Apero philo

L'Apéro-philo du mois de septembre s'est tenu le 21 à 18h45 au café-restaurant Un Dimanche à la campagne sur le sujet suivant : 

Est-il juste de dire : "Nul n'est méchant volontairement" ?

Résumé de la soirée :

1)    Cette célèbre assertion socratique pose que la méchanceté est un effet regrettable de l’ignorance, ou de la méconnaissance du véritable bien. Le sujet erre dans ses représentations, et, manquant de lucidité, de vertu et de courage, se laisse entraîner, au gré de ses passions ou de ses intérêts immédiats, à la séduction d’objets désirables, à des comportements injustes, tel le tyran, qui, pour asseoir un pouvoir incertain, se livre à de fâcheuses exactions. Errare humanum est : le sujet mal éclairé erre, se trompe, confond  le bien et le mal, et par faiblesse ou pusillanimité, se laisse induire au mal. Le méchant, « ponèros », est d’abord un « miséreux », un être souffrant d’immaturité, plutôt qu’un vicieux ou un scélérat. Cette idée d’insuffisance, de défectuosité, ou de pauvreté psychique, se retrouve dans l’étymologie du mot « méchant : primitivement « meschéant », « mal tombé », mal-chanceux, mal-heureux. – Si cette idée est la bonne il est possible, par l’exercice socratique, ou par une thérapie des passions, de redresser l’entendement défectueux, et de mener de l’ignorance à la connaissance, donc de supprimer la méchanceté, ou à défaut de l’amoindrir et de l’amender. Position optimiste qui ne convainc plus vraiment le moderne.

2)    Travail de définition : le méchant, au sens moderne, connaît le mal et le commet en toute conscience. « Je sais le bien, je l’honore, mais je fais le mal ». Il y aurait donc une intention de nuire à autrui, ce que souligne le mot allemand « Schadenfreude », littéralement « joie de nuire ». Le méchant prend plaisir, un plaisir sournois, à faire souffrir le prochain, tirant de cette souffrance une satisfaction trouble, dans laquelle il jouit de son propre pouvoir. C’est du moins ce que révèle une analyse plus poussée du phénomène. On peut admettre une sorte de gradation, à partir d’une méchanceté d’ «ignorance » - comme on la trouve chez les enfants – puis une méchanceté « involontaire » - jusqu’à la forme achevée de la méchanceté consciente et délibérée, dans laquelle se manifeste, pour ainsi dire, la forme pure de la notion.

3)    Mais alors se pose un problème : la méchanceté - pourquoi ? Peut-on décliner des causes ou des raisons, qui ne sont pas pour autant des justifications ? Le groupe évoque une gamme étendue de facteurs qui contribuent à l’éclosion de la méchanceté : les humiliations subies, les frustrations, les échecs, les privations, les souffrances accumulées, les blessures narcissiques, le désir de vengeance, la jalousie, la haine, la colère, en bref toute la kyrielle des passions tristes, en y ajoutant des facteurs environnementaux : harcèlement au travail, injustice sociale, discrimination, éducation mutilante ou tyrannique etc. Les raisons ne manquent pas, mais donnent-elles raison ? Un participant insiste sur le fait que ces causes ou raisons ne justifient pas – ce qui laisserait à penser que d’autres solutions seraient, en théorie – possibles. L’enfant battu devient-il nécessairement un parent batteur ? Se profile ainsi l’idée d’un choix possible, en lequel le sujet expérimente sa liberté, encore que cette liberté soit ici fort compromise par l’attachement au passé.

4)    La méchanceté est-elle une ignorance guérissable par l’éducation ou par la thérapie ? C’est oublier une dimension fort inquiétante, l’attraction du mal, que Baudelaire avait soigneusement notée, en remarquant qu’il existe en nous deux polarités opposées, l’une vers le bien, la générosité, ou l’empathie, et l’autre vers le mal, vers « les fleurs du mal ». Si le mal attire c’est qu’il promet des jouissances autres, plus dangereuses, plus risquées, parfois jusqu’au risque de la destruction. Faut-il évoquer une pulsion de mort, comme fit Freud, meurtri par l’horreur de la violence déchaînée et de la guerre ? Remarquons en tout cas que la méchanceté insiste, persiste, rebelle à tout traitement, renaissant périodiquement en dépit de toutes nos analyses et dispositions judiciaires. Il faut compter avec une « part obscure » qui est d’autant plus nocive qu’elle reste le plus souvent inconsciente, déniée ou forclose. La répétition manifeste la puissance du refoulé, qui fait retour.

5)    A  ce point, comment conclure ? L’idée socratique n’est pas fausse en soi, elle pêche plutôt par un excès d’optimisme : la connaissance suffirait à supprimer l’attraction du mal. « La vertu peut s’enseigner » disait Socrate. Les âges modernes, et leurs catastrophes historiques, nous ont conduits à penser que cette connaissance était bien difficile à acquérir, qu’elle n’avait nul effet si elle restait purement intellectuelle ou théorique, et que tout changement véritable suppose un travail de « perlaboration » en profondeur. Toute la question est de savoir si un sujet peut considérer en face sa propre méchanceté potentielle - inévitable dans le processus ordinaire de la maturation instinctuelle et pulsionnelle de l’homme en voie de socialisation – et décider en toute conscience d’en réduire la portée, afin de faire advenir en soi une forme d’empathie, par où il peut se réconcilier avec soi-même, et avec les autres, du moins un nombre significatif d’entre eux. Si on ne peut aimer tous les hommes, au moins pouvons-nous en aimer quelques-uns.

Animation, synthèse et résumé

Guy Karl