qui crois régenter ma propre vie, je me découvre habité par un « génie » un « daïmon », qui, si je le refuse et le nie, se vengera en menaçant l’équilibre fragile et fallacieux que j’ai construit : effondrement, décompensations dans les cas graves, symptômes persistants et pénibles, souffrance et conflit dans les cas ordinaires. Le fou n’est pas toujours l’autre, mais il est si commode de le croire !

6)   La folie révèle la dimension tragique de l’existence, aussi cherche-t-on à la masquer, l’écarter, l’isoler, la nier, la forclore, d’où les « asiles » et autres lieux d’isolement. Mais par ailleurs il ne faut pas se cacher le fait que la vraie folie est d’abord une souffrance qui appelle le soin, l’écoute, la compassion. L’asile est à la fois un refuge et une prison, un lieu de soins et d’isolation, d’écoute bienveillante et de coercition. On prétend soigner tout en protégeant la société de la violence potentielle. Ambiguïté indépassable de la psychiatrie.

7)   Au final la folie interroge le sens. Traditionnellement le fou c’est « l’insensé », celui qui a perdu le sens. Mais s’il a perdu le sens commun, du moins selon l’opinion de la majorité, il témoigne à sa manière d’un autre sens, que nous n’aimons pas interroger. Il y a une puissance de contestation dans la folie, mais indirecte, parole mutilée qui fait signe vers un sens que nous avons perdu et que nous devrions retrouver : songeons au sage Démocrite qui rit de tout et de tous, et de soi-même, en démasquant par son rire la folie ordinaire d’une société obsédée par la richesse, le pouvoir, la frime universelle, les fausses valeurs, au mépris de la vie et de l’humanité. Diogène le Chien pissant sur les vases d’or.

8)   Sagesse ou folie ? A côté des pauvres gens souffrants de réelles pathologies quasi incurables et dévastatrices, il se trouve aussi de forts gaillards qui ont le sens authentique de la liberté intérieure, qui acceptent le risque de déplaire ou de gêner, témoignant par-là de la plus haute destination de l’homme.

9)   Petite folâtrerie pour finir : philosophie ou folisophie ?

Pour Métaphores,

Guy Karl