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Le premier Manhattan-Philo s'est tenu le mercredi 15 mars 2017 au Manhattan-bar (clic), 5 rue Sully (quartier du château) à Pau à 18h45. Nous tenons vivement à remercier Laure, son mari et Carl pour leur chaleureux accueil dans leur établissement.

Cette nouvelle activité mensuelle du mercredi fut animée par Timothée Coyras, professeur de philosophie, qui vient de rejoindre pour notre plus grand plaisir l'équipe Métaphores.

La particularité du Manhattan-Philo consiste à proposer au groupe présent trois sujets relatifs à des domaines philosophiques distincts édités sur le blog. Chacun a pu voter en début de séance afin de déterminer le sujet de la soirée.

 Sujet 1 : Pourquoi le temps passe-t-il si vite ? 

Sujet 2 : La pauvreté a-t-elle des vertus ?

Sujet 3 : L'art a-t-il déjà tout dit ?

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Le sujet voté et retenu fut la question 2 : 

La pauvreté a-t-elle des vertus ?

Résumé de la soirée :

Pour ce premier Manhattan-philo, le public a choisi de réfléchir sur la question suivante : « la pauvreté a-t-elle des vertus ? ». Les deux autres sujets, qui avaient la préférence de certains, sont conservés pour la prochaine séance, où un nouveau sujet sera également proposé au choix, pour maintenir la présence de trois sujets.

J’ai tout d’abord établi deux distinctions afin de préciser le sens du sujet. Première distinction : la pauvreté se distingue de la misère. En effet, la misère est l’état de celui qui ne peut pas satisfaire ses besoins, et qui vit donc dans la faim, la maladie, le manque. La pauvreté, quant à elle, est l’état de celui qui n’a que le nécessaire pour vivre, sans confort, sans moyens pour améliorer son quotidien.

Deuxième distinction : être une vertu doit se distinguer d’avoir des vertus. Etre une vertu, c’est être une disposition à faire le bien. La générosité ou le courage, par exemple, sont des vertus. Avoir des vertus, c’est posséder des qualités qui ont des effets positifs d’un point de vue physique ou moral. Ainsi, la pauvreté telle que définie plus haut n’est pas une vertu, puisqu’on peut très bien être pauvre et vicieux, tout comme on peut être riche et vertueux. Mais il se pose la question de savoir si elle a des vertus. L’expérience de la pauvreté doit-elle seulement être vue comme quelque chose de négatif, ne peut-elle pas former l’homme sur le plan physique, moral, social, intellectuel ? L’enjeu de la question est intéressant dans une société qui fait de l’accroissement des richesses et de la fin de la pauvreté sa motivation politique fondamentale.

A partir de là, le public a commencé par critiquer l’angle de réflexion choisi. Pourquoi ne penser la pauvreté qu’en termes économiques ? La pauvreté est aussi un état d’esprit. C’est l’état de celui qui refuse de vivre selon les biens matériels, qui refuse l’accroissement de ses désirs. En ce sens, il s’agit d’une pauvreté « en esprit », proche de la vertu de tempérance, à bien distinguer de la pauvreté « d’esprit », qui renvoie à un esprit faible et capable de peu. Cette pauvreté en esprit, ou encore cet esprit de pauvreté, ce qui revient au même, peut permettre de lutter contre la dépression. Face au sentiment d’un monde incapable de satisfaire nos ambitions, l’esprit de pauvreté permet de se retrouver soi-même et de ne plus souffrir de ses désirs illimités.

Si l’on ramène la notion à sa dimension économique, puisque c’était mon point de départ, le public remarque qu’on ne peut pas répondre facilement à la question car la notion n’est pas facile à définir. La pauvreté se distingue-t-elle bien, au fond, de la misère ? Quand on parle du seuil de pauvreté, d’un point de vue économique, ne parle-t-on pas aussi du seuil de misère, d’un seuil de l’intolérable, en dessous duquel personne ne voudrait raisonnablement vivre ? De ce point de vue, la pauvreté n’est rien d’autre qu’une souffrance, qui n’a aucune vertu et que nul ne veut expérimenter. Par ailleurs, la pauvreté est aussi relative. Relative aux riches d’une part, mais aussi relative à une époque. Les riches d’hier seraient, toutes proportions gardées, les pauvres d’aujourd’hui. Ainsi, la réflexion sur la pauvreté économique revient à une réflexion sur les classes sociales, qui peut friser une forme d’indécence lorsqu’on ose se demander si, en fin de compte, la pauvreté apporte quelque chose de positif.

Pour autant, remarque un participant, la distinction entre misère et pauvreté a tout de même un sens. La misère est la souffrance liée à l’impossibilité de satisfaire ses besoins. La pauvreté, elle , renvoie à une vie réduite à ses besoins les plus simples. Or, de ce point de vue, la pauvreté a une vertu remarquable, qui est de nous ramener à l’essentiel. De quoi avons-nous vraiment besoin ? Voilà l’enseignement de la pauvreté. Elle nous dévoile tout le superflu que nous croyons nécessaire par habitude de confort. Tel un randonneur qui apprend à ne prendre que l’essentiel dans son sac, la pauvreté nous éloigne de tout ce qui encombre inutilement notre vie.

Mais la pauvreté ainsi pensée peut révéler d’autres vertus, qui sont soulignées. Tout d’abord, elle peut avoir des vertus créatrices, qui sont liés à la nécessité de se débrouiller, d’inventer, de pratiquer un système D, loin de la facilité de tout ce que l’argent peut nous offrir sans efforts. Par ailleurs, la pauvreté invite à la solidarité. La nécessité de partager, de s’entraider, sont des corrélatifs de la pauvreté, qui a de ce point de vue des vertus sociales.

Pendant que certains regrettent qu’on n’aborde pas assez la pauvreté sur le plan spirituel, et qu’on réduise trop la question à l’aspect matériel, une pause conviviale s’impose, qui laisse à chacun le loisir de reprendre ses esprits tout en appréciant l’ambiance du Mannhatan, où Laure nous accueille chaleureusement.

La seconde partie permet de revenir dans un premier temps sur le problème des besoins minimaux de l’homme, permettant d’appréhender la pauvreté. Ceux-ci ont une dimension subjective, certes, mais peuvent aussi faire l’objet d’une définition, pouvant servir à des modes de vie. Les cyniques, par exemple, à l’image de Diogène, vivent avec un simple manteau et un baton, en faisant l’expérience de l’autarcie jusqu’à ses limites. Là se trouve une pauvreté authentique, qui a pour le coup une vertu sur le plan de la sagesse. Les épicuriens, quant à eux, ne peuvent pas entrer dans cet esprit de recherche de pauvreté, car s’ils se restreignent aux besoins, ils n’excluent pas des plaisirs superflus occasionnels, et intègrent l’amitié et la philosopie dans le régime des besoins, loin de l’autarcie plus radicale des cyniques. Mais, à tout le moins, il s’agit bien de philosophies de vie fondées sur un refus de la richesse et du pouvoir, et en ce sens, sur une acceptation de la pauvreté.

Mais une autre perspective apparaît alors, dans la continuité du rapport entre pauvreté et sagesse. La pauvreté, comme absence d’avoir, se révèle ainsi comme la situation anthropologique par excellence. L’homme, se découvrant mortel, se découvre essentiellement dépossédé de tout. L’homme le plus riche n’emporte pas un sou dans la tombe, tandis que le temps emporte tout ce que nous croyons posséder fermement : travail, amis, santé, etc. De ce point de vue, la pauvreté n’est pas tant une situation que certains connaissent par opposition aux riches qui ne la subiraient pas, mais une situation universelle que certains refusent de voir en recherchant la richesse ou le divertissement. Cette prise de conscience de notre pauvreté originaire, métaphysique, nous ramène dés lors à cette vérité que l’essentiel est ailleurs que dans l’avoir.

En nous recentrant sur l’être, la pauvreté nous recentre sur que nous possédons en propre, c’est-à-dire la liberté, à partir de laquelle nous pouvons agir et créer, et ainsi , à l’image des artistes, laisser une trace sur terre. Cette pauvreté originaire, liée à la précarité essentielle de toute vie, nous permet ainsi de nous ressaisir comme sujets et de mener une vie plus authentique.

A ce point de la réflexion, qui s’est considérablement élevée au cours de cette seconde partie, j’ajoute enfin, en me référant au Banquet de Platon, que la pauvreté – entendue en son sens métaphysique –est aussi une condition de l’amour. En effet, dans le mythe conté par Diotime, qui initie Socrate aux mystères de l’amour, Eros, c’est-à-dire le désir amoureux – et non l’amour céleste ou divin figuré par Aphrodite –, a pour parents Poros, la richesse, et Pénia, la pauvreté. L’amour ne peut naître que chez celui qui reconnait d’abord son incomplétude, et qui ainsi prend conscience de sa pauvreté. Mais de là nait aussi un amour qui rend l’homme fertile, et pas seulement selon le corps, mais aussi selon l’âme. Ainsi, l’amour de la sagesse, qui caractérise Socrate, n’est possible que sur fond d’une reconnaissance tacite de son ignorance.

Pour conclure, une personne remarque que si la pauvreté n’a pas toujours des vertus, la réflexion sur la pauvreté, elle, ne manque pas de nous rendre plus riches.

Pour Métaphores, Timothée Coyras.  

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